Culture

Vous voulez croire encore en l’Europe? Lisez Stefan Zweig

Jérôme Segal, mis à jour le 27.05.2014 à 17 h 42

Deux essais jusqu’alors inédits en français éclairent un aspect méconnu de l’écrivain: son engagement européen.

Drapeau de l'Union Européenne / Sebastien Podvin via Wikimedia CC

Drapeau de l'Union Européenne / Sebastien Podvin via Wikimedia CC

Appels aux Européens, de Stefan Zweig

Une recherche sur l'internet au sujet des «pères de l’Europe» renvoie au réseau des quatre musées dédiés respectivement à Robert Schuman, Jean Monnet, Konrad Adenauer et Alcide Gasperi. L’Union européenne a de son côté officiellement établi une liste de onze noms, mais on n’y trouve pas d’Autrichien.

À vrai dire, bien peu des députés européens fraîchement élus penseraient à citer l’écrivain Stefan Zweig (1881-1942) parmi les penseurs de l’Europe, Zweig étant surtout connu pour ses romans et nouvelles, parfois aussi pour ses biographies ou son théâtre. Pourtant, c’est à la fois dans sa riche correspondance avec des intellectuels européens et à travers les conférences qu’il a données un peu partout en Europe que l’on peut se rendre compte à quel point sa réflexion sur l’Europe est à la fois aboutie, mais aussi très marquée par le désastre de la Première Guerre mondiale dont Le Monde d'hier. Souvenirs d'un européen marque la rupture.

C’est tout le mérite de Jacques Le Rider, germaniste reconnu et auteur, l’an dernier, d’un bel ouvrage sur Les Juifs viennois à la Belle Époque, que d’avoir non seulement rassemblé, mais aussi traduit et présenté, deux textes de Zweig remontant aux années 1930 et traitant justement du désir d’Europe (si l’expression n’est pas devenue trop galvaudée), l’Europe se présentant ici comme la condition d’un avenir pacifique.

Guérir l'Europe de ses fièvres nationalistes

Zweig cherche à développer une identité européenne pour contrer l’essor des nationalismes. On trouve dans le premier texte, «La désintoxication morale de l’Europe», écrit en 1932 pour une conférence prévue à Rome, des passages étonnants par la façon dont il anticipe la construction européenne. Ainsi, au sujet de l’importance des échanges universitaires, Zweig écrit:

«Aujourd’hui, un Allemand qui voudrait faire ses études dans une université italienne pendant un semestre ou une année entière devrait considérer comme perdue cette année humainement et moralement si enrichissante, puisque, dans son pays d’origine, elle ne serait pas reconnue comme équivalent à une année d’études.»

Un des fleurons des projets européens, le programme Erasmus, a précisément permis à partir de 1987 à plus de 3 millions d’étudiants de vivre pleinement ces échanges auxquels Zweig appelait au début des années 1930.

Les employés des administrations sont aussi invités à passer quelques mois dans d’autres administrations européennes et Zweig va jusqu’à envisager un «organe de presse commun aux Européens, une revue ou mieux encore un journal quotidien», publié dans toutes les langues de l’Europe avec le même contenu…

Mais avant de construire l’Europe, il faut pour l’auteur la «désintoxiquer», la guérir de ses accès de fièvres nationalistes. Il appelle pour cela à un «changement de conception de l’histoire». La patrie, d’abord, doit être «placée sous le signe, non de sa relation d’hostilité, mais de son imbrication avec les parties étrangères». Il convient ensuite de «passer de l’histoire politique et militaire à l’histoire culturelle [car] d’un point de vue supranational et universel, (…) l’histoire en tant qu’histoire de la guerre aboutit à un non-sens complet».

C’est enfin la raison qui, dans une perspective hégélienne, dirigera le destin de l’Europe: dans les derniers mots de son texte Zweig appelle ses contemporains à «écouter à nouveau la voix éternellement créatrice de la raison».

La culture, ciment européen

Le deuxième texte, «L’unification de l’Europe», rédigé en 1934, ravira les érudits de Zweig car il était inédit en allemand jusqu’en 2013, et est présenté ici pour la première fois en français. On y retrouve des propositions concrètes pour construire une Europe des Européens (et non du charbon et de l’acier comme en 1951, ni des marchés financiers comme aujourd’hui, pourrait-on ajouter).

Tout juste exilé de son pays, vivant alors à Londres, Zweig explique comme il serait possible à moindre frais de faire se rencontrer les citoyens européens à l’occasion de grands colloques professionnels qui existent déjà et qui pourraient être coordonnés pour se tenir au même moment. On atteindrait ainsi une masse critique propice aux échanges culturels de toute sorte.

Car c’est bien la culture qui doit cimenter l’Europe. Comme bien des candidats aux élections européennes l’ont remarqué, on ne comprend que trop bien Zweig lorsqu’il affirme que «l’idée européenne n’est pas un sentiment premier». La politique est pour l’auteur un terme ambigu. S’il convient qu’il est nécessaire d’inventer une «politique européenne ostensible et persuasive», le projet européen doit pour lui demeurer, comme l’explique Jacques Le Rider, «apolitique». Zweig a lui-même tenté de réagir sur une ligne apolitique à l’émergence du nazisme, refusant de prendre parti puis condamnant ensemble fascisme, nazisme et stalinisme, considérés comme des «excroissances du nationalisme», selon l’analyse qu'en donne Le Rider.

Confiant dans le développement d’une identité supranationale, Zweig en appelle solennellement à ses contemporains dans sa conférence de 1934: «Ne perdons pas de temps car le temps ne travaille pas pour nous». A l’heure de la montée en Europe des nationalismes et des discours haineux face aux non-Européens, on peut douter que ce soit «l’euroscepticisme» qui aurait vraiment fini par «ronger l’esprit européen lui-même», comme le suggère Le Rider.

Après tout, les partis d’extrême droite se réclament d’une Europe des peuples et des nations, voire d’une «race blanche» pour les plus atteints. Ce que Zweig nous montre dans ces deux essais si concis, c’est aussi qu’une autre Europe est possible, une Europe des citoyens, une Europe de la culture.

Jérôme Segal

Pour aller plus loin
Nous signalons que l’excellente revue Approches a consacré son n°156 de décembre 2013 à Stefan Zweig avec un autre texte inédit traduit par Jacques Le Rider, mais aussi d’autres articles passionnants concernant par exemple les relations entre Zweig et Romain Rolland (par Jean Lacoste), la correspondance avec Joseph Roth (par Philippe Reliquet), déjà évoquée sur Nonfiction.fr ou encore Stefan Zweig et le jeu (par Anne-Marie Baron).

A lire sur Nonfiction.fr
Cécile Voisset-Veysseyre sur la Correspondance entre Stefan Zweig et Joseph Roth (1927-1938).
Jérôme Segal sur le livre de Jacques Le Rider, Les Juifs viennois à la Belle Époque
Thierry Paquot sur les Lettres d’Amérique: New York, Argentine, Brésil, 1940-1942, de Stefan et Lotte Zweig
Romain Simmarano sur Stefan Zweig, Romans, nouvelles, récits, Édition établie sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre chez Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade».

Jérôme Segal
Jérôme Segal (4 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte