Economie

Donner du sens au travail et responsabiliser l’entreprise

David Chopin, mis à jour le 02.05.2014 à 9 h 36

Pour le 1er mai, et au-delà de ses récupération politiques, David Chopin, Marc Deluzet et Roger Godino analysent la crise de la société française au travers de celle de la perte du sens du travail.

Berry Hard Work / JD Handcock via FlickrCC License by

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La grande transformation de l'entreprise: Travail, sens et compétitivité par David Chopin, Marc Deluzet et Roger Godino (Préface de François Hollande, livre paru en 2012).

Pour le 1er-Mai, et au-delà de ses récupération politiques, David Chopin, Marc Deluzet et Roger Godino analysent la crise de la société français au travers de celle de la perte du sens du travail. Les grands enjeux autant de notre économie que de notre société se situent dans ce rapport cardinal des français au travail et dans les impulsions nouvelles pour démocratiser et responsabiliser toutes les parties prenantes de l'entreprises. Cet article a été initialement publié en 2012 sur le site de Nonfiction.

La carte électorale du vote protestataire de ce 22 avril 2012, au premier tour de l’élection présidentielle, se recoupe parfaitement avec la désindustrialisation massive de ces dernières années. Les salariés, très largement dans le secteur privé, ont exprimé leur exaspération avec un vote massif pour la candidate du Front National, Marine Le Pen. Ce vote protestataire culmine dans le Nord et l’Est ouvrier de notre pays, à des scores inédits. Ce sont majoritairement des ouvriers, parmi ceux-ci, ceux du secteur privé. A entendre ces salariés, nous savons qu’ils ont le sentiment d’être floués par les questions du chômage et du pouvoir d’achat. Mais pas seulement, car cette protestation s’est également inscrite à l’intérieur même du salariat, dans une fracture plus profonde, celle du travail et de sa signification.


Le symptôme d’une crise du travail


En effet, il ne suffira pas de faire « repartir la machine économique » pour en finir avec ces protestations. De même que la crise que nous traversons n’est pas simplement celle des finances publiques des Etats. Bien davantage, il s’agit d’une crise, avant tout, d’un modèle économique et du sens que les français perçoivent dans leur travail, le sentiment qu’ils n’ont plus leur place, que leur travail est substituable, jetable et que demain ils pourront tout perdre dans ce monde financier et de l’économie mondialisée qui se présente à eux.

Le travail est la valeur cardinale de la société française, et pourtant, ce sujet a été évacué de notre grand débat national. Les français se définissent, bien plus que nos amis européens ou occidentaux, par leur identité professionnelle. La sociologie du travail nous a bien montré que cette centralité du travail est d’autant plus forte dans l’identification individuelle de chacun des français que ceux-ci ont un travail stable et à contrat indéterminé. A contrario, les identités pour soi religieuses ou culturelles sont prioritairement déclarées par des salariés en situation d’incertitude économique ou de travail. Dans la société française plus que dans toute autre, le sentiment «d’avoir une place» dans celle-ci tient à l’intégration au travail, qu’il soit bien ou mal rémunéré.

Et cette crise du travail en France, attestée par une abondante littérature et des faits divers tragiques, s’est installée dans toutes les franges du salariat, de l’ouvrier jusqu’au management de proximité. Ce phénomène est très visible en interrogeant le respect et la considération du supérieur hiérarchique : il s’est grandement dévalorisé en France, et nous sommes, hélas, un cas tragiquement isolé en Europe.



Le mal français: la perte du sens au travail

Au moment où certains dirigeants politiques veulent crisper les salariés modestes contre les chômeurs, il vaudrait mieux regarder ce que la France a fait de son travail, si elle veut rester une des nations les plus productives du monde. Il ne s’agit pas de vrai ou de faux travail, question putride s’il en est, mais bien de la reconnaissance par soi et par autrui, pour chacun des salariés, de sa place dans la société française dont il s’agit.

Croire que la question du travail n’est affaire que de monnaie sonnante et trébuchante témoigne d’une méprise manifeste, voire d’une méconnaissance du monde du travail lui-même. Certes, le pouvoir d’achat des français a régressé, c’est un fait, mais surtout les français ne savent plus pour quoi ni pour qui ils travaillent. Il s’agit alors de parler véritablement de la question du travail, celle qui est au cœur de la crise de société que vivent les Français.

Pour ce qui est du pouvoir d’achat, le SMIC français est relativement haut parmi nos voisins européens, mais ce sont surtout les «dépenses contraintes» de nos concitoyens qui ont explosés (logement, essence, produits alimentaires, électricité, gaz, etc...). Le gouvernement actuel fait bien la sourde oreille, mais les représentants patronaux eux-mêmes commencent à s’inquiéter pour avoir des salariés formés et compétents à disposition.

Deuxièmement, le travail s’est vidé de son contenu, à force de louer sans cesse les indicateurs financiers et de considérer que les questions du travail lui-même n’importaient plus. Le constat est indéniable: chaque travailleur sait  et subi le développement exubérant des procédures et des consignes, la standardisation forcenée des organisations du travail, qui ont, non seulement conduit à une intensification du travail et qui accroît la pénibilité de certains emplois. Ces évolutions ont surtout réduit à l’extrême les marges d’autonomie de chaque salarié, dévalorisant la part personnelle que chacun met dans son activité professionnelle quotidienne. Le travailleur sait qui le paye mais ne sait plus pour quoi il travaille.

Non seulement avec les vagues de délocalisation mais encore davantage en raison de ce désintérêt croissant du management, le travail se déshumanise, perd de son sens.  Avec pour conséquence première que les salariés y abandonnent leur fierté, ne s'y sentent plus reconnus, se désengagent, tombent malades. C’est un enjeu majeur pour la compétitivité, le ministère du travail lui-même estime à 3 ou 4 points de PIB le coût de ce«mal travail», qui resurgit à partir des maladies professionnelles liées à une mauvaise organisation du travail. L’entreprise ne peut plus être conçue simplement comme un stock de capital et un ensemble de facteurs productifs, elle est d’abord une communauté vivante de femmes et d’hommes. La crise du travail et la crise de l’entreprise sont liées.



Donner du sens au travail et aux travailleurs

En effet, cette crise du travail est assurément un problème social et éthique, mais pas uniquement ; c’est aussi une menace pour l’efficacité des salariés et la compétitivité de l’entreprise, voire du pays dans son ensemble.
Le débat nécessaire sur les finalités doit être clairement posé. La rentabilité financière est incontournable et la vocation première de l’entreprise est de produire des biens et des services. Mais d’autres missions s’imposent aujourd’hui, davantage que par le passé. Celles de répondre aux besoins humains, sociaux et environnementaux qui s’expriment dans la société. Celles de faire sens pour chacun des salariés, d’être un lieu d’épanouissement et de promotion sociale pour ceux qui y travaillent.

Pour ce faire, les débats politiques sont à la fois nécessaires mais pas suffisants. Réhabiliter le sens du travail ne se décide pas à l’Assemblée Nationale. Par contre, être un législateur qui écoute, qui organise et qui suscite le dialogue social entre les partenaires sociaux, les représentants des salariés et ceux patronaux est une condition sine qua non.
C’est davantage un mouvement conjoint de l’entreprise vers l’intérêt général dont notre pays à le plus besoin. Premièrement, en réhabilitant le travail au coeur même du management des entreprises. Ainsi, les systèmes d’indicateurs classiques de management trouvent leurs limites, puisque ce qui relève de l’humain et des besoins sociaux ne peut être enfermé dans un ensemble de chiffres. La parole est essentielle, les instances de débat sont indispensables. La force publique pourrait également contribuer à l’aide d’agences nationales, telles que l’ANACT, dans la promotion de ces changements.

Ensuite, en réhabilitant la participation effective des travailleurs sur leur espace de travail, patronats, syndicats et législateurs ont trop tardés et doivent désormais passer à l'action, pour que l'expression de chacun des travailleurs puissent changer et améliorer les conditions du travail en commun.

Responsabiliser l’entreprise

D’autre part, les finalités qui relèvent du développement humain, de la préservation de l’environnement ou des besoins de la société, font de l’entreprise autre chose qu’un simple objet de propriété privée, appartenant à ses actionnaires. De plus en plus, elle est appelée à participer à la construction de l’intérêt général et à assurer des tâches d’intérêt public. Dans ce second pilier du management des entreprises, il s’agit de réhabiliter l’action de l’entreprise vers la performance globale et non plus celle uniquement financière.

La publication dans les rapports d’entreprises des performances sociales et environnementales devaient se généraliser avec le Grenelle II, les decrets d’application du gouvernement ont enterré ce projet, soumis visiblement à quelques lobbies patronaux. Il faudra reprendre ce chantier.
Cette dernière considération pose immédiatement la question de la régulation et du contrôle minimum de cette contribution à l’intérêt général. Il ne s’agit plus simplement que l’initiative privée ne trouble pas l’ordre public, il s’agit qu’elle participe activement la construction de la société. Les outils classiques de régulation par la loi, la norme ou la réglementation demeurent pertinents. Mais d’autres modes de régulation apparaissent de plus en plus nécessaires, notamment ceux qui sont internes à l’entreprise elle-même.

Il faut que l’entreprise démocratise sa gouvernance interne. Le débat transparent sur les missions et la stratégie à long terme de l’entreprise est fondamental. Il ne peut plus être le monopole des directions d’entreprise, il doit impliquer tous ses acteurs : les salariés et leurs représentants, les actionnaires mais aussi les sous-traitances et les collectivités territoriales où elle est située. Ce débat sur la stratégie et les finalités de l’entreprise suppose également que des sujets cruciaux, comme la qualité des produits, la précarité des contrats, l’insertion des jeunes, la réduction des inégalités salariales soient l’objet de discussions et de négociations.
En effet, les dernières années ont montré que la réduction des inégalités salariales, l’insertion des jeunes et la gestion de la précarité, la qualité des produits, ne seront pas simplement obtenues par la loi et la réglementation. L’implication des acteurs eux-mêmes doit être recherchée : les salariés et leurs représentants, les actionnaires, particulièrement les investisseurs socialement responsables.

Dans ce cadre, la notation sociale, dès lors qu’elle n’est pas seulement extérieure et qu’elle mobilise l’avis des représentants syndicaux, favorise le débat sur la stratégie et la régulation des excès. La réforme des organes sociaux, pour diversifier leur composition dans le sens d’une plus grande diversité d’origine de leurs membres est de ce point de vue indispensable.
Dans cette perspective, le modèle dual avec Conseil de surveillance et Directoire, permet d’associer les salariés et les parties prenantes internes et externes les plus concernées à la définition de la stratégie et de contrôler le directoire dans sa mise en œuvre.

Au-delà du premier Mai, il s’agit de remettre le travail au centre des débats de la société française. Sans doute le point cardinal des repères des français et de la performance de la France dans l’économie mondiale.

Par David Chopin, Marc Deluzet et Roger Godino

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