Culture

Une histoire de l'art à fleur de peau

Guillaume Sbalchiero, mis à jour le 07.05.2014 à 19 h 08

Sous l’angle original du rapport à la peau, l’artiste et universitaire Stéphane Dumas questionne l’expérience esthétique.

Le Jour ni l’Heure 1769, par Renaud Camus via FlickrCC / Licence By

Le Jour ni l’Heure 1769, par Renaud Camus via FlickrCC / Licence By

Les peaux créatrices, Stéphane Dumas

Au départ, il y a une peau –mythologique. Le récit d’une confrontation, d’un sacrifice. Athéna, furieuse de voir son visage déformé en jouant de l’aulos (sorte de flûte), rejette l’instrument. Marsyas, un satyre, le récupère, se l’approprie, le pratique, obtient du succès, et plein d’hybris, défie Apollon. L’agôn (joute musicale), jugée par les Muses, attribue la victoire à la divinité, et condamne Marsyas à l’écorchement. Pareille à une outre, sa dépouille, gonflée au vent, produit de la musique. Son sang, quant à lui, coule et forme une rivière.

De ce texte fondateur où s’affrontent deux visions –Marsyas comme figure de l’Autre, reflet de l’art indomptable, celui condamné par Platon, sans paroles, évocateur, insoumis au régime du logos; Apollon comme figure du Même, illustration de la création civilisée, rejetée par Nietzsche, verbale, technique, régulée par la métrique – naît, selon l’auteur, un geste crucial. Un retournement, ou plus précisément un rapport de transformation réciproque.

La chair du satyre est marquée par Apollon, mais, devenue nouvel instrument, réinvestie, elle perdure, sous un autre mode, marquant de son empreinte l’histoire de l’art à venir. «La peau du satyre devient une peau créatrice en étant investie d’une dimension esthétique»(p.53).

Episode matriciel, source même de sa réflexion sur le paradigme cutané, («Ces productions relevant de la capacité incorporatrice de la peau en tant que média et médium» p.19), Stéphane Dumas en traque, décortique, dépiaute (terme récurrent), les traces, persistances, et métamorphoses, à travers plusieurs siècles de créations.

La Rennaissance et l'obstacle de l'épiderme

À la Renaissance, les lectures néoplatoniciennes –picturales, philosophiques, scientifiques– fortement imprégnées des doctrines catholiques d’alentour, séparent corporalité et spirituel. Fondées sur un principe dualiste, elles entendent -du pinceau du Titien à la plume de Pic de la Mirandole, en passant par les études anatomistes- la peau tel un obstacle, une couche épaisse à délaisser. Ainsi, le barbare Marsyas, une fois vidé de lui-même par Apollon (l'attribution de l’acte d’écorchement à la divinité datant de cette époque), ainsi «privé de son propre bord» (p.43), ainsi privé de son écorce rugueuse et grossière, peut enfin révéler la vérité de son être.

Cette centralité de la conscience, dissimulée sous le voile dermique, tend, à mesure du temps, comme le montre avec justesse l’auteur, à se déplacer. Sous l’impulsion notamment de la psychanalyse, le siège du Moi, véritable entre-deux (dialogue profondeur/surface), a bougé, d’une réalité donnée a priori et enfouie vers l’extérieur et le palpable. «La conscience de l’être a migré dans la périphérie et à la surface, l’intériorité tendant à se retourner dans l’extériorité» (p.107).

Psychanalyse de la peau

Non simple limite, mais bord, seuil, possibilité de franchissement, la peau, à la fois enveloppe et organe («le plus grand organe sensoriel», p.123), questionne aussi l’espace, la topographie (prolongement et dépassement de la géométrie euclidienne figée) d’un déploiement. Aplatie (convocation de La peau de Malaparte), retournée (l’artiste australien STELARC, et son squelette d’oreille greffé dans le bras), tatouée, percée… Confrontée à une pluralité de modalités d’interactions, elle semble, contrairement aux idées reçues, mouvante, jamais docile, irrésolue, «une interface entre le monde et nous-mêmes, une pellicule qui, telle la rétine ou le tympan, ne fait ni partie d’un intérieur, ni d’un extérieur» (p.191). 

Par-là, elle révèle –véritable ruban de Möbius– son ambivalence. Teintée d’une connotation politique d’un part (Loi du Temps/Loi des Hommes; Différenciation, par la trace, de l’humain et de l’animal), et, en même temps, absolu surpassement, via le geste esthétique, de toute forme d’institution ou d’ordre préétabli. Marquée mais sans cesse renouvelée, investie mais insoumise. Créatrice.

La limite entre la chair et le monde

En creux, affleure donc l’idée d’une esthétique capable de penser cet «art interstitiel». Capable, malgré les différences, de synthétiser et unifier. Capable de dire la limite –projetée, franchie. Car, depuis Platon, le voyage créatif se module au gré d’un désir manifeste d’ébranler les frontières entre art et existence, entre individu et environnement.

Les gestes précédemment cités, ajoutés par exemple aux expérimentations chirurgicales d’ORLAN, ou aux inventions de Win Delvoye, disent cette volonté d’empiétement, de recouvrement, d’affranchissement. A l’idéalité désincarnée des Temps Anciens, une riposte sensorielle, de chair et de sang, y compris jusqu’à l’informe, l’immonde, l’infâme, l’abject (emprunts cruciaux à Georges Bataille et Julia Kristeva). 

Le pari, risqué, glissant, l’auteur le remporte. Son «esthétique de la liminalité», érigée sur des fondations essentiellement anthropologiques (Turner, Broadhurst, Lévi-Strauss…), mêlant références artistiques, saillies techniques (biologie, médecine…), commentaires nourris d’œuvres, laisse l’impression, une fois l’ultime page refermée, d’une lumière diffuse – à fleur de peau.

Guillaume Sbalchiero

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