Culture

Essai graphique de déconstruction du genre

Nabila Abbas & Antoine Tricot, mis à jour le 16.05.2014 à 17 h 50

Liv Strömquist nous présente à la fois une analyse sociologique et historique des relations genrées et une tentative de repenser le féminisme au XXIe siècle au-delà du combat politique pour l’«égalité légale» entre hommes et femmes.

Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l'Image / ID Number THX 139 via FlickrCC

Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l'Image / ID Number THX 139 via FlickrCC

Les sentiments du prince Charles de Liv Strömquist

Dans Les sentiments du Prince Charles, Liv Strömquist nous présente à la fois une analyse sociologique et historique des relations genrées et une tentative de repenser le féminisme au XXIe siècle au-delà du combat politique pour l’«égalité légale» entre hommes et femmes. Au contraire, la lutte féministe est replacée ici au sein de la sphère intime, au cœur même des relations amoureuses. Cette revendication, qui est toujours présente dans l’œuvre –soit dans la critique de la famille stéréotypique, hétéro-normée et patriarcale, soit dans la proposition de concevoir une autre forme de couple–, ne nourrit pourtant pas la prétention de présenter au lecteur un modèle «idéal», clés en main, des relations amoureuses et sexuelles émancipées. La logique narrative employée suit plutôt un auto-questionnement progressif et ouvert. Ce processus réflexif s’organise autour d’une interrogation portant sur les rapports de pouvoir et de domination entre les genres. Pouvoir et domination, à l’origine, selon l’auteur, du développement et de la permanence de certains comportements stéréotypiques dans les relations amoureuses sources de souffrance chez les individus.

Cette bande dessinée est donc un essai au sens proprement philosophique du terme: Strömquist explore les raisons de la reproduction des rôles sexués et du maintien de la position privilégiée de l’homme. Elle met ensuite en évidence ce «principe» androcentrique (et ses conséquences) dans une série d’expériences humaines. Elle s’appuie pour cela non seulement sur des observations du quotidien, mais aussi sur des études scientifiques (dont elle intègre les références en note de bas de page) ainsi que sur de nombreuses représentations culturelles tirées des films, des séries télévisées, de l’art contemporain, de la musique, des poèmes ou bien des histoires d’amours de personnages historiques et de stars d’Hollywood. Sa thèse est claire: démontrer que notre conception actuelle de l’amour témoigne d’une pathologie sociale.

La puissance d’un essai graphique

Cette rupture avec la représentation commune de la conjugalité hétérosexuelle se reflète avant tout et de manière frappante dans les dessins de Strömquist. Sa tentative de dépassement des limites et des contraintes du couple hétérosexuel est tout autant un essai pour s’affranchir des catégories graphiques et rituelles de la bande dessinée. L’expression graphique traduit une certaine liberté n’hésitant pas à lier différentes techniques de dessin, voire même des photomontages. La forme, l’orientation et la taille des cases changent constamment. Par instant, le dessin s’émancipe de ses cadres allant jusqu’à occuper des doubles pages entières mêlant sans coup férir références à des chefs d’œuvres de l’histoire de l’art et papiers glacées de magazine people. L’écriture s’étale un peu partout sur les pages occupant et sinuant volontiers dans les marges et les gouttières offrant ainsi plusieurs niveaux de lecture. Parfois le discours théorique traverse la page tandis que les exemples se déploient dans les cases. Plus loin, par le truchement de sous-titrages, l’auteur se permet un métadiscours apportant un regard ironique sur les scènes esquissées.

L’écriture graphique soutient, dialogue et développe les idées de l’auteur. Par exemple, les chefs-d’œuvre représentés, tels que Le Baiser de Gustav Klimt ou The Love Embrace of the Universe de Frida Kahlo, se voient offrir une nouvelle lecture: la femme embrassée dans l’œuvre de Klimt par exemple ne s’épanouit pas de l’amour de son amant, mais anticipe surtout que cet amour – comme tous les précédents – a inévitablement une fin qui se déroule toujours de la même manière: «on ne se verra plus, sauf pour un café, mal à l’aise, une fois par an !». Mais le plus parlant est sans doute le choix du noir et blanc qui met en exergue la dichotomie et la rigueur de l’identité sexuelle dans la société patriarcale. On retrouve dans les dessins, dominés par un noir tranché et puissant, la violence de la sexualité hétéro-normée, dans laquelle ni nuance ni amalgame ne sont possibles: on est né ou femme ou homme, point final. Il n’y a ici aucun choix à faire, mais une fatalité biologique à laquelle se soumettre.

L’analyse du personnage du Prince Charles, qui prête son nom à la bande dessinée, prélude à celle de l’homme stéréotypé et de son rapport (conflictuel) aux femmes. Après ses fiançailles avec Lady Diana, on lui demande, lors d’un entretien, s’il est amoureux de sa femme, qui est alors à ses côtés. Le Prince Charles hésite un moment avant de finalement répondre: «Oui […] quelque soit le sens du mot ‘amour’». On subodore dés ces premiers mots que l’essai socio-graphique de Strömquist ne sera pas d’une lourdeur toute bourdieusienne. Il lève le voile sur nos pratiques sociales tout en gardant une aisance et un humour pointu, aiguisé, subtil et de temps à autre espiègle. Le langage est d’une finesse d’esprit qui contraste fortement avec les figures, faussement enfantines et naïvement focalisées sur leur recherche de l’amour des autres et d’eux-mêmes.

Indépendance et détachement du père

Le récit de Strömquist débute par une tentative de dénaturalisation du genre et de déconstruction de l’identité sexuelle qui procède de la célèbre maxime de Simone de Beauvoir: «On ne naît pas femme, on le devient». Mais plus encore, la thèse principale de l’auteure, à la base de sa démonstration, s’inscrit dans la tradition de la psychanalyse freudienne dans la mesure où elle relie les expériences infantiles avec les choix de l’adulte en matière de partenaires amoureux et de relations sexuelles.

En substance: La «famille», ici entendu comme la famille hétéro-normative patriarcale, est fondée sur une répartition du travail selon le genre. Cette division des tâches a des conséquences importantes sur les processus d’identification des enfants. Tandis que la mère établit une relation intime avec les enfants en s’occupant d’eux, en les soignant et en les nourrissant, le père brille par son absence, incapable d’entretenir une relation émotionnelle avec quiconque. Les enfants développent alors une perception binaire et dichotomique qui polarise et distingue de manière perméable les rôles «féminin» et «masculin» dans les relations. Dans cette vision, le «féminin» est associé à la sphère des relations intimes quand le «masculin» équivaut à l’autonomie et à l’indépendance affective. Par conséquent, les filles s’identifient à leur mère et reproduisent son rôle social, puisqu’elle est présente dans leur vie affective et dans leur quotidien. En revanche, les garçons ne peuvent s’identifier à leur mère, car la polarisation sexuelle du patriarcat les oblige à se dissocier de tout comportement dit «féminin». Comme leur père ne s’implique pas dans leur vie et demeure lointain et méconnu, ils ne peuvent non plus s'en servir de figure d’identification. À défaut de choix, ils doivent se chercher des modèles masculins dans l’univers qui les entoure (jouets, films, séries télévisées, etc.) – modèles le plus souvent virilistes et sexistes – sur lesquels bâtir leur identité.

Pour convaincre le lecteur sceptique de cette forme de «monoparentalité», Strömquist présente le résultat d’une enquête menée par un magazine jeunesse suédois en 2008. 6000 enfants se sont vus demandés «Avec qui parles-tu quand tu es triste ?». Les réponses sont étonnantes: La mère arrive clairement en tête avec 41% des réponses. Le père, quant à lui, est loin derrière avec un résultat de 5 % qui lui confère la dernière place, loin derrière la réponse «avec personne» qui emporte tout de même 11 % des réponses. C’est aussi une des forces de cette bande dessinée: non seulement elle rend la science (sociologique ou psychologique) compréhensible et accessible à tout le monde, mais la manière dont elle nous la présente nous amène à nous interroger sur nos propres expériences, nos schèmes de jugement et notre manière de penser. La lecture devient alors quelque chose de très personnelle, qui nous pousse vers nos propres limites.

Haine et servitude de la mère

La prise de distance des garçons à l’égard de leur mère se traduit par une «haine de la mère», intrinsèquement liée à la construction de l’identité sexuelle masculine. Elle se double d’une «phobie de l’engagement» synonyme de rejet de toute affectivité, caractère perçu comme féminin. Strömquist illustre ce phènomène en prenant l’exemple de ce qu’elle appelle «La bande des quatre» (un clin d’œil à quatre dirigeants politiques pendant la Révolution culturelles chinoises). En fait de bande, quatre comédiens américains scandaleusement surpayés pour faire à longueur d’émissions télévisuelles des blagues sexistes et vidées de tout sens et logique. Ainsi, celle de Charlie Sheen dans Mon oncle Charlie : «Pourquoi sortir avec une nana alors qu’on peut se payer des putes ?» ou celle de Jerry Seinsfiels dans le feuilleton éponyme: «Voyez-vous ça: les femmes restent collées devant leur émission préférée, mais les hommes ZAPPENT ! Déduction : les hommes chassent alors que les femmes cuisinent !». Ce qui uni ces quatres comédiens, c’est qu’ils thématisent sans cesse le mépris profond qu’ils éprouvent pour leur mère et leur rejet de toutes femmes voulant se lier sérieusement avec eux.

On se demande alors avec l’auteur: D’où vient l’intérêt de ces femmes, jeunes et (trop) jolies, pour ces hommes pas vraiment attirants qui les repoussent et les moquent? Et pourquoi ces hommes ne restent pas entre eux s’ils détestent autant les femmes? Selon Strömquist, les femmes, du fait du manque d’identification avec leur père, n’ont pas pu s’approprier leur indépendance affective. À l’opposé, leur estime de soi se construit quasiment exclusivement à travers l’entretien régulier et intensif des relations humaines. Cela rend les femmes non seulement plus vulnérables, mais aussi plus dépendantes vis-à-vis des jugements des autres: elles ont constamment besoin d’être rassurées. Étant concentrées sur autrui, elles mettent les besoins, les sentiments et les atteintes des autres en avant et s’oublient elles-mêmes. Les hommes sexistes, a contrario, sont également dépendants des femmes, mais ils parviennent à transformer cette dépendance en domination. Leur «indépendance» revendiquée repose littéralement sur le dos des femmes, comme se plait à le dessiner Strömquist. Ce n’est qu’une «pseudo-autosuffisance» qui se nourrit de la présence d’une femme se dévouant corps et âmes pour les soutenir dans leurs projets et leur vie sociale. Incapables de gérer l’intimité ou l’affection (symbole féminin par excellence), ces hommes établissent une distance affective envers les femmes et perpétuent de cette manière une relation de domination. Le pouvoir des hommes sexistes (leur capacité à se réaliser dans la vie publique, à briguer des postes à responsabilité etc.) provient alors de l’exploitation «amoureuse» de la femme. Cette exploitation ne se limite pas à une exploitation émotionnelle, mais se produit sur tous les plans, du confort quotidien jusqu’aux soins dans la vieillesse – un luxe sur lequel les femmes peuvent rarement compter alors que Strömquist trouve de nombreux exemples d’hommes âgés ayant été pris en charge par une (jeune) femme (Reagan, Hemingway, Charlie Chaplin…).

Du mariage, de l'amour et des limites de la critique

Au-delà de l’analyse du sexisme et de son origine psychologique, l’étude historique du mariage et de l’amalgame de l’amour et de le sexualité qui apparaît au XVIIIe siècle est particulièrement pertinente. La thèse développée par l’auteur est, sur ce point, analogue aux études de la sociologue Eva Illouz. Cette dernière conçoit également l’amour moderne comme une «forme d’apprentissage de la liberté». Strömquist démontre que le mariage «par amour», pouvant être à l’origine présenté comme un acquis en faveur de la liberté de choix, s’est complétement renversée. Son instauration a lié le droit de propriété sur le corps du partenaire (dont la femme n’a historiquement pas bénéficié de la même manière que l’homme) à l’idée de l’amour. Elle a aussi contribué, selon l’auteur, à une nouvelle forme de pruderie: l’idée moderne de la fidélité dont résulte une certaine souffrance.

Malgré tout, dans une certaine mesure, Liv Strömquist reste fidèle à la logique de la sexualité hétéro-normée puisque elle présente l’identité sexuelle comme un élément stable, qui une fois constituée ne s’altère plus (beaucoup). En concevant les modes de comportement des femmes comme le résultat inévitable de leur socialisation, elle enferme les femmes (involontairement) dans des catégories de soumission, de victimisation et de sacrifice pour les autres. Cela n’est pas sans évoquer la théorie de la domination masculine de Pierre Bourdieu, dans laquelle le concept d’habitus est conçue comme une structure, ancrée dans l’individu, dérivée de ses expériences vécues (le genre, la classe, l’ethnie etc.). Selon Bourdieu, l’habitus produit les conditions de sa propre perpétuation et fonctionne en conséquence comme un principe de soumission à l’ordre social. La domination masculine impose ainsi aux dominés une perception des catégories de pensée qui sont produites par le monde social, qui sont en conséquence eux-mêmes le produit d’une domination. Sortir de ces catégories pensées pour déconstruire la domination mais qui la clôture tout autant, voilà le véritable défi du féminisme actuel. Peut-être devrions suivre ici Judith Butler qui nous invite à penser le genre comme un acte de performance. C’est à dire d’affirmer que «l’identité sexuelle» n’existe pas en tant que telle ou comme principe stable, mais s’éprouve à chaque instant: Jouer fille ou garçon fait qu’on est fille ou garçon. Une identité peut parfois émerger entre ces actions répétées. Elle est tout au plus la résultante de cette répétition, aucunement sa cause.

Pour conclure, nous ne serions que trop recommander la lecture de ce livre. Une ultime raison: on y apprend que Karl Marx a non seulement trompé sa femme avec sa bonne, mais aussi qu’il n’a pu décrire l’exploitation capitaliste, qu’en exploitant lui-même sa femme et en la privant de toute reconnaissance intellectuelle pour sa participation au Manifeste du parti communiste; on y découvre que sans nouvelle amante à chaque lever du soleil Pablo Picasso ne trouvait aucune motivation pour se lever; et même qu’Albert Einstein a également contribuer à spolier sa première femme de ses découvertes pour la quitter finalement en lui reprochant d’être laide et mauvaise cuisinière. Un savoir d’une importance inestimable pour frimer dans des soirées !

NABILA ABBAS ET ANTOINE TRICOT

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