Économie

Vous cherchez une sortie de crise? Regardez loin… en Australie

Temps de lecture : 6 min

Il est possible pour un pays de se sortir en une dizaine d’années d’une situation difficile et d’accumuler des marges de manœuvre pour faire face à la prochaine grande crise internationale.

Perth, en Australie, en 2013. REUTERS/Rebekah Kebede
Perth, en Australie, en 2013. REUTERS/Rebekah Kebede

En 2014, l’Australie préside le G20. Le pays-continent de 23 millions d’habitants, entre dans sa 23e année de croissance ininterrompue, dont 2,8% en 2013. L’Australie atteint les meilleurs niveaux de bien-être et de progrès social dans les classements internationaux. Elle est un des très rares pays à avoir évité la crise économique et financière qui a affecté l’ensemble du monde développé de 2008 à nos jours, la plus grave depuis 80 ans.

Aucune récession n’a été constatée, au contraire, une croissance continue depuis 2007, un niveau de chômage inférieur ou égal à 6% tout au long de la période et ce avec une immigration considérable, équivalente à 1% de la population par an. Aucune faillite financière n’a été enregistrée, les banques australiennes étroitement surveillées restant les mieux notées du monde. Fitch a revalorisé le pays en AAA tandis Moody’s et Standard & Poors avaient maintenu cette note pendant la crise.

De loin, on pourrait croire que cette situation tient seulement aux liens commerciaux avec la Chine qui achète notamment de grandes quantités de fer et de charbon, provoquant même de 2004 à 2008 un boom minier en Australie. Mais, en réalité, les échanges avec l’Asie ont aussi souffert depuis 2008 et leur baisse a contribué au recul de l’activité par rapport au niveau antérieur.

Si l’Australie a su éviter l’essentiel des impacts de la crise mondiale et continuer à croitre à près de 3% l’an, c’est surtout parce qu’elle a mis en place rapidement et efficacement en 2008, un plan de relance d’une exceptionnelle ampleur, salué par Joseph Stiglitz, le prix Nobel d’économie, comme une des meilleures politiques économiques de stimulus jamais mises en œuvre.

Le plan a incité à la dépense individuelle et à la réalisation d’infrastructures collectives, dans un pays où la dépense publique est pourtant suspecte. A l’époque, tous les gouvernements ont visé les mêmes objectifs dans une relance coordonnée mais aucun n’a réussi aussi vite que l’Australie à inverser les anticipations pessimistes des acteurs économiques et à arrêter la spirale déflationniste.

Le «Go early, go hard et go households» (agir tôt, aller fort et en direction des ménages) qui a inspiré le Ministre des Finances, Wayne Swan en 2008 a donc été couronné de succès. Là se situe la première leçon importante: ceci n’a été possible que parce les gouvernements successifs australiens de 1991 à 2008 ont totalement remboursé la dette publique et accumulé des surplus financiers importants tout en rendant l’économie plus flexible.

Une troisième voie à l'Australienne

Il a fallu en particulier beaucoup de détermination et de courage aux travaillistes Bob Hawke et surtout Paul Keating pour mener de multiples réformes structurelles, pour sortir le pays du déclin dans lequel il s’enfonçait alors, en lui redonnant des capacités de croissance et d’adaptation à l’essor de l’Asie.

La politique menée a d’ailleurs largement inspiré la «troisième voie» de Tony Blair au Royaume-Uni. Bref, les Australiens nous disent: regardez, il est possible pour un pays en une dizaine d’années de se sortir d’une situation difficile et d’accumuler des marges de manœuvre pour faire face à la prochaine grande crise internationale. La France n’a pas eu son Paul Keating dans les décennies 1990 et 2000.

Au fil du temps, l’adhésion des citoyens à cette politique, dans un pays très attaché à la justice sociale, doit beaucoup à la généralisation sous le gouvernement travailliste, de retraites individuelles obligatoires par capitalisation, appelées «Superannuation», qui couvrent presque tous les personnes actives et ont accumulé aujourd’hui des réserves supérieures à une année de PIB, niveau inégalé dans les pays avancés, en associant largement les syndicats à la gestion des fonds.

Le souci du maintien du capital-retraite a fait participer en temps réel, toute la population aux perspectives économiques du pays. C’est aussi un des enseignements importants des vingt dernières années.

Il faut souligner que c’est le parti travailliste australien qui a proposé à la fin des années 2000 des réformes structurelles pour l’avenir à long terme et les a, en partie, mises en œuvre, non sans difficultés. Le Labor party, le plus ancien parti social-démocrate du monde, a lancé un programme mobilisateur, grâce au charisme et à l’ambition visionnaire de son leader Kevin Rudd désigné en 2006. Le fait queles sociaux démocrates proposent des réformes de structure difficiles n’est pas spécifique mais pourrait être un exemple pour de nombreux partis frères.

Des débats fondateurs sur les technologies et le changement climatique

Deux domaines, parmi d’autres, illustrent cette focalisation sur l’avenir à long terme, sur les conditions d’une croissance soutenable dans le futur: la lutte contre le réchauffement climatique et le développement des télécommunications à très haut débit. L’importance de ces deux sujets dans le débat public est sans équivalent ailleurs.

Pour la lutte contre le réchauffement climatique, désignée par Kevin Rudd en 2007 comme le «plus grand défi moral, économique et social de notre temps», le débat a duré plusieurs années avant que n’intervienne au 1er Juillet 2012 la fixation d’un prix minimum à payer pour dissuader les émissions de carbone. Cette mesure, appelée d’ailleurs à tort «taxe carbone» vise en effet à modifier la production d’énergie du pays, trop fondée sur le charbon ainsi qu’à freiner l’utilisation de pétrole, en avantageant des ressources moins polluantes ou des énergies renouvelables.

Les désaccords sur le mécanisme ont conduit à l’éviction de Kevin Rudd en 2010 et largement contribué à l’alternance politique en 2013. Le nouveau gouvernement, dirigé par le conservateur Tony Abbott, va supprimer le prix minimum imposé sur les rejets de CO2. Mais Il doit encore convaincre de l’efficacité des subventions qu’il propose pour protéger l’environnement. Le débat australien est donc un exemple très utile pour tous les pays qui sont engagés dans une transition énergétique nécessitant une révision importante de la fiscalité.

Deuxième exemple, c’est en matière de télécommunications à très haut débit que le programme du gouvernement travailliste a été le plus novateur par rapport à des objectifs similaires recherchés dans d’autres pays (couverture en une dizaine d’années de tous les bâtiments d’un très vaste pays par des connections en fibre optique).

En Australie, pays favorable à l’initiative privée, l’Etat fédéral a décidé face aux besoins de connexion améliorées de créer de toutes pièces un opérateur public nouveau, le National Broadband Network ou NBN, pour pallier la lenteur de déploiement par le secteur privé d’une infrastructure essentielle. Pour financer le projet, il a doté cette entreprise d’un capital considérable équivalent à 2% du PIB.

«Go fast and hard»

Contrairement aux autres initiatives dans le monde, il a aussi décidé de compenser financièrement l’opérateur historique pour arrêter progressivement l’infrastructure existante en cuivre ou en cable, afin d’ accélérer la transition vers la fibre. Cette décision permet de rendre un accès égal à l’infrastructure nouvelle sur tout le territoire pour tous les nouveaux opérateurs, favorisant ainsi la concurrence et l’aménagement du territoire. Enfin, dans un pays fédéral, il a voulu se passer des parlements et gouvernements locaux, s’agissant d’un réseau à standard unique.

Cet exemple montre que face à une priorité nationale forte, la méthode australienne peut consister à bouleverser des principes et des équilibres existants selon le même principe du «go fast and hard» .

Le gouvernement actuel, sans remettre en cause le projet, cherche à en réduire le coût initial par des choix de technologie différents. Mais il est attendu sur sa capacité à satisfaire les attentes créees par un débat public intensif autour du projet NBN. Quoi qu’il en soit, le très haut débit donnera probablement à l’Australie une avance dans l’économie numérique mondiale sur d’autres pays, qui resteront dépendants des groupes privés . La transposition de la méthode à des pays européens, en retard dans les infrastructures numériques, mériterait d’être étudiée.

Une partie du modèle est spécifique à la vie politique australienne et à son cycle électoral très court de trois ans. Mais l’alternance rappelle aussi la nécessité pour tout parti de sélectionner et de préparer à l’avance avec soin, un petit nombre d’actions et de les mettre en œuvre avec un narratif politique cohérent sans divisions du parti au pouvoir.

Même si la droite élue en septembre 2013 revient sur les réformes lancées par Kevin Rudd et mises en œuvre par Julia Gillard, le bilan des sociaux démocrates australiens peut inspirer de nombreux pays avancés pour traverser une crise économique internationale tout en engageant des réformes de structures indispensables.

Jean-Pascal Beaufret

Jean-Pascal Beaufret

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