France

Penser la relation culturelle, un regard français

Pierre-William Fregonese, mis à jour le 04.06.2014 à 14 h 49

Rarement une publication française aura aussi bien approché, décortiqué, pensé et mis en perspective la thématique de l'influence culturelle

11 novembre / OilBac via FlickrCC

11 novembre / OilBac via FlickrCC

Les Relations Culturelles Internationales au Xx'e Siecle: De la diplomatie culturelle à l’'acculturation de Anne Dulphy et al.

À l'heure où la France réfléchit à son influence culturelle, délaissant la notion de soft power pour celle de puissance d'influence proposée par Laurent Fabius[1],actuel Ministre des Affaires étrangères, cet ouvrage permet de retracer les spécificités de l'approche française en termes de relations culturelles internationales au XXe siècle; particularités qui impactent aujourd'hui directement non seulement l’action culturelle extérieure de la France, mais aussi sa stratégie globale sur la scène internationale.

En effet, le XXe siècle, période étudiée dans ce livre collectif issu d'un colloque, apparaît à la fois comme le creuset historiographique de l'histoire des relations culturelles internationales en France, mais aussi comme la période d'édification d'une nouvelle forme d'influence culturelle au travers d'une culture globalisée et de marché.

Cette tension entre la diplomatie culturelle traditionnelle et la culture mondialisée émergente est perceptible en creux de cette publication nécessaire, sinon capitale pour l'étude des relations culturelles internationales, un pan relativement délaissé, pas seulement par les historiens, mais aussi par de nombreuses autres disciplines. Pascal Ory le souligne d'ailleurs en introduction lorsqu'il évoque une «relation culturelle [arrivant] bonne dernière au rendez-vous de l'histoire» en France, alors que l'Etat, qui a placé la culture si haut au cours des siècles, semble désormais avoir pris un retard certain face aux Etats-Unis, à la fois dans l'étude des phénomènes et dans la mise en œuvre d'une stratégie culturelle adaptée au monde du XXIe siècle.

Définir les relations culturelles internationales et leurs enjeux. 

Dans la lignée d’un Culture & Imperialism d'Edward W. Said ou du plus récent Mainstream de Frédéric Martel, chaque partie de l'ouvrage traite de phénomènes d'influence culturelle, de transfert culturel, d'acculturation ou encore de métissage, tout en évoquant parallèlement les enjeux de puissance, évoqués par exemple par Pauline Gallinari avec la diffusion du cinéma soviétique en France pendant la Guerre froide, ou encore de prestige, comme décrit par Eric Garby dans son essai de comparaison entre les approches française et britannique en matière d'égyptologie dans la première moitié du XXe siècle.

Il est ici bien question de pouvoir par l’arme culturelle et Marie-Anne Matard Bonucci d’affirmer que «les échanges culturels ne suspendent pas les concurrences nationales mais […] deviennent le théâtre de nouvelles rivalités quand ils ne les aiguisent pas.»  tout en relativisant «le volontarisme culturel [qui] n'est pas toujours couronné de succès». Culture et puissance sont par conséquent les clefs de voûte de cet ambitieux travail collectif qui souhaite donner un socle à l’histoire des relations culturelles internationales à la française.

Se fixant comme objectif assumé de définir un champ historique, ses acteurs et ses objets, la qualité première de l'ouvrage est sans nul doute de sortir de la simple mise en perspective de l'influence culturelle au travers de la grille de lecture du colonialisme, comme les cultural studies ont encore trop tendance à le faire, pour davantage évoquer un néocolonialisme culturel qui n'est pas nécessairement issu d'une relation historique, ni même défini a priori par des stratégies.

L'acculturation, définie par Pascal Ory comme «la pénétration durable et reformulatrice d'une culture par une autre», n'est pas obligatoirement le propre de la société dominée militairement ou économiquement. Elle est simplement la conséquence d'un processus long lié aux échanges culturels entre des Etats. Le développement de la World Music, la musique populaire brésilienne, en France en est un exemple parmi d'autres repris par Anaïs Fléchet, tout comme l'imaginaire japonisant en France évoqué par Béatrice Rafoni et symbole de l'hyperpuissance culturelle japonaise[2].

Ainsi, ce travail collectif permet de sortir de l'attraction immédiate de penseurs plus médiatiques, et souvent anglo-saxons, tel Joseph Nye avec son concept du soft power, pour se pencher vers les travaux de chercheurs moins audibles s’intéressant à des sujets aussi diversifiés que l'Alliance française, le développement du fameux Français langues étrangères (FLE) de Gustave Mauger, l’UNESCO, les fondations privées américaines et aux universités anglo-saxonnes, les théâtres nationaux français et étrangers ou encore le jazz et la culture japonisante.

La France ou la culture du riche

Outre l'étude des relations culturelles plurielles qui se sont tissées au cours du XXe siècle et de leurs conséquences, l'ouvrage soulève la question primordiale de l'influence à la française au temps présent. En effet, la France est riche de son histoire et, par là, de sa culture. Cependant, ce poids démesuré fait aussi bien sa force que sa faiblesse grandissante, le pays estimant rayonner de fait et naturellement sur la scène internationale. «La figure cardinale de l'action culturelle française à l'étranger est bizarrement celle du "rayonnement": la France "irradierait" naturellement, spontanément, sans action, sans médiation» explique ainsi Emmanuel Loyer.

Par ailleurs, du fait d'un étatisme fort et de son aristocratie diplomatique, la France n'est pas structurée pour influer culturellement comme les Etats-Unis en reposant volontairement l'essentiel de son action extérieure sur la société civile, à la fois créatrice d’une high et low culture, d’art et de production mondialisée. Pas de sociétés philanthropiques et autres fondations Rockfeller pour dynamiser le soft power français et par là-même réduire la facture, plutôt salée, de la diplomatie culturelle. Pas non plus d’engagement réel en faveur de la culture mondialisée, dite «populaire», si ce n’est quelques actions disparates, comme le partenariat signé entre l’actuel gouvernement par l’intermédiaire de Fleur Pellerin et Ubisoft pour défendre le jeu vidéo «made in France»[3].

La classe diplomatique monopolise toujours l’action culturelle extérieure du pays, au détriment des autres vecteurs issus de la société civile. Aussi bien les élites diplomatiques que les médiateurs particuliers, propageant une haute culture à la française, ont fait la force de la France du XXe siècle à travers maints exemples cités dans l’ouvrage. Pourtant, aujourd’hui, «face au marché qui commande, les diplomaties culturelles ont-elles encore une efficacité ?» . Cette interrogation forte de Robert Franck, aussi l'une des dernières phrases de l'ouvrage, porte en elle la problématique essentielle de l'évolution des relations culturelles internationales au XXIe siècle.

La France ne peut plus simplement miser sur la diplomatie culturelle traditionnelle mettant en exergue une culture du riche difficilement accessible aux couches populaires de la société civile, qu’elle soit d’ailleurs française ou étrangère. Or, une introduction simple à la culture française peut s’avérer efficace, au sein d’une politique d’influence multimodale, pour attirer le jeune public étranger à la découverte de l’hexagone.

Comme le souligne Marie-Anne Matard Bonucci, «le déplacement [c’est-à-dire le tourisme] conduit moins à une expérience de l'Autre qu'à la consolidation de représentations déjà sédimentées». Il faut constamment donner à penser à l’étranger pour continuer à l’attirer dans en France.

Dès lors, si la France souhaite garder son statut culturel, elle ne doit pas seulement miser sur des médiateurs inspirés, tels Joseph et Louis Primoli, agents passerelles entre la France et l'Italie au début à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ou sur une stratégie passive misant sur une diplomatie culturelle a minima.

Si le volontarisme culturel n’est pas toujours gage de réussite, il semble pourtant primordial de se donner des objectifs concrets et chiffrés, comme le nombre d’élèves apprenant le français dans un zone donnée. La question d’une action commune à l’échelle européenne doit aussi être posée, Laurent Martin évoquant dans l’ouvrage la difficile élaboration d'une politique culturelle commune, au travers du cas de la politique audiovisuelle européenne face à «l'américanisation des imaginaires».

Face à la multiplicité des exemples et des situations, l’ouvrage a su sélectionner des cas très différents et pourtant pertinents dans l’idée de la démarche. Si l’on peut toutefois regretter l'absence d’articles ciblés sur les vecteurs plus modernes de la fin du XXe siècle, comme le jeu vidéo ou le numérique, la cohérence et l’intérêt de cette publication sont indéniables.

Par leurs propos introductifs et conclusifs, Pascal Ory et Robert Franck notamment arrivent à donner une structure et une ambition à l’étude des relations culturelles internationales en exprimant un regard français sur un champ de recherche encore trop monopolisé par les anglo-saxons et dans lequel pourrait pourtant bien se trouver l’une des clefs du redressement de la France dans le monde.

Pierre-William Fregonese

[1] MARTEL, Frédéric, Entretien avec Laurent Fabius, « Ministre des affaires étrangères et européennes »,Revue internationale et stratégique, Armand Collin, 2013, n°89 / Retour au texte

[2] http://www.infoguerre.fr/matrices-strategiques/japon-et-puissance-maitrise-information-comme-necessite/ / Retour au texte

[3] Au sujet de l’influence culturelle du jeu vidéo, voir http://www.franceculture.fr/blog-soft-power-2012-02-29-jeu-video-le-futur-du-soft-power / Retour au texte

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