Economie

Bruno Le Maire: Pour un Cloud européen

Bruno Le Maire, mis à jour le 14.05.2014 à 14 h 14

Affirmer notre identité européenne au cœur même de notre dynamique économique et industrielle.

Apple Store à New York. REUTERS/Carlo Allegri

Apple Store à New York. REUTERS/Carlo Allegri

A l’approche des élections, certains s’émeuvent que l’idée d’Europe vacille chez un nombre croissant de nos concitoyens. Faut-il s’en étonner dès lors que nous, hommes politiques et industriels, ne donnons pas les signes d’une efficacité collective, d’une quelconque capacité à fédérer les énergies et à construire des projets communs? Le cas d’Alstom est hélas éloquent. Il démontre ce que l’absence de vision européenne, d’anticipation et de partenariat peut produire: la dislocation d'un groupe plutôt que la construction d'un géant européen.

Si l’Europe veut susciter l’adhésion chez nos concitoyens et chez tous ceux des Etats-membres, elle doit avant toute chose faire la preuve de sa capacité à donner vie à de grands projets industriels européens. Projet structurant par excellence, la construction d’un Cloud européen nous donnerait la possibilité d’affirmer notre identité européenne au cœur même de notre dynamique économique et industrielle.

Le Cloud, comme son nom pourrait le laisser entendre, n’a rien de nébuleux ni de virtuel. Il constitue un vecteur essentiel de compétitivité pour les entreprises, de sécurisation des données personnelles des individus et d’indépendance de notre continent face à des acteurs qui n’hésitent plus à scruter les données numériques émises par nos entreprises comme par nos pouvoirs publics.

En assurant le stockage externe des données et leur partage sur plusieurs terminaux (ordinateur, tablette, smartphone, téléviseur…), disponible à tout moment et adaptable par rapport la demande, le Cloud permet un gain de temps et d’argent précieux pour les administrations et les entreprises. Pour les PME/TPE ou les particuliers, cela ouvre en outre la possibilité d’accéder à des outils et à des ressources qu’ils ne peuvent s’offrir dans le modèle classique faute de capacité d’investissement.

Qui plus est, le Cloud constitue un maillon stratégique pour les entreprises puisqu’il sauvegarde et gère ce qui aujourd’hui constitue leur bien le plus précieux, à savoir leurs données. À ce titre, chaque entreprise est en droit de se poser la question de savoir où sont stockées ses données, quelles lois s’appliquent, à qui s’adresser en cas de problème, à quelles conditions il est possible de récupérer ses données et sous quel format, s’il existe une interopérabilité entre les fournisseurs, etc.

Si le cloud sert ainsi la compétitivité des entreprises, il répond également à l’exigence de sécurisation des données commerciales et personnelles. La condamnation de Google il y a quelques mois à déréférencer certaines photographies consacre le droit à l’oubli et nous rappelle qu’il nous appartient de reprendre notre «identité numérique» en main.

A l’heure où les Etats-Unis prennent une longueur d’avance en termes d’infrastructures et de contrôle des données, cela milite doublement pour la mise en place d’un Cloud européen.

Peut-on abandonner au réseau internet militaire et commercial américain la propriété et l’exploitation des données personnelles de millions d’Européens? Non.

Peut-on priver les entreprises européennes d’un marché qui, selon une estimation du Boston Consulting Group, avoisinera les 1000 milliards d’euros en 2020? Non.

Peut-on, pour dire les choses simplement, déléguer notre souveraineté numérique aux Etats-Unis ? Non, trois fois non.

L’Europe et a fortiori la France ont des atouts indéniables qu’ils ne doivent plus hésiter à utiliser : chaque année, des centaines de start-up toutes plus innovantes les unes que les autres se créent sur notre continent,  certaines d’entre elles partent à la conquête du marché mondial et s’imposent comme des références, comme Orange, Deutsche Telekom ou encore Capgemini.

De jeunes étudiants, sortant de nos Universités et de nos Grandes Ecoles regorgent d’ambition. Permettons leur de créer, d’innover, de s’exporter. Face à Amazon, eBay ou Google, nous Européens avons une carte maîtresse à jouer, à l’image de nos deux champions du «Cloud à la française», Numergy et CloudWatt. Ce n'est déjà pas un hasard si le streaming musical qui vit dans le Cloud est né et se développe particulièrement en Europe chez Deezer (France) et Spotify (Suède).

Mais, au-delà, nous avons l’opportunité aujourd’hui de faire valoir un avantage compétitif: celui d’une «territorialité des données» garantissant à chacun les mêmes règles, les mêmes valeurs et le même droit que l’espace physique européen. Là où les géants mondiaux répondent à une pure logique de croissance commerciale et de modèles fermés, nous pourrions faire valoir une logique européenne. Celle qui garantit à la fois l’intégrité des données et l’ouverture sur les autres et sur le monde via un modèle ouvert. Un modèle propre à séduire l’ensemble des européens, mais aussi plus largement tous ceux dans le monde qui souhaitent que leurs données soient traitées comme une valeur.

Tout est en place pour constituer un Cloud européen capable de devenir un champion mondial. Mais sans volonté politique de construire un champion européen, nous aurions la promesse d’un nouveau Concorde. Alors que nous savons aussi gagner ensemble comme nous l’avons prouvé avec Airbus, Eurotunnel ou Areva.

Encore faut-il savoir éviter les erreurs du passé, et donner à l’Europe le rôle qui doit être le sien : non pas celui d’un ingénieur-en-chef omniscient qui construirait lui-même le Cloud européen, mais celui d’un régulateur éclairé, donnant aux acteurs privés les moyens d’innover, de se coordonner et de croître à l’échelle d’un continent.

Cela passe par des projets concrets, qui parleront à tous, entrepreneurs comme citoyens.

D’abord, la construction d’une réglementation commune en matière de protection des données personnelles qui établirait un Habeas corpus européen encadrant strictement la surveillance des réseaux électroniques, afin de protéger les libertés individuelles sur le net et de faire naître une e-société de confiance.

Ensuite, l’assouplissement du droit de la concurrence à l’initiative et au regroupement des acteurs privés – comme le propose Angela Merkel et comme je l’ai moi-même obtenu au bénéfice des producteurs lorsque j’étais ministre de l’Agriculture.

Ne nous y trompons pas : la construction de géants européens de l’internet et du Cloud n’est pas qu’une question économique. C’est également l’identité d’une Europe mise à mal qui en sortirait grandie. Celle d’une Europe capable d’anticiper et de s’accorder pour donner naissance à un projet structurant et porteur pour notre avenir ; une Europe protectrice des libertés individuelles ; une Europe ouverte sur le progrès.

La foi en l’Union européenne doit se nourrir de preuves. Et construire un Cloud européen en serait la plus éclatante de toutes.

Bruno Le Maire

Bruno Le Maire
Bruno Le Maire (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte