Politique / Culture

La présidentielle, un cadeau empoisonné pour les proches

Temps de lecture : 7 min

Diriger la France doit être un job épouvantable, mais au moins, on le choisit.

Le président (Albert Dupontel) et sa fille (Mélanie Doutey) dans Président, de Lionel Delplanque (2006). | Capture d'écran Wild Bunch Distribution via YouTube
Le président (Albert Dupontel) et sa fille (Mélanie Doutey) dans Président, de Lionel Delplanque (2006). | Capture d'écran Wild Bunch Distribution via YouTube

«Je fais des rêves complètement dingues, la nuit dernière j'ai rêvé que t'étais morte. J'allais te voir au cimetière. Quand j'arrivais, ta tombe était ouverte. Y avait un escalier, je descendais... Y avait un long couloir sinistre avec des mains qui tenaient des chandeliers. Tu sais, comme dans le film que tu m'as montrés.»

On peut dire que Mila, la fille d'Élisabeth de Raincy, sait comment parler à sa mère. On a beau être la fille de la présidente de la République, on n'en reste pas moins une jeune femme aux névroses naissantes –voire déjà bien installées– avec une liste longue comme le bras de reproches à adresser à ses géniteurs. Ou plutôt, en l'occurrence, à sa génitrice.

Le film s'appelle Le Monde d'hier, et sera en salles le 30 mars. On y découvre la relation entre Mila, jouée par Luna Lou, et sa mère, campée par une Léa Drucker à qui le costume de décideuse sied définitivement bien: dans C'est la vie de Julien Rambaldi (2020), elle campait récemment une PDG du CAC 40 capable de mener de front un accouchement imminent et une négociation capitale.

Diastème, le réalisateur du film, a planché sur le scénario avec les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme, mais aussi avec son vieil ami Christophe Honoré. L'argument d'accroche est ailleurs (que feriez-vous si, à la tête de la France depuis cinq ans, vous appreniez que votre successeur sera à coup sûr le candidat d'extrême droite?), mais n'empêche nullement le cinéaste d'explorer des chemins de traverse. Et notamment de s'interroger sur l'impact que peuvent avoir les proches sur le mandat présidentiel –et réciproquement.

«Ces gens ont beau vivre dans des châteaux, ils ont des maladies, des enfants, des choses qui les ramènent à qui ils sont, explique Diastème dans le dossier de presse du film. Tu dois gérer les problèmes d'un pays, mais qu'est-ce que tu fais si ta fille a des angoisses et n'arrive pas à dormir?» Le Monde d'hier est anxiogène à plus d'un titre, et ce qu'il dit de la vie intime de la présidente participe à ce climat délétère. On peut se prétendre apte à gérer 67 millions de Françaises et de Français, mais se révéler incapable de s'occuper de sa propre rejetonne comme il le faudrait. Triste constat.

Chape de plomb

Je me suis souvent demandé ce qui pouvait pousser à avoir envie de briguer un mandat présidentiel. L'envie de sauver son pays, sans doute. Ou peut-être celle d'entrer dans l'histoire. Ou de se sentir aussi puissant·e que possible. Je n'ai jamais vraiment compris ce qui rendait le poste si attrayant. Il faut quand même avoir envie d'être surveillé en permanence et conspué par des millions de personnes à la fois. Mais admettons. On choisit de présenter sa candidature, puis d'endosser l'habit de président ou de présidente si l'issue est favorable.

Mais les proches? Qu'en pensent-ils? Comment le vivent-ils? Ne se sentent-ils pas prisonniers de situations qu'ils n'ont pas choisies? Bien souvent, les films présentent ce statut comme un boulet absolu, une expérience à ne souhaiter à personne. Il faut dire que le désagrément est double. D'une part, la personne à la tête de l'État ne peut que s'éloigner des gens qu'elle aime, au moins le temps de son mandat, pliant sous le poids de la tâche et des sollicitations. D'autre part, le simple fait d'appartenir à son cercle intime fait de vous une personne à part, surveillée par les services d'ordre comme par les tabloïds.

Une véritable chape de plomb qui, dans Le Monde d'hier, pèse sur les épaules de la jeune Mila, tout comme sur celles de son père, incarné par Yannick Rénier. La pression est peut-être encore plus forte dans le pesant (et unique) film de Niels Arestrup, Le Candidat, où Yvan Attal incarne le candidat de dernière minute d'un gros parti, quasiment forcé de se présenter après l'annonce du retrait du candidat officiel pour des raisons de santé. Michel Dedieu, c'est son nom, ne se sent pas tout à fait à sa place. Mais son épouse Laura (Stefania Rocca) vit carrément un calvaire.

C'est au cours d'un dîner post-débat, donné dans la demeure isolée servant de quartier général réservé aux happy few, que les choses s'enveniment. Autour de Dedieu, des communicants et communicantes tentent de trouver la phrase qui fera mouche, le coup de génie qui pourrait faire basculer une élection bien mal partie. Mais rien ne vient. L'ambiance est pesante, pour ne pas dire électrique; les serveurs s'affairent, apportant des plats trop stricts pour être appétissants. Leur omniprésence achève de priver l'assemblée de toute forme d'intimité.

Laura, debout derrière lui, doit feindre de se pencher avec tendresse vers l'homme qu'elle aime, cet homme providentiel dont la France est censée avoir tellement besoin.

Présente autour de la table, Laura Dedieu se sent mal et choisit alors de s'éclipser. Plus tard, devant une énième flûte de champagne, elle verbalise ce qui lui traverse l'esprit: l'impression désagréable que tout est fait pour pousser son mari à s'enfoncer dans la défaite. «C'est comme s'ils ne voulaient pas que Michel soit élu [...]. Il ne s'en remettra pas, il ne sait pas perdre.»

Préoccupé par l'attitude et l'état de sa femme, Dedieu se confie à l'un de ses bras droits: «Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Elle ne boit jamais. C'est comme si elle en voulait à tout le monde.» «Elle va s'habituer, elle cherche sa place... tout a été si vite», répond le conseiller. «Moi aussi, je cherche ma place», conclut le candidat. Sans le vouloir, son épouse contribue à le déstabiliser chaque jour un peu plus, alors que c'est l'effet inverse qu'elle recherche.

L'épouse et la France

On ne s'improvise pas prétendante au poste de première dame. À la crainte que Michel Dedieu soit vaincu et qu'il ne le supporte pas s'ajoute chez Laura une angoisse bien opposée: la peur panique qu'il puisse être élu et que chaque repas ressemble plus ou moins à celui qu'elle vient de quitter en plein milieu. Vingt-quatre ou quarante-huit heures plus tard, voilà le couple Dedieu qui pose devant l'objectif d'un photographe italien, pour un cliché qu'on imagine destiné à un hebdomadaire type Paris Match.

Cliché, c'est le mot: l'homme souhaite immortaliser Michel Dedieu en train de plancher sur un dossier, tandis que Laura, debout derrière lui, doit feindre de se pencher avec tendresse vers l'homme qu'elle aime, cet homme providentiel dont la France est censée avoir tellement besoin. Les consignes du photographe font naître chez Laura un rire nerveux qui ne s'éteindra plus. Interrompant la séance, Michel Dedieu entraîne sa femme dans un couloir et finit par la sermonner: «Je n'ai plus le temps. Fous-moi la paix, laisse-moi travailler! Balade-toi à poil dans les rues, divorce, ce que tu veux! Mais laisse-moi travailler.»

«Un type qui ne peut pas garder sa femme ne peut pas garder la France.»
Dominique de Villepin à propos de Nicolas Sarkozy en 2006

Les conséquences de ce monologue dépourvu d'empathie et de psychologie sont immédiates. L'hypothétique première dame ne se contente pas de monter dans sa chambre, elle finit par se volatiliser sans prévenir. Branle-bas de combat. Que se produirait-il si la presse apprenait qu'elle a fugué? Si le principal opposant de Michel Dedieu exploitait cette péripétie à des fins électorales? Le service d'ordre est dans tous ses états. Les téléphones, confisqués, sont interdits, sauf celui du candidat. Il ne faudrait pas que l'information s'ébruite.

Après une virée en voiture et un arrêt à la gare pour prendre le premier train susceptible de l'éloigner des lieux, Laura Dedieu finit par rentrer dans le rang. Partir pour de vrai, ce serait accélérer la défaite de son mari. On se souvient de cette phrase prononcée par Dominique de Villepin à propos de Nicolas Sarkozy en 2006, et relayée entre autres par Catherine Nay dans son livre Un pouvoir nommé désir: «Un type qui ne peut pas garder sa femme ne peut pas garder la France.» Une phrase d'une classe absolue, mais qui traduit très certainement l'état d'esprit d'une partie de l'électorat français. Pour la petite histoire, Villepin divorcera à son tour en 2011.

Mise à nu

Dans Président, thriller politique maladroit bien que truffé de séquences crédibles, Albert Dupontel incarne un chef de l'État déjà bien installé, et apparemment populaire, qui doit composer avec l'arrivée dans son cercle du jeune Mathieu (Jérémie Rénier), nouveau petit ami de sa fille Nahéma (Mélanie Doutey). Bien évidemment, Mathieu a été suivi par les services de renseignements, et sa vie passée au peigne fin: il ne faudrait pas qu'une taupe malintentionnée s'infiltre à l'Élysée.

À première vue, rien à signaler, si ce n'est un pedigree assez admirable, décrit par un conseiller: «Parcours scolaire nickel, préparation scientifique à Henri-IV, vice-major de Polytechnique, le plus jeune diplômé de sa promotion. Prépare une thèse en économétrie. Mère infirmière dans l'Est, pas d'antécédents politiques. La vie de province, quoi. Par contre son père était militant. Limite anarchiste. Il a pris six mois de prison suite à une manifestation qui a dégénéré. Visiblement il n'a pas supporté; il s'est pendu dans sa cellule.»

On ne peut s'empêcher de penser à Mazarine Pingeot, fille longtemps cachée de François Mitterrand.

Suspense oblige, on n'en apprendra pas davantage à ce stade, mais outre l'héritage de son père, Mathieu n'est pas dépourvu de zones d'ombre. L'important dans le film de Lionel Delplanque, qui date de 2006, réside cependant moins dans la suite –criblée de rebondissements plus ou moins crédibles et accrocheurs– que dans cette idée-là: faire partie de la famille, qu'on partage le même sans ou non, oblige à se mettre à nu. Sans consentement éclairé.

Mais dans Président, la plus malheureuse se nomme Nahéma: visiblement, la fille de ce président sans nom n'a pas le droit à une vraie vie privée. Dans son existence, le politique est partout, d'autant que son parrain et confident, le puissant Saint-Guillaume (Claude Rich, toujours exceptionnel), est aussi le conseiller numéro un du chef de l'État –secrétaire général de l'Élysée, directeur de cabinet, ou simple homme de l'ombre, les contours sont flous.

On ne peut s'empêcher de penser à Mazarine Pingeot, fille longtemps cachée de François Mitterrand, qui fut soudain propulsée sur le devant de la scène bien malgré elle, et dont les histoires d'amour furent ensuite exposées en place publique. Elle fut gardée à bonne distance de l'Élysée en raison de son statut, mais néanmoins empêchée de vivre sa vie de jeune femme en toute quiétude: cette période de son existence apparaît comme bien peu enviable. À l'image de ce que véhicule la fiction.

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