Politique / Culture

De Coluche à Jeff Tuche, le cinéma français friand de présidentiables hors normes

Temps de lecture : 8 min

Venir de la société civile et à aspirer à devenir président, c'est souvent se heurter à des désillusions aussi importantes que l'espoir qu'elles avaient fait naître.

Philippe Katerine, alias le président Bird, dans Gaz de France de Benoît Forgeard. | Capture d'écran Bandes Annonces Cinéma via YouTube
Philippe Katerine, alias le président Bird, dans Gaz de France de Benoît Forgeard. | Capture d'écran Bandes Annonces Cinéma via YouTube

Le 21 avril 2019, Volodymyr Zelensky était élu à la tête de l'Ukraine. Celui qui est aujourd'hui sous les feux de la rampe en raison du conflit avec la Russie de Vladimir Poutine ne semblait pas destiné à devenir président de la République ukrainienne. Bien qu'il possède un diplôme de droit, Zelensky était en effet devenu l'un des acteurs comiques les plus en vue de son pays. Diffusée à partir de 2015, la série Serviteur du peuple, dans laquelle il incarnait un prof d'histoire antisystème finissant par être élu président, lui aura sans doute donné des idées, tout en influant positivement sur sa propre campagne présidentielle.

Zelensky n'est pas le premier candidat inattendu à devenir chef d'État. Avant lui, un acteur de western nommé Ronald Reagan finissait par devenir le 40e président des États-Unis entre 1980 et 1984, ce qui fait d'ailleurs l'objet d'une blague dans Retour vers le futur: propulsé de 1985 vers 1955, Marty McFly (Michael J. Fox) perd toute crédibilité lorsqu'il explique que le héros de La reine de la prairie sera à la Maison-Blanche dans trente ans.

Il faut reconnaître qu'au siècle dernier, peu de supporters du Paris Saint-Germain auraient gardé leur sérieux si on leur avait annoncé que le Ballon d'Or 1995, George Weah, serait élu président du Liberia fin 2017. Et personne n'imaginait vraiment que Donald Trump, présentateur de l'émission «The Apprentice» et caméo de luxe dans Maman, j'ai encore raté l'avion!, deviendrait POTUS 45 –d'ailleurs on continue à croire que c'était juste un mauvais rêve.

Pour le moment, la France a échappé à ce genre d'élection improbable. Fin 2016, personne n'imaginait vraiment qu'Emmanuel Macron deviendrait chef de l'État quelques mois plus tard et qu'il serait également bien parti pour empocher le quinquennat suivant. Mais auparavant, ce haut fonctionnaire avait occupé le poste de ministre de l'Économie pendant deux ans et quatre jours, ce qui n'est pas exactement la même chose que s'il avait été footballeur ou acteur comique.

On n'avait évidemment pas vu arriver la candidature d'Éric Zemmour, en tout cas pas avant que la rumeur commence à enfler début 2021. L'acolyte d'Éric Naulleau (d'abord chez Laurent Ruquier, puis sur Paris Première), auteur d'un Premier sexe aussi inquiétant que désopilant, ne semblait pas prédisposé à aspirer à la fonction suprême –et encore moins à devenir l'un des favoris. Avant lui, d'autres hommes n'ayant jamais fait officiellement de politique avaient postulé, ou ambitionné de postuler: ce fut par exemple le cas de Dieudonné, qui sembla proche de se présenter en 2002 et dont le nom circula un temps pour 2007.

La candidature Coluche, un pétard mouillé

Dans l'Hexagone, c'est évidemment la candidature Coluche qui fit le plus sensation. Signé Antoine de Caunes, le film Coluche: l'histoire d'un mec se se focalise sur l'automne 1980 et l'hiver 1981, période au cours de laquelle ce qui commença comme une boutade manqua de se transformer en véritable passage à l'acte. Le film poursuit la thèse selon laquelle Romain Goupil aurait poussé l'humoriste à se jeter dans la bataille, version formellement contestée ailleurs, notamment dans le livre-référence de Pascal Tenaille, Coluche – Même pas mort!.

Manquant de dimension politique et de dimension tout court, le film co-écrit par De Caunes (cinéaste pas terrible) et Diastème (réalisateur du Monde d'hier, qui sortira le 30 mars 2022, et dans lequel Léa Drucker joue une présidente de la République) est juste un bel album photo évoquant un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître. Il rend toutefois palpable le fol et éphémère espoir que constitua le projet de candidature coluchienne, de moins en moins fantaisiste et de plus en plus sérieux, puisque Goupil et Jean-Michel Vaguelsy (régisseur et homme à tout faire de la vedette) l'avaient aidé à bâtir un véritable programme.

En réalité, Coluche n'avait obtenu qu'une seule et unique signature.

Le film montre une intelligentsia peu disposée à considérer la candidature Coluche comme une véritable proposition politique, tout en surveillant de près les faits et gestes du comique (qui ne l'était plus tant que ça) ainsi que son ascension dans les sondages (16% des intentions de vote en quelques semaines)... De Caunes montre un Jacques Attali (Denis Podalydès) débarquant tout sourire dans la loge de Coluche afin de lui affirmer le soutien de François Mitterrand, qui considérerait sa candidature comme «une bonne chose». «Nous voulons les mêmes choses que vous», appuie alors le conseiller spécial du candidat socialiste.

Finalement, Coluche se retire le 16 mars 1981, considérant que sa candidature, devenue trop sérieuse, «commence à [le] gonfler». Les menaces de mort reçues auront sans doute contribué à lui faire tirer sa révérence. Plus tard, Goupil et Vaguelsy reconnaîtront que contrairement à ce qu'affirmait l'artiste, il n'aurait jamais pu se présenter officiellement à l'élection, n'ayant pas récolté les 500 parrainages nécessaires. En réalité, Coluche n'avait obtenu qu'une seule et unique signature, affirme Goupil dans l'émission de France Inter «Affaires sensibles».

Chanteurs et frigos

Le système des parrainages, notamment destiné à empêcher la multiplication des candidatures fantaisistes, est-il susceptible de priver la France de la possibilité qu'un Weah ou un Zelensky finisse par se présenter? C'est possible. D'ailleurs, lorsque le cinéma français imagine le contraire, c'est pour décrire des fiascos si intégraux qu'ils en deviennent sublimes. Dans Gaz de France de Benoît Forgeard, le candidat fantasque interprété par Philippe Katerine se décrit comme un «méconomiste», un rêveur, qui ne croit guère aux compétences ou aux expertises.

Un réfrigérateur ne peut se présenter à l'élection présidentielle: il faut être âgé d'au moins 18 ans et être inscrit sur une liste électorale.

Comparé au joueur de flûte de Hamelin, le président Bird déçoit à vitesse grand V, et le pays regrette bien vite de lui avoir accordé sa confiance. Ceux qui promettent de faire de la politique autrement sont-ils inexorablement voués à se vautrer? «J'ai voté pour vous parce que j'appréciais beaucoup votre chanson “La rigueur en chantant”», lui confie une jeune chômeuse invitée sur le plateau d'une émission télévisée. Peu après, Bird recevra un perroquet mort en plein visage, cette référence agressive à son patronyme venant changer un peu des jets d'œufs ou de chaussures ciblant habituellement les présidents en exercice.

Gaz de France n'est pas un film très sérieux: c'est un objet singulier, aussi absurde que dépressif, qui entend moins faire dans la dénonciation que jouer avec la fonction présidentielle. Dans son film suivant, Yves, le réalisateur Benoît Forgeard prendra pour héros un frigo qui parle et qui rappe, bientôt candidat au concours Eurovision. C'est dire la loufoquerie de sa démarche. Précisons au passage qu'un réfrigérateur ne peut se présenter à l'élection présidentielle: il faut être âgé d'au moins 18 ans et être inscrit sur une liste électorale.

Candidats du peuple

Pour en revenir à Coluche: en 2022, aurait-il pu être le candidat providentiel susceptible de drainer dans les isoloirs cette palanquée de Français dégoûtés par le pouvoir en place ainsi que par les quinquennats précédents? Les «gilets jaunes» auraient-ils pu le choisir comme leader, statut que Jean-Marie Bigard aurait volontiers endossé s'il n'avait pas été invité à prendre ses distances avec véhémence? Difficile de savoir comment aurait tourné l'humoriste à salopette, mort en 1986 à cause d'un putain de camion conduit par Albert Ardisson. Renaud est devenu pro-flics, Cohn-Bendit soutient Macron, bref, la vieillesse est bien souvent un naufrage.

En lieu et place de Michel Colucci, les «gilets jaunes» ont un autre meneur à disposition: un certain Jeff Tuche, maire de la petite ville (imaginaire) de Bouzolles. Le multi-millionnaire finit par se présenter à la présidentielle française afin de protester contre un plan de ligne TGV passant par sa bourgade mais ne s'y arrêtant pas, à la manière du train pour Pau de Chevallier et Laspalès. C'est le point de départ des Tuche 3, le plus vu des volets de la saga (plus de 5,6 millions d'entrées vendues), mais également le meilleur des quatre films –ceci étant dit sans ironie.

Le film sort en janvier 2018, soit dix mois avant le début du soulèvement des «gilets jaunes». De quoi qualifier Olivier Baroux de réalisateur visionnaire, tant ce troisième Tuche semble avoir anticipé la façon dont le ras-le-bol des Françaises et des Français allait se matérialiser. Terminant cinquième au premier tour avec 11% des suffrages exprimés, Jeff Tuche finit par accéder au second tour à la suite d'une ribambelle de disqualifications. Et c'est après un débat d'anthologie face au président sortant, moment dont on ne manquera pas de reparler dans cette série d'articles, qu'il est finalement élu à la surprise générale.

Président malgré lui, Jeff Tuche transforme rapidement le palais de l'Élysée en un capharnaüm absolu, sentant probablement l'huile de friture et le parfum bon marché. Mais il finit par se passer quelque chose d'encore plus inattendu que son élection: lorsque celui qui fut un candidat alternatif et idéaliste réalise qu'il est devenu un pion supplémentaire dans le grand échiquier capitaliste, Tuche réagit. Et entre dans l'histoire comme le premier président français à lancer une grève générale, à la grande surprise des patrons du CRAC 40 (amusant, ce nouveau nom, n'est-ce pas).

Il n'est pas certain que nous ayons réellement envie que notre pays serve de laboratoire pendant tout un quinquennat.

La cour de l'Élysée ressemble alors au théâtre de n'importe quel piquet de grève: on y allume des braseros, on y entonne des chants de révolte, et on fait la queue devant la baraque à frites. Une partie des participants arbore même un gilet jaune... Au passage, on se surprend à réaliser que Les Tuche 3 est peut-être le seul film français à imaginer qu'il soit réellement possible de faire de la politique autrement, en cassant les codes, en envoyant valser les patrons et en redonnant réellement le pouvoir au peuple. La prise de conscience est un peu douloureuse.

Broyeur de gens ordinaires

Que peut-on espérer d'un candidat –ou d'une candidate– venant de la société civile? La politique peut-elle s'apprendre en devenant président·e, ou faut-il forcément commencer au bas de l'échelle? La France est-elle prête à faire entrer à l'Élysée un individu ne venant pas du sérail politique, et qui ne soit pas un polémiste d'extrême droite? Qu'aurait donné la présidence Gérard Lenorman, qui souhaitait nommer Mickey Premier ministre et Coluche ministre de la Rigolade? Les interrogations sont nombreuses et assez excitantes, mais il n'est pas certain que nous ayons réellement envie que notre pays serve de laboratoire pendant tout un quinquennat.

De Coluche à Jeff Tuche, les candidats atypiques à la présidentielle finissent généralement par retourner à leur vie d'avant, qu'ils soient allés ou non au bout de leur démarche. Épuisés ou dégoûtés par le système, ils préfèrent reprendre le cours normal d'une existence au sein de laquelle ils faisaient déjà de la politique, mais à plus petite échelle.

Mais le monde politique agit parfois comme un broyeur de gens ordinaires, comme le décrit Ulysse Nobody, BD signée Gérard Mordillat et Sébastien Gnaedig qui retrace le parcours d'un acteur en déclin devenant candidat frontiste aux élections législatives. Toute ressemblance avec la triste trajectoire de Franck de Lapersonne n'est d'ailleurs absolument pas fortuite.

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