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Les ouvriers désouvriérisés de la RATP

Benjamin Caraco, mis à jour le 13.05.2014 à 17 h 10

Une étude au long cours sur ceux qui travaillent à la maintenance des trains de la Régie parisienne.

Une rame RATP MP 73 / Kevin.B via WikimediaCC

Une rame RATP MP 73 / Kevin.B via WikimediaCC

Ouvriers malgré tout: Enquête sur les ateliers de maintenance des trains de la Régie autonome des transports parisiens de Martin Thibault

La désindustrialisation de la France occupe largement le discours médiatique, si bien que l’on oublie parfois qu’une grande partie de la population est composée d’ouvriers. À cette proportion déjà importante, il faut ajouter les individus occupant des postes d'ouvriers dans le secteur tertiaire. Ces nouveaux « invisibles » sont l'objet de la thèse de Martin Thibault, aujourd'hui remaniée et publiée sous le titre d'Ouvriers malgré tout aux éditions Raisons d'Agir. En étudiant les ouvriers de la Régie Autonome des Transports Parisiens (RATP) en charge de la maintenance des trains, l'auteur s'inscrit dans la continuité des travaux sociologiques de son directeur de thèse, Olivier Schwartz[1], ou encore ceux de Stéphane Beaud et Michel Pialoux[2], voire de Nicolas Renahy[3].

C’est justement Olivier Schwartz qui signe la préface de l'ouvrage, mettant d'emblée en avant « l'usage réfléchi et délibéré de la durée »  dans cette recherche conduite sur plus de huit ans. Au centre de celle-ci se trouve la question de la condition ouvrière telle qu’elle est perçue par ces jeunes ouvriers de la RATP qui à l’origine nourrissaient des espérances de « désouvriérisation »  battues en brèche lors de la découverte de leurs conditions de travail. Pour Schwartz, ce livre peut être lu « comme une sociologie des manières dont de jeunes ouvriers qualifiés cohabitent avec une condition qui n'est pas celle à laquelle ils avaient aspiré. ». Les enquêtés de Martin Thibault partagent en effet tous une même aspiration: dépasser ou du moins mettre à distance une condition ouvrière non désirée, celle de leurs parents, qu'ils ont peur de reproduire et que leur éducation prolongée les a conduit à dévaloriser au profit d'une intégration au sein de la classe moyenne. Ouvriers malgré eux, ils ne sont pas tant des transfuges sociaux que des « ouvriers de l'entre-deux ».

Une enquête hors les murs (de l'atelier)

Souhaitant enquêter dans les ateliers de maintenance de la RATP, l'auteur a malheureusement dû rester aux grilles à cause du refus de la hiérarchie de le laisser entrer. Cet obstacle l'a conduit à privilégier des entretiens longs et répétés auprès d'ouvriers, menés à plusieurs d'années d'intervalle, en se faisant introduire par des amis. En conséquence, l'étude ne se focalise pas sur la sphère du travail et prend une tournure plus globale. En rencontrant ces jeunes ouvriers, Martin Thibault souhaitait redonner une voix à des individus invisibles socialement car ouvriers dans le tertiaire, dans le secteur public de surcroît, invisibles aussi à cause de leur jeunesse alors que le groupe social des ouvriers est perçu comme vieillissant du fait de son déclin numérique.Ces enquêtés évoluent par ailleurs dans un contexte d'application croissante des méthodes de management du privé dans le secteur public, la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques) en constituant le symbole.


Le dispositif de recherche adopté par l’auteur lui a ainsi permis de rencontrer plusieurs ouvriers avant leur embauche à la RATP et de saisir leurs attentes au fil de leurs carrières. Bien souvent enfants d'ouvriers, ayant suivi des études prolongées et donc « confrontés » à la culture légitime, ils aspirent à des professions valorisées et affirment leur refus de l'usine associée à la figure paternelle. Cet évitement, qui ressort bien dans le cas d'Amine et plus généralement chez les enfants d'ouvriers issus de l'immigration, souligne la crise de reproduction ouvrière – le choix des filières professionnelles du baccalauréat apparaissant comme un sésame pour échapper à l’usine. Cela explique que pour éviter l’usine, les moins chanceux tentent par exemple d’entrer à la RATP, parce qu’ils considèrent cette possibilité plus positivement qu'un emploi dans le privé. Ils opposent en effet dans leurs discours la « Régie » au privé. Ils la décrivent comme « plus cool » a priori. Au-delà des conditions de travail, les conditions d'emploi apparaissent déterminantes – le statut  – permettant à certains jeunes d'espérer une stabilisation après des années de « galère ».

Une fois entrés à la RATP, en particulier pour les ouvriers qualifiés qui ont été scolarisés plus longtemps que les ouvriers spécialisés (OS), le choc est rude. Les ouvriers y sont presque invisibles. Ils ne disposent pas, par exemple, de la même capacité de blocage que les conducteurs qui sont la face immergée de l'iceberg RATP pour les usagers. Souvent, les jeunes ne connaissent pas les tâches qu’ils auront à réaliser avant leur premier jour. Ils sont donc surpris quand ils découvrent leur travail d'ouvrier, sans contact avec le public, mis sous pression par une hiérarchie qui se sert de l'année de « commissionnement » – la première année de stage où le licenciement est possible à tout moment – comme d'une année de dressage, afin de leur faire prendre « le bon pli », c'est-à-dire ne pas suivre l'exemple des anciens.

Les réformes récentes de l'organisation du travail éloignent en effet les différentes générations d'ouvrier. La course à la rentabilité des jeunes s'oppose au souci de la qualité chez les vieux, ce qui entraîne la stigmatisation des premiers comme des « ennemis de l'intérieur » en puissance par les seconds. Les nouveaux horaires reposant sur une rotation des équipes empêchent par ailleurs le développement d'une sociabilité d'atelier, de la transmission de la culture ouvrière et des « tours de main ». Enfin, tandis que lors du recrutement des jeunes, les perspectives d'évolution sont mises en avant, ces perspectives s’avèrent peu probables en réalité et un bon nombre de frustrations en découlent. Lorsqu'il est possible, l’avancement ne va pas sans créer un sentiment de trahison du groupe ou de travail bâclé afin de répondre aux mieux aux exigences gestionnaires de la hiérarchie. Les spécificités du service public tendent en conséquence à s'estomper, sauf pour le statut offert, décrit comme un « dernier rempart ». Les enquêtés de Martin Thibault s'interrogent sur ce qui distingue finalement la RATP du privé.

Sociabilités et pratiques culturelles ouvrières

Le salut pour ces ouvriers ne vient donc pas tant de la distinction offerte par leurs conditions de travail que des pratiques culturelles qu'ils entretiennent en dehors de l'atelier. La sociabilité permet de se penser de façon plurielle et de ne pas réduire son identité à celle de l'ouvrier, peu valorisée par la classe moyenne qu'ils côtoient régulièrement. L'image de marque de la RATP permet à la marge de se réhausser lors de la présentation de soi, mais ce sont avant tout leurs stratégies de résistance dans le domaine culturel qui permettent à ces ouvriers de tenir, quitte à s'éloigner encore plus de la condition ouvrière: « D'un côté, dans l'atelier, ils sont suffisamment acculturés à des pans de culture légitime pour se voir avec les yeux des autres. De l'autre, à l'extérieur, ils sont aspirés vers les classes moyennes mais ne s'y sentent pas tout à fait à leur place. ». Certains prennent des cours du soir, d'autres sont DJ le week-end alors que la fréquentation de femmes de la classe moyenne est implicitement une façon de s'ouvrir socialement.

Si ces jeunes enquêtés vivent mal leur condition ouvrière, ce qui suscite par ailleurs l'incompréhension de leurs aînés à l'atelier, Martin Thibault reconnaît que ces « ouvriers désouvriérisés ne représentent pas l'ensemble des ouvriers de la RATP ». D'autres vivent leur condition de façon plus heureuse, les OS tout particulièrement. Toutefois, et c'est l'une des conclusions fortes de ce travail: « On peut donc se demander comment catégoriser ces jeunes pris entre deux pôles de construction identitaire et dont la situation socio-professionnelle ne correspond pas à la situation culturelle. ».

Dans l'épilogue de son livre, Martin Thibault revient sur le lieu de son enquête pour discuter avec Gérard, un ancien, syndicaliste et proche de la retraite. Il s'interroge avec lui sur la difficile transmission de la culture ouvrière et de l'engagement politique. Pour Gérard, les attitudes de la nouvelle génération, plus individualiste, ne sont pas propices à la transmission des valeurs d'engagement. Lui-même n'a pas pu passer le flambeau politique à ses enfants. S'ensuit une postface méthodologique qui revient sur les bénéfices de la durée de l'enquête et examine la réception des résultats de cette dernière par les enquêtés, en particulier Mathieu, que l'on peut presque considérer comme le personnage principal de l'étude. L'auteur revient ainsi sur le chemin de funambule qu'il a parcouru, entre enquête et amitié, fidélité et trahison...

Cette postface a le mérite d’anticiper une critique qui ne manquera pas de toucher l'auteur: en choisissant comme point d'entrée des amis ouvriers avec lesquels il partage une pratique culturelle, la musique, le sociologue a créé un biais. Parmi les conclusions les plus intéressantes de son étude, celles qui touchent à la culture de ces ouvriers, à leur tiraillement entre deux mondes auxquels ils n'appartiennent jamais pleinement, peuvent être nuancées par le caractère exigu de son échantillon et de son mode de constitution, qu'il a toutefois la franchise de mentionner clairement. Par ailleurs, l’absence d’observations dans les ateliers ne permet pas de vérifier les discours tenus sur les conditions de travail. Cela ne retire toutefois rien à la qualité de cette vaste étude bien construite qui ne se cantonne pas au monde du travail et propose une réflexion sur le temps long. Tout au long de son livre, Martin Thibault met bien en lumière la destruction des collectifs ouvriers dans le service public, faute de transmission réussie d'une culture ouvrière à la fois par incompréhension entre les générations et à cause des nouvelles organisations de travail.

Benjamin Caraco

[1] Le monde privé des ouvriers : hommes et femmes du Nord, 3e édition, PUF, 2012, initialement publié en 1990. Retour au texte

[2] Retour sur la condition ouvrière : enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Fayard, 2001. Retour au texte

[3] Les gars du coin : enquête sur une jeunesse rurale, La Découverte, 2005. Retour au texte

Benjamin Caraco
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