Culture

Scientologie et free jazz, le mix sectaire de L. Ron Hubbard

Temps de lecture : 6 min

Le 24 janvier 1986, le fondateur de la scientologie disparaît dans son ranch californien. Outre son Église, il laisse derrière lui deux albums ovniesques, entre trip mégalo et obsession de contrôle.

Pochette de l'album Power Of Source, de l'éphémère groupe The Apollo Stars autour du scientologue L. Ron Hubbard. | Capture d'écran StumbledOnThis via YouTube
Pochette de l'album Power Of Source, de l'éphémère groupe The Apollo Stars autour du scientologue L. Ron Hubbard. | Capture d'écran StumbledOnThis via YouTube

Quiconque a déjà posé une oreille sur l'album Power Of Source, certes méconnu, sait à quel point cette œuvre des Apollo Stars propose un free jazz électrique, alimenté en énergie par des sons venus autant du rock et du blues que de la soul et du psychédélisme.

Quiconque a déjà pris le temps de regarder la back cover du disque a pu aussi constater à quel point un homme se distingue des autres. Comme s'il était plus important que le reste de la bande. Comme s'il était celui par qui toutes les idées passaient. Cet homme, c'est Lafayette Ronald Hubbard, un sexagénaire obsédé par le contrôle et le pouvoir, au point de se présenter comme un prophète des temps nouveaux.

S'il est impossible de déterminer son véritable rôle, les autres musiciens du groupe ont toutefois fini par se sentir embarrassés par cet album, peut-être moins en raison de son contenu que du C.V. de leur ancien compère.

L. Ron Hubbard est en effet le chef de la scientologie, cette secte qu'il a créée en 1952, à 41 ans, la définissant illico comme une nouvelle religion, allant jusqu'à fonder dès l'année suivante la première Église de scientologie à Camden, dans le New Jersey.

L'instrumentalisation par le mythe

Pour comprendre comment un seul homme a pu mener des projets aussi variés, il faut remonter au début du siècle dernier, et plus précisément au cours des années 1910 et 1920. À l'époque, on dit que le jeune L. Ron Hubbard est contraint par sa mère à lire Shakespeare, les grands classiques de la littérature, ainsi qu'un tas d'ouvrages sur la philosophie grecque.

On dit aussi qu'il aurait, à 12 ans à peine, étudié la psychanalyse freudienne grâce aux cours dispensés par un ancien élève de ce bon vieux Sigmund. Enfin, on dit qu'il a entamé en 1941 une carrière militaire en Australie, avec l'idée de marcher dans les pas de son père, commandant de la marine, sauf que ses prétendus exploits (avoir coulé un sous-marin japonais, par exemple) sont hautement contestés par les archives.

Comme souvent avec les gourous, systématiquement prêts à réécrire leur propre histoire, les faits avancés par L. Ron Hubbard sont difficiles à vérifier. Ce qui n'empêche pas de poser quelques certitudes.

Oui, l'Américain a été un écrivain de science-fiction à succès. Avant la Seconde Guerre mondiale, il avait publié quelques nouvelles dans des pulps ou des magazines plus réputés, types Analog Science Fiction and Fact ou Unknown. Une fois la paix rétablie, L. Ron Hubbard reprend ses carnets de notes et publie différents ouvrages, dont Return To Tomorrow, peut-être l'un de ses plus réussis.

On est alors en 1950, et c'est un autre de ses bouquins qui va agiter le monde: Dianétique – La science moderne de la santé mentale. Un livre qui pose les bases de la scientologie et fait réagir le corps médical, qui exige une enquête scientifique afin de vérifier les théories avancées par l'auteur.

À partir de ce moment-là, l'Américain entame un mariage fidèle avec les controverses: de l'Australie à la Nouvelle-Zélande en passant par l'Afrique du Sud et le Canada, les différents gouvernements enquêtent sur les activités de la scientologie: le Zimbabwe lui prie de quitter le pays; en 1968, il est déclaré «étranger indésirable» par le Royaume-Uni; neuf ans plus tard, le FBI perquisitionne les bureaux de la secte; en 1979, il est condamné pour escroquerie et écope de quatre ans de prison, puis disparaît de la circulation avant de mourir d'une attaque cérébrale le 24 janvier 1986 dans son ranch californien.

Extase jazz

À défaut d'être présent sur le front médiatique, L. Ron Hubbard publie en 1982 Terre champ de bataille (adapté au cinéma en 2000 avec John Travolta et Forest Whitaker au casting), un roman de science-fiction de 1.050 pages mettant en scène l'épopée cosmique du brave Jonnie Goodboy Tayler. Il sait que l'époque est à la science-fiction –E.T. et Blade Runner viennent de faire un carton au box-office– et voit dans son livre un récit dantesque, à même de tenir en respect les œuvres de Steven Spielberg et Ridley Scott.

Pour cela, il a même pensé à une bande originale, imaginée aux côtés de son ami jazzman et scientologue convaincu, Chick Corea: Space Jazz, une œuvre grandiloquente, presque prétentieuse, où le jazz fusion croise l'opéra-rock dans des morceaux datés, où les notes s'étirent et où les instruments s'accumulent (notamment l'un des premiers synthétiseurs échantillonneurs Fairlight CMI, lancé en 1979 à un prix de 50.000 dollars…) dans l'unique but d'épater la galerie.

Manque de pot: Space Jazz fait un flop et plombe quelque peu les ambitions musicales de L. Ron Hubbard. Tout l'inverse, en somme, de ce Power Of Source enregistré quelques années plus tôt aux côtés d'autres scientologues sur un bateau (l'Apollo) où se trouvait la Sea Organization, cette Église regroupant les membres les plus dévoués de la scientologie –tous doivent alors signer un contrat symbolique d'un milliard d'années afin de démontrer leur engagement envers la secte.

À l'époque, Craig Ferreira (guitare), Neil Sarfati (saxophone), Tom Rodriguez (bongo), Tamia Arbuckle (basse) et Charlie Rush (batterie) arborent presque tous des cheveux longs. Ils ont des moustaches touffues et visiblement, tous un goût prononcé pour les mélodies progressives et les rythmes venus d'Afrique: au moment de penser le disque, les membres naviguaient sur la Méditerranée. Il paraîtrait même que c'est à Madère, lors du Noël 1973, que les Apollo Stars ont pris forme, presque involontairement. «La vérité, c'est qu'il n'y avait pas de groupe avant ça, affirme Tom Rodriguez dans un entretien à Red Bull Music Academy. Il y avait juste des personnes qui avaient leurs instruments.»

À lire les rares témoignages des musiciens, tous semblent avoir rejoint la scientologie faute de repères, en quête de réponses. Pourtant, à en croire Neil Sarfati, de nouveau pour Red Bull, leur expérience sur le bateau n'a rien d'idyllique: les chambres sont étroites, proches des rivets et de l'acier du navire, tandis que l'odeur embaume la cabine et que les journées de travail s'étirent parfois sur plus de quinze heures. «N'oubliez pas que la privation de sommeil et de nourriture est un excellent moyen de contrôler les gens. Dès que nous avions de l'argent, la première chose que nous faisions était de chercher un repas nourrissant sur la terre ferme», relate-t-il.

La croisière ne s'amuse plus

Neil Sarfati et les autres musiciens ont beau être mieux traités que le reste de l'équipage, le rythme du groupe est tout aussi intense. Pendant deux ans, les Apollo Stars jouent quasiment tous les soirs. À cela, il faut ajouter les répétitions (individuelles et collectives), les soirées qui se prolongent parfois jusqu'à 2h du matin, l'isolement et les directives de L. Ron Hubbard, presque tyranniques: les musiciens doivent donner un dollar à chaque fois qu'une mauvaise note est jouée, accentuant de fait la pression au sein du groupe.

Au moment de décrire précisément le rôle du gourou, ses anciens compères évoquent une figure spirituelle, moins impliquée dans la création musicale que dans la philosophie des Apollo Stars.

Ainsi, quand Neil Sarfati affirme n'avoir jamais entendu L. Ron Hubbard jouer d'un instrument, précisant simplement que ce dernier voyait dans le groupe un moyen de gérer sa convalescence à la suite d'un grave accident de moto survenu en 1973, Craig Ferreira, lui, se souvient de l'exigence de son mentor. «Il nous a demandé d'étudier les bases du rythme en remontant jusqu'en Afrique et, bien que je n'aie jamais vraiment compris pourquoi nous faisions cela, c'était fascinant, rembobine-t-il, toujours à Red Bull. Il nous incitait à imiter les sons de certains de ces instruments anciens sur des instruments modernes.»

Le problème, c'est que ce n'est pas là sa seule exigence: chaque soir, L. Ron Hubbard filme le groupe, organise des réunions pour critiquer ce qui ne lui a pas plu sur scène et veille à ce que personne ne vienne mettre son grain de sel au sein de sa vision artistique. À titre d'exemple, Mike Garson, ex-collaborateur de David Bowie, a fini par jeter l'éponge, conscient qu'il lui était impossible de soumettre une quelconque idée.

Une fois l'Apollo revenu sur la terre ferme en 1975, le groupe se sépare, laissant derrière lui de nombreux enregistrements inédits, dont un album de reprises des Beatles.

Quant à L. Ron Hubbard, il laisse planer autour de lui un mystère: si l'on a fini par comprendre qu'il utilisait les bateaux pour échapper aux autorités américaines, qui multipliaient alors les descentes dans les bureaux de la secte, il est toujours possible de se demander ce qu'il recherchait précisément via les morceaux des Apollo Stars. Une soupape de décompression? Une façon d'endoctriner les foules via la musique? Un moyen de contrôler les membres de la scientologie, dans la droite lignée de ces camps où sont remotivés (à coups de traitements dégradants, de privations et de menaces psychologiques) durant plusieurs mois ceux qui envisagent de tourner le dos à la secte?

À peine peut-on se fier à cette lettre, écrite par le gourou en 1938: «Capturer mes propres rêves en mots, en peinture ou en musique, puis les voir en direct, est la plus grande forme d'excitation, tant que ces choses sont entièrement miennes, non encadrées par d'autres opinions et inchangées par d'autres mains.»

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