Culture

L'étrange histoire des archives Barragán: Chère Federica…

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 4] Dans ce quatrième volet, Barragán survit à sa propre mort. Ses cendres sont exhumées, transformées en un diamant brut qui, peut-être, servira la cause publique.

À partir des 525 grammes de cendres prélevés dans la tombe de Luis Barragán, un diamant bleu brut de deux carats a été créé. | Jill Magid / Kunstehalle Saint Gallen
À partir des 525 grammes de cendres prélevés dans la tombe de Luis Barragán, un diamant bleu brut de deux carats a été créé. | Jill Magid / Kunstehalle Saint Gallen

L'article du New York Times (voir épisode précédent) semble avoir changé la donne: l'échange entre Jill Magid et Federica Zanco devient plus intime. Dans ce qu'elle considérait comme un «triangle amoureux postmortem», l'artiste trouve peu à peu une place. En plus des lettres, ce sont de menus cadeaux qu'elle envoie à Zanco, comme le roman Climats d'André Maurois (1928), dont Barragán avait jadis envoyé une copie annotée par ses soins à une amie.

L'historienne se montre touchée par ce geste significatif. «Désormais, grâce à votre travail et votre empathie, ce dialogue pourrait se muer en un trio, plutôt en un quartet. Jouons [cette œuvre musicale] ensemble. Et merci pour votre compagnie: je me sens définitivement moins seule, en bas, au milieu des archives.»

Magid renchérit avec une performance et une installation intitulée Quartet à la South London Gallery, dont elle envoie la documentation à Zanco. «Je continue d'envoyer mes lettres manuscrites et d'envoyer mes cadeaux par la poste; elle répond par e-mail. Je l'invite à mes vernissages», dont celui de The Proposal à Kunst Halle de Saint-Gall en Suisse.

Une lettre de Jill Magid adressée à Federica Zanco. | C-Monster via Flickr

L'invitation sérigraphiée qu'elle lui envoie s'inspire du film The Day of the Dead réalisé par Charles et Ray Eames en 1957, œuvre à laquelle Zanco avait fait allusion dans un message. Les créations du mythique couple de designers américains ont largement participé à populariser le nom de Vitra. La marque en possède les droits de reproduction en Europe.

Avec The Proposal, qui repose sur la question de l'héritage artistique («comment il est construit, accédé, et possédé»), Magid participe à «donner une forme à cet héritage. Cette œuvre devient un agent actif du processus, peu importe que Federica et d'autres décident d'y participer ou pas. L'héritage artistique est ouvert à une intervention, nonobstant l'insistance d'une personne qui tenterait de protéger et contrôler les archives

Et l'intervention en question s'apprête à soulever un débat passionné.

Faire don de son corps à l'art

En janvier 2013, Jill Magid rencontre Hugo Barragán Hermosillo, neveu de l'architecte et patriarche de la famille. C'est lui qui, en 2002, a transféré au gouvernement mexicain la garde des cendres afin qu'elles rejoignent un monument national, la Rotonda de los Jaliscienses Ilustres à Guadalaraja.

Elle lui expose son projet dans le détail: «The Proposal est une œuvre d'art qui inclut un véritable diamant, produit à partir des cendres de Luis Barragán, monté en bague de fiançailles et offert à Federica en échange du retour des archives professionnelles au Mexique» et à leur accès au public. Dans la foulée, une exposition lui est proposée au Museo de Arte Zapopan de Guadalaraja, et elle y voit l'occasion de rencontrer les autres membres de la famille.

Elle organise –à la suggestion d'Hugo Barragán Hermosillo qui souhaite exposer le projet au reste de la famille– un dîner au sein du musée, et en profite pour «demander la main de Barragán. Inspirée par son travail et ses goûts personnels, j'ai dessiné l'invitation, la vaisselle, imaginé le menu, la musique, le décor.» Dix-huit membres de la famille, issus de trois générations, sont présents.

«Hugo les avait préparés en leur envoyant une lettre décrivant dans ses propres mots l'idée derrière The Proposal Ils lui posent de nombreuses questions avant de donner leur accord de principe, séduits par l'idée qui permettra de mettre en lumière le travail de Barragán à une échelle internationale. Un «family agreement» est finalisé après plusieurs mois d'échange. Il faut ensuite convaincre le gouvernement, gardien légal des restes de l'architecte. Six mois plus tard –peu de temps avant le changement de gouvernement et au grand soulagement de Magid–, la tombe est ouverte.

Capture oscopelabs via YouTube

Le 23 septembre 2015, la fille d'Hugo Barragán Hermosillo prélève 525 grammes de cendres, poids minimum nécessaire à la fabrication du diamant. Le patriarche lui-même dépose dans l'urne un cheval d'argent d'un poids équivalent. L'offrande votive a été imaginée par Magid: il s'agit d'une réplique agrandie du cheval miniature de son œuvre Der Trog. L'enfance de Barragán, passée dans les élevages que possédaient ses parents dans l'État de Jalisco, a nourri sa passion pour les chevaux. «Il était, précise Magid, un cavalier aguerri, et a dessiné la majorité de ses travaux architecturaux pour leur usage.»

Capture oscopelabs via YouTube

«L'urne a ensuite été scellée à nouveau et replacée, pour toujours, dans la tombe.»

Diamant de souvenir

Magid atterrit une semaine plus tard en Suisse pour livrer en personne les cendres à Algordanza AG, un fabriquant de «diamants de souvenir» en laboratoire.

En 2007, l'artiste avait dévoilé Auto Portrait Pending (auto-portrait en attente). Cette œuvre ne sera achevée qu'après sa propre mort, à la suite de laquelle son corps sera transformé en diamant. «C'est contraire à l'idée prévalente au XXe siècle que l'art doit se dissoudre dans la vie.» Elle explorait ainsi déjà la question de l'avenir de son propre héritage artistique, de sa continuité. Un challenge, assure-t-elle, «mais en fin de compte, la décision d'utiliser mon corps comme matière première de l'œuvre n'appartenait qu'à moi».

Mais dans le cas de The Proposal, le corps en question n'est pas le sien. «Aux États-Unis, au Mexique ou en Suisse, il est impossible d'être propriétaire d'un corps Qu'en est-il du diamant d'Algordanza AG? «La famille et moi possédons ce diamant, mais il ne peut être vendu. Mais en tant qu'artiste, je suis entièrement responsable du diamant.»

Le diamant monté sur la bague de fiançailles. | C-Monster via Flickr

Et celui-ci s'est fait attendre. Six mois. En avril 2016, Magid est submergée par l'émotion quand elle ouvre finalement la boîte, après avoir traqué de près, en ligne, le trajet de la pierre depuis l'Europe. Le diamant brut, bleu, pèse environ deux carats. À l'intérieur de la bague est gravé un message: «I am wholeheartedly yours» [Je suis de tout cœur à toi].

Rendre visible la mémoire confisquée

Magid se rend à Guadalajara pour y présenter le diamant à la famille avant de le faire monter. Un mois plus tard, elle s'envole avec le joyau vers l'Europe.

À Saint-Gall, son exposition The Proposal présentera la bague et un tapis de fleurs inspiré d'une tradition du Jour des Morts (encore un écho au film des Eames, qui renvoie à Vitra, donc à Federica et Rolf). Il évoque le chemin liant les morts aux vivants. Jill encadre aussi telle une œuvre d'art, le livre de Federica Zanco consacré au maître mexicain. Le premier chapitre de The Barragán Archives a pour but de «rendre visible cette mémoire confisquée» en trouvant des moyen de «présenter le travail de l'architecte en regard des limites légales imposées par Vitra».

Capture oscopelabs via YouTube

Une lettre à Federica est également exposée. Une copie dans ses bagages, Jill prend la route en direction de Weil-am-Rhein. Nous sommes le 31 mai 2016. Dans le film qui paraîtra en 2018, on la voit patienter en terrasse du café de la Vitra Haus. On imagine les papillons voleter dans l'estomac de l'artiste. Federica passe une tête dans l'encadrement de la porte d'entrée du café pour lui dire «rejoignez-nous, nous sommes déjà là, à l'intérieur». Magid est un peu décontenancée par la présence de Rolf Fehlbaum.

Un corps contre un corpus d'œuvres

Jill a apporté une bouteille de champagne, enveloppée dans une invitation pour son exposition. Elle pose la bague au centre de la table et lui explique son projet, devant Rolf qui demande, avec un sourire amusé, s'il doit s'éclipser. Il se déclare impressionné par sa ténacité et l'énergie qu'elle déploie. La lettre qu'elle remet à Federica comprend ces mots:

«Chère Federica, Je vous remercie infiniment, car c'est vous qui m'avez amenée à Barragán et Barragán qui m'a ramenée à vous. […] Je vous propose de vous donner Barragán, sous une autre forme. Je sais que mon offre est peu orthodoxe. Mais peut-être, après vingt ans de recherches et votre publication à venir, la proximité de son corps [body] sera aussi significative pour vous que la proximité de son corpus d'œuvres [body of work]

Federica ne répond pas vraiment. L'offre, précise Jill Magid, demeure ouverte. «La bague sera toujours disponible pour vous, et vous seule, lorsque vous serez prête à ouvrir les archives au public au Mexique

La suite de l'étrange histoire des archives Barragán demain, dans le dernier épisode de notre série Amour, gore et propriété (intellectuelle): «Une lettre arrive toujours à destination»

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