Culture

L'étrange histoire des archives Barragán: la femme au sombre héros

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 3] Dans ce troisième volet, des services secrets pris à leur propre piège et un refus qui va nourrir une œuvre-fleuve et la polémique.

En 2004, pour son œuvre Evidence Locker, Jill Magid consacre un mois à se faire filmer par les caméras de surveillance de Liverpool. | PopTech via Flickr
En 2004, pour son œuvre Evidence Locker, Jill Magid consacre un mois à se faire filmer par les caméras de surveillance de Liverpool. | PopTech via Flickr

Retour en 2012, donc, à Mexico. Il y a dix ans, quand Jill Magid découvre la Casa Barragán, sa réputation est déjà solidement assise. Son travail a été exposé dans des musées majeurs, de la Tate Modern (Londres et Liverpool) au Whitney Museum de New York, comme par les galeristes les plus influents, d'Yvon Lambert à Gagosian.

Diplômée de l'Université Cornell et du MIT, récipiendaire d'une bourse Fullbright, en résidence à la Rijksakademie d'Amsterdam: l'originalité de son impeccable parcours n'est certainement pas courant dans l'industrie du marché de l'art. Elle est rapidement remarquée.

L'histoire que lui raconte Catalina Corcuera, directrice de la Casa Barragán, la fascine d'emblée. Jill planche sur un projet pour le Parcours du salon Art Basel 2013. Elle décide de contacter la Barragan Foundation, placée sous les auspices de Vitra. «D'après leur site web, le fonds est ouvert aux chercheurs et étudiants se penchant sur le travail de Barragán. On y demande l'accès en écrivant à la directrice, Federica Zanco. Un commissaire d'exposition d'Art Basel l'a contactée pour moi. Federica a décliné, expliquant qu'elle se concentrait sur l'élaboration d'une publication majeure des archives.»

Magid est connue pour sa réflexion sur le thème de la sécurité, qui a guidé ses principales œuvres jusque-là, ainsi qu'une certaine «impression cinématographique», selon ses propres termes, qui se dégage de son travail. Les points de résistance nourrissent son inspiration.

Comme un enfant qui testerait les limites sans jamais contrevenir aux ordres parentaux, elle cherche patiemment et exploite les angles morts et limites de la législation. Elle les met en évidence pour questionner les figures d'autorité. Mais elle n'est jamais dans l'affrontement, le contentieux, utilisant la poésie, «le plus radical outil de pragmatisme» dans chaque interaction.

En 2004 pour son œuvre Evidence Locker à Liverpool, elle consacre un mois à se faire filmer par CityWatch, le système de caméras de surveillance urbaine de la police locale (alors le plus vaste du pays). Elle les appelle pour signaler des incidents et se faire filmer, vêtue d'un trench rouge. Elle soumet trente-et-une demandes, soit une pour chaque journée, pour récupérer les vidéos.

Evidence Locker. | Capture d'écran poptech via YouTube

Dans un film qu'elle a ensuite monté, on la voit les yeux fermés se faire guider par eux à travers la ville dans un ultime signe de confiance. Chaque formulaire est rempli par Magid à la façon d'une missive à un amoureux: elle y exprime ses pensées et sentiments. Les trente-et-un seront réunis dans un journal de l'œuvre, dessinant un «portrait intime de la relation entre elle-même, la police et la ville». Un premier triangle amoureux.

Bring back the glam

C'est sur un quai de métro de New York que Magid initie une autre œuvre en 2007, Lincoln Ocean Victor Eddy. Quand une voix anonyme annonce que les voyageurs pourraient être fouillés pour «raisons de sécurité», elle approche un policier et lui demande de la fouiller. Il refuse. Elle lui demande de lui apprendre comment on réalise une fouille.

Cela marque le début d'un échange qui durera cinq mois, au cours de laquelle elle entrera chaque interaction dans un carnet. Elle devient son ombre. Il va jusqu'à lui confier une balle de revolver, que Magid conserve précieusement «dans son portefeuille sans dire d'où elle provenait», comme une babiole offerte par un amoureux tenu secret. «Lincoln Ocean Victor Eddy» est le code employé par la police pour épeler le mot «love».

On plonge dans chaque œuvre de Magid comme dans un roman qui mêlerait romance et suspense. On suit le fil narratif en quête de réponses, avant de réaliser, bien souvent, que c'est la question qui prime. Les prémices de sa Spy Series se trouvent dans des œuvres plus anciennes, pour lesquelles elle utilise des caméras cachées dans son rouge à lèvres ou dans les talons de ses chaussures. La Surveillance Shoe entrera plus tard dans les collections du centre Pompidou.

Affiches du projet System Azure Security Ornementation.

«Bring back the glam», clame son affiche en 2004 pour le projet System Azure Security Ornementation. C'est le nom de la compagnie qu'elle a créée lorsque la police d'Amsterdam lui refuse le droit de «décorer» son système de caméra de surveillance. Elle revient à la charge sous cette offre professionnelle et se fait embaucher par la police. «Why be a silent witness when you can be a glamorous ornament?» [«Pourquoi être un témoin silencieux quand on peut être un ornement glamour?» en français] Se faire payer par la police elle-même, pour tapisser de strass en forme de cœur («Full of Love», est-ce par amour qu'on garde un œil sur vous?) les caméras censées demeurer invisibles: la magie de Magid.

En 2004, Jill Magid convainc la police d'Amsterdam de l'embaucher pour décorer les caméras de sécurité de la ville pour son œuvre System Azure Security Ornementation. | Courtesy Jill Magid

Infiltrée dans les services secrets

Et l'artiste-espionne va aller bien plus loin, en infiltrant les services secrets néerlandais.

«En 2005, j'ai été commissionnée par les services secrets néerlandais (AIVD) pour une œuvre destinée à leur nouveau siège.» La loi prévoit qu'une partie du budget de construction d'un bâtiment soit réservée à une commande artistique. L'organisation lui demande d'imaginer «un visage humain pour le AIVD» et ainsi améliorer leur image publique.

Pendant trois ans, elle rencontre deux dizaines d'employés dans des lieux publics discrets, avec l'interdiction de les enregistrer. Les notes manuelles deviendront les œuvres de néons, de papiers, sculptures variées.

Les néons de l'œuvre Authority To Remove. | Tony Hall via Flickr

«J'ai fait un brouillon à partir des minutes de chaque rendez-vous, réuni les détails de ces contacts individuels en un personnage collectif que j'ai nommé “l'Organisation”.» La première exposition ouvre en 2008. Bien que les services secrets aient passé au crible l'œuvre avant qu'elle soit dévoilée, ils se ravisent et la confisquent momentanément pour en censurer les passages qu'ils jugent trop sensibles.

Magid proteste et propose d'exposer le manuscrit avec ses passages censurés, pour une exposition unique avant de le leur confier définitivement. «En 2009-2010, pour mon exposition Authority To Remove à la Tate Modern de Londres […] le rapport non censuré était exposé fermé et protégé par une vitre.» L'œuvre exprimait ainsi la double idée du secret qu'on détient et le manque d'autonomie, l'interdiction de décider soi-même de le partager. Avec un petit scandale à la clé: les services secrets néerlandais débarquent à la Tate Modern en 2010 et finissent par confisquer le manuscrit.

Une révolution tranquille

«Mais ils ont dû remplir un formulaire “Authority to Remove from Site” que la Tate exige pour emprunter des œuvres de leur collection.» Une sorte de changement de statut qui vient encore enrichir l'œuvre. «Dans ce cas de figure, la Tate, en tant que musée public et puissante institution d'art, me protégeait du gouvernement néerlandais. Je n'étais plus une artiste individuelle, mais une artiste représentée par le musée

Pour approcher la fondation Barragán, elle est donc aussi soutenue, protégée par une institution, en l'occurrence Art Basel.

Après avoir essuyé un premier refus, Jill présente une maquette architecturale: l'œuvre, Der Trog, est une réplique du campus Vitra, sur lequel elle ajoute un célèbre bassin pour chevaux réalisé en 1959 par l'architecte mexicain Fuente del Bebedero. «Aux côtés de la maquette, j'ai installé Facistol, une réplique du lutrin de Barragán. J'y avais posé des vues du campus Vitra intégrant la fontaine, et des photos issues de la collection personnelle de Barragán.» Le musée Casa Barragán lui laissera accès libre à l'ensemble de sa collection.

«Comme la fondation Barragán détient le nom, le travail et les droits complets à l'œuvre de Barragán, Der Trog questionne les limites auxquelles la propriété de la fondation peut être étendue.» L'œuvre suivante, exposée la même année à New York, allait continuer à explorer la question. Pour Woman with Sombrero, Magid propose à Zanco de collaborer, précisant avoir l'appui de la Fundación de Arquitectura Tapatía Luis Barragán (FATLB). Nouveau refus, cette fois accompagné d'une mise en garde: toute reproduction non autorisée aurait des conséquences légales. Magid cherche une solution pour représenter les œuvres auxquelles elle a sollicité l'accès, sans les reproduire. «La contrainte légale est devenue le paramètre autour duquel j'ai créé mes œuvres pour cet événement.»

Elle achète plusieurs copies du livre The Quiet Revolution de Zanco, et les utilise comme autant de readymade. Puis une photo de la chaise Butaca (attribuée à l'architecte) dans la version miniature produite et distribuée par Vitra, ensuite élargie à sa taille réelle. L'exposition fait l'objet d'un article dans le New York Times qui braque à la fois le projecteur sur Magid et sur la mystérieuse fondation Barragán. «À partir de là, le ton des lettres de Federica a changé. Notre correspondance est devenue plus familière et intime.»

La suite de l'étrange histoire des archives Barragán demain, dans le quatrième épisode de notre série Amour, gore et propriété (intellectuelle): «Chère Federica...»

Newsletters

Kanye West: Twitter, Hitler et le trouble bipolaire

Kanye West: Twitter, Hitler et le trouble bipolaire

Mois après mois, les propos polémiques du rappeur l'enfoncent dans la tourmente. Sa pathologie mentale peut-elle en être la cause?

Sept beaux DVD et Blu-ray à offrir, pour faire (re)découvrir des films superbement restaurés

Sept beaux DVD et Blu-ray à offrir, pour faire (re)découvrir des films superbement restaurés

Surfant souvent sur la vague de la restaurations d'œuvres du patrimoine, le DVD offre des rencontres et des retrouvailles réjouissantes et stimulantes, du Moyen Âge réinventé d'un poète visionnaire aux éclats innombrables de la Nouvelle Vague.

Qui a tué Al Jackson Jr., l'un des plus grands batteurs de la soul music?

Qui a tué Al Jackson Jr., l'un des plus grands batteurs de la soul music?

Personne ne sait ce qui s'est réellement passé le 30 septembre 1975 au 3885 Central Avenue à Memphis. Abattu de cinq balles dans le dos, le musicien laisse derrière lui un mystère et un héritage majeur dans la musique noire-américaine.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio