Culture

Thee Temple ov Psychick Youth, une blague artistique devenue une secte ésotérique

Temps de lecture : 6 min

Menée par Genesis P-Orridge, l'une des icônes de la musique industrielle, la formation aurait pu n'être qu'une farce. Elle s'est peu à peu transformée en un groupe occulte, adepte de magie ritualiste, d'actes violents et d'imagerie nazie.

Genesis P-Orridge au festival Coachella, le 19 avril 2009, en Californie. | Michael Buckner / Getty Images via AFP
Genesis P-Orridge au festival Coachella, le 19 avril 2009, en Californie. | Michael Buckner / Getty Images via AFP

À bien y regarder, toute la vie de Genesis P-Orridge semble n'avoir été qu'une longue fuite en avant. Il lui fallait se tenir à bonne distance des normes, des plans pour l'avenir ou même des brutes de son école: tous ces adolescents qui, à Birmingham, prenaient plaisir à la torturer, la rouant de coups, la balançant depuis le haut des escaliers. En cause? Ses cheveux longs, son accent du nord de l'Angleterre ou encore son goût prononcé pour la poésie.

Dans un entretien donné aux Inrockuptibles, publié en 1999, elle se voulait assez explicite sur cette période de sa vie: «Aujourd'hui, je remercie ces salopards, ils m'ont donné ma motivation. Comme j'étais toute seule, j'avais du temps pour réfléchir. En ce sens, Throbbing Gristle m'a servi de thérapie, m'a réappris à vivre avec les autres. C'était ma revanche sur les “bullies[ces petits durs qui officient dans les cours de récré, ndlr]… Je leur répondais par une agression sonique, par le scandale. Car entretemps, ces ordures étaient devenues politiciens, banquiers, l'establishment.»

Musique mutante

Depuis toujours, la musique a donc servi de refuge à Genesis P-Orridge. Elle y voit un terrain d'expérimentation, un moyen de tourner le dos aux traditions, ainsi qu'à tous ces groupes qui provoquent excitation et enthousiasme chez la majorité de ses contemporains (Beatles, Rolling Stones, etc.). À l'adolescence, on la voit traîner dans des clubs branchés de Londres, mais aussi dans des laboratoires d'art où les férus de l'underground s'échangent des idées et fomentent une révolution sonore qui ne doit rien au rock tel qu'il est envisagé par la radio.

Le nom de son label, Industrial Records, en atteste. La musique proposée par son groupe, Throbbing Gristle, également: indisciplinée et instable. Chaque album de la formation anglaise semble avoir été un moyen d'expérimenter la matière sonore, de provoquer inconfort, angoisse ou mal-être, de déconstruire encore et toujours le rythme, rarement soumis à tant de triturations et de propositions avant-gardistes –on dit de Genesis P-Orridge qu'elle aurait posé les bases de l'acid house.

À la manière de sa transsexualité, qu'elle voit comme une possibilité de faire mentir son programme ADN, Genesis P-Orridge envisage le rock comme une matière malléable, soumise à ses pulsions parfois extrêmes. Fatalement, cela ne fait pas que des heureux et Throbbing Gristle se voit rejeté par des députés conservateurs, qui ne voient dans ces musiciens que des «destructeurs de la civilisation».

Ils sont surtout des musiciens extrêmement productifs: alors qu'elle s'apprêtait à monter un projet avec Ian Curtis avant que ce dernier ne se suicide, Genesis P-Orridge profite du début de la décennie 1980 pour créer Psychic TV, une formation plus pop, plus accessible aux oreilles sensibles, avec laquelle elle publie quatorze albums entre 1982 et 1986, tous caractérisés par des textes libertaires, une attitude provocante (en 1983, la pochette de Dream Less Sweet affiche pour la première fois un piercing) et des mélodies plombées par le spleen.

Le temple maudit

Attirée par l'ambiguïté, Genesis P-Orridge a fait de sa vie une œuvre d'art, toujours à la limite du bon goût et de la bien-pensance: elle s'est réappropriée l'imagerie nazie (le logo de son label est un camp de concentration), a surexploité les champs lexicaux de la Seconde Guerre mondiale dans ses morceaux («Zyklon B Zombie», «Auschwitz») et posé en tenue paramilitaire devant le mur de Berlin pour la pochette de Discipline, en 1981.

Le milieu artistique s'est tellement habitué à ses propositions excessives qu'elle n'y voyait que l'énième provocation d'une esthète obnubilée par l'idée de pousser ses prochains à réfléchir. Mais n'y avait-il pas plus que ça? Toutes ces outrances n'étaient-elles pas révélatrices d'une personnalité sans réelles limites? Cela expliquerait en tout cas la création en 1981 d'une extension mystique de Psychic TV: Thee Temple ov Psychick Youth (souvent réduit à son acronyme TOPY), formée aux côtés d'autres pionniers de la musique indus', tels que les anciens membres de Coil et de Current 93.

Si pour certains, il ne s'agit que d'un simple fan club, pour d'autres, la formation ressemble à une véritable secte qui encourage la pratique d'une magie ritualiste, dans la droite lignée des écrits cabalistiques de l'écrivain anglais Austin Osman Spare. À chaque réunion du Temple, Genesis P-Orridge se pose ainsi en maîtresse et se montre ferme: «Je ne plaisante pas, nous sommes en guerre, nous pouvons être attaqués d'une minute à l'autre. Ne restez pas ici si vous n'êtes pas prêts à lutter quand l'heure viendra.»

Le problème, c'est que l'Anglaise, habituée aux manifestations politiques (pour les droits des gays, pour la libération des animaux, contre l'apartheid, etc.), envisage avant tout ce mouvement comme un énorme sarcasme: une farce censée tourner en ridicule les autorités anglaises, accusées de conditionner la population et d'asservir les masses au travers de symboles ou de rituels –on sent alors l'influence des écrits de Williams S. Burroughs et Brion Gysin.

Jusqu'au-boutiste, Genesis P-Orridge reprend ainsi tous les signes et les totems des organisations satanistes (uniforme, coupe de cheveux, croix psychique) pour mieux s'en moquer par une approche chère au mouvement punk: le détournement.

Malheureusement, ce va-et-vient constant entre vrai et faux, entre discours religieux et velléités artistiques, entre happening et organisme occulte, brouille les pistes. Si le documentaire de Jacqueline Castel (A Message From The Temple, 2016) explore cette ligne fine entre la performance artistique géante et l'organisation ésotérique, d'autres récits viennent accentuer les doutes.

Des membres du Temple décrivent ainsi des années d'exploitation, un régime disciplinaire, des brimades incessantes, l'appropriation des créations des autres, l'attitude abusive d'une cheffe cherchant à briser l'individualité de chacun.

L'une des mesures mises en place consistait ainsi à remplacer les noms des disciples par des étiquettes de genre et des numéros: les femmes étaient appelées «KALI», les hommes «EDEN», suivi d'un numéro reflétant leur ordre d'arrivée dans le giron de TOPY (KALI 68, par exemple). «TOPY est devenu une sorte de manifestation horrible... un culte avec un chef, dont les adeptes faisaient tout ce que P-Orridge disait», confie Peter «Sleazy» Christopherson, ex-membre de Throbbing Gristle et Psychic TV, dans l'ouvrage England's Hidden Reverse, faisant écho à tous ces témoignages définissant Genesis P-Orridge comme une personnalité «égocentrique et totalitaire».

Entre mythes et réalité

Face à toutes ces accusations, Genesis P-Orridge a évidemment botté en touche, regrettant que certains de ses fans puissent prendre ses imbécilités pour des manifestes –on estime tout de même à 10.000 le nombre de membres au sein de TOPY à la fin des années 1980. C'est impuissante, assure-t-elle, qu'elle a pris connaissance de quelques excroissances de son temple aux États-Unis, certaines étant même déclarées en tant que religion auprès de l'État. Pis encore, certaines fractions, nommées Getting The Fear, défendaient certains des préceptes de la Manson Family.

Là où l'expression «Getting The Fear» était utilisée par les disciples de Charles Manson pour décrire un mauvais trip, elle fait ici écho à une religion ésotérique, basée sur des textes écrits au cours des années 1960 et 1970 par Genesis P-Orridge. En interview, elle explique n'avoir jamais imaginé que ses pensées puissent noircir un jour les pages d'un «livre saint», ni servir de prétexte à des actions violentes consistant à entrer dans une maison par effraction pour déplacer tous les meubles et les objets de décoration d'une pièce à l'autre, sans rien casser ou voler.

«Ça aurait été si facile de devenir
un gourou, d'organiser un suicide
en masse à la Jim Jones. J'aurais pu m'en servir pour gagner une fortune
ou jouir d'un pouvoir.»
Genesis P-Orridge

Mises en alerte par les médias, intriguées par ces rites et cérémonies pensées dans l'idée de «transcender le cadre normatif de la culture, de la sexualité, de la norme et de la raison», les forces de l'ordre de Scotland Yard multiplient les raids au domicile de Genesis P-Orridge. On l'accuse alors de pédophilie, sa maison est perquisitionnée, son sous-sol est soupçonné de servir de base à diverses mutilations ou tortures…

Problème: sa maison ne possède pas de sous-sol. Qu'importe. Le phénomène TOPY ayant pris trop d'ampleur, Genesis P-Orridge décide le 3 septembre 1991 de dissoudre le mouvement et quitte son pays dans la foulée. «Nous avons dissous le Temple le jour même où j'ai senti le danger de devenir une religion et de me prendre au sérieux, explique-t-elle, toujours aux Inrockuptibles. Ça aurait été si facile de devenir un gourou, d'organiser un suicide en masse à la Jim Jones. J'aurais pu m'en servir pour gagner une fortune ou jouir d'un pouvoir.»

Tout cela ne serait donc qu'une mauvaise blague qui aurait dérapé? Décédée en mars 2020, Genesis P-Orridge n'est malheureusement plus là pour en attester. Reste simplement le témoignage de ses anciens collaborateurs qui, souvent, en parlent comme une personnalité manipulatrice, uniquement intéressée par les suiveurs.

Le coup de grâce est même porté en 2017 par Cosey Fanni Tutti, ex-compagne et ex-membre de Throbbing Gristle, qui l'accuse dans son autobiographie (Art Sexe Musique, traduite aux éditions Audimat en 2021) de l'avoir forcée à avoir des rapports sexuels non protégés, ce qui a entraîné une grossesse non désirée. Mais aussi de l'avoir incitée à participer à différentes orgies ou de l'avoir battue à plusieurs reprises.

Dans un entretien au New York Times publié en 2018, Genesis P-Orridge ne s'éternisait pas sur le sujet. Elle commentait simplement: «Tout ce qui fait vendre un livre fait vendre un livre…» À croire que, dans son esprit, la frontière entre une performance artistique et la réalité des actes était définitivement brisée.

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