Culture

Penser une ethnographie du phénomène pornographique aujourd'hui

Antoine Gaudin, mis à jour le 21.04.2014 à 16 h 01

Une approche éclairante de la pornographie comme milieu socio-professionnel et comme monde de l'art, qui pose la question de la construction sociale de l'hétérosexualité.

Porno y las chicas / par La Pola via FlickrCC / Licence by

Porno y las chicas / par La Pola via FlickrCC / Licence by

Le travail pornographique: enquête sur la production de fantasmes, Mathieu Trachman

«L'émergence d’un métier ne se définit pas seulement par des processus de reconnaissance et de contrôle, mais par la mise au jour d’un domaine d’expertise, par lequel des professionnels circonscrivent un espace spécifique d’intervention.»

Ce domaine d’expertise, c’est ici celui des fantasmes hétérosexuels, dont le monde de la pornographie constitue, selon Mathieu Trachman, un travail collectif de mise en forme.

La pornographie est un métier

Les résultats de l’enquête qualitative qu’il a menée montrent que les réalisateurs/producteurs de films pornographiques se définissent eux-mêmes comme des «entrepreneurs de fantasmes». Cette autodéfinition repose à la fois sur la revendication d’une expertise sexuelle (passant par la mise en pratique ritualisée d’un savoir et d’un savoir-faire) et sur l’adoption d’une idéologie capitaliste d’entreprenariat: flexibilité maximale de l’emploi et nécessité permanente de répondre à la «demande» (selon la représentation que l’on se fait de cette dernière).

Ce «marché des fantasmes» constitue un monde professionnel dans lequel les amateurs tiennent, paradoxalement, une place importante, que ce soit par le biais des autodidactes investissant le monde de la pornographie (phénomène amplifié par la vidéo et Internet), par celui des productions filmiques appartenant au genre « amateur» (et censées être plus «authentiques»), ou encore par celui des revendications «d’amateurisme» de la part des réalisateurs eux-mêmes (au regard de la «professionnalisation» supposée des tournages du cinéma de fiction).

C’est également un monde dans lequel circulent des rapports de désir et de pouvoir, notamment entre les sexes. C’est ce problème-là qui constitue le cœur de l’ouvrage de Mathieu Trachman. L’exploration des différences de statut et de condition entre les hommes et les femmes qui jouent dans les films pornographiques y est, en effet, singulièrement éclairante.

Acteurs et actrices: différences de conditions

La division sexuée est ici gigantesque:

  • En termes de barrières à l’entrée: les acteurs hommes sont recrutés sur leur performativité sexuelle plus que sur des critères physiques ou plastiques. Au contraire, une apparence banale est un atout pour eux, puisqu’elle permet au spectateur masculin des films de s’identifier plus efficacement. Le critère de la beauté plastique (même si cela peut être une beauté dite «paradoxale») est en revanche beaucoup plus prégnant dans la sélection et la gestion de carrière des actrices femmes.
  • En termes de salaires: la pornographie est un des seuls domaines d’activité où les femmes ont des cachets plus élevés que ceux des hommes. Cela permet de déceler un autre stéréotype de genre: on admet souvent qu’une part de la rétribution des acteurs consiste en l’expérience sexuelle vécue, alors qu’il est tacitement attendu des actrices qu’elles soient rémunérées pour leur exercice de la sexualité, le sacrifice d’image entraîné par le fait d'avoir tourné un porno étant jugé plus important pour une femme que pour un homme.
  • En termes de carrières: celles des actrices sont le plus souvent très brèves, une «star» en remplaçant rapidement une autre (le fantasme de la «débutante initiée» est un des plus répandus dans le monde de la pornographie). Les acteurs hommes ont quant à eux souvent des carrières plus longues, à condition d’avoir fait la preuve de leur «fiabilité», c'est-à-dire de leur capacité à contrôler et à maintenir leurs érections en toutes circonstances sur les tournages.
  • En termes de conséquences sur le corps et sur la vie privée: «l’usure» entraînée par le travail pornographique est davantage décrite comme une usure mentale (épuisement des fantasmes) pour les hommes, et comme une usure physique (irritations lésions, déchirures) pour les femmes. Par ailleurs, une fois en dehors du monde de la pornographie, avoir été actrice dans des films X se révèle en général beaucoup plus stigmatisant qu’y avoir été acteur.
  • En termes de reconversion interne au secteur: les parcours d’actrices parvenant à se reconvertir en réalisatrices sont l’exception, alors que le phénomène est beaucoup plus courant chez les hommes. Il semble ainsi implicitement admis que le regard du pornographe, de «l’entrepreneur de fantasme», doive être un regard masculin.

On s’aperçoit ainsi que devenir le sujet (et non plus seulement l’objet) de l’expertise sexuelle et de la construction des fantasmes hétérosexuels reste encore largement interdit aux femmes; ce processus rencontre en tous cas une large résistance masculine. Pour les acteurs en revanche, la reconversion en tant que réalisateur est vue comme «naturelle»: eux qui étaient déjà, pour la plupart, entrés dans le métier par goût personnel, deviennent progressivement les concepteurs des mêmes fantasmes que ceux qui les avaient initialement attirés vers la pornographie. Ainsi opère la reproduction généralisée des fantasmes hétérosexuels masculins dans le monde du porno.

Une reproduction toutefois soumise à d’infimes variations: certains archétypes (la «bonne et le fils de famille» ou la «bourgeoise salope») s’estompent dans l’imaginaire des réalisateurs, remplacés par d’autres situations plus directement liées à l’inconscient collectif contemporain (la «secrétaire et son patron», le «Noir et la Blonde», etc.).

Les femmes dans le monde pornographique: pour une voie médiane d'analyse

Le sujet (déjà très commenté) de la place des femmes dans le milieu pornographique est ici abordé en évitant deux écueils opposés: d’un côté l’écueil misérabiliste, qui consisterait à voir les actrices comme des victimes de la violence des rapports de sexe, aliénées et niées dans leurs désirs propres, et qui décrirait leur activité comme une forme moderne d’esclavage ou de prostitution; de l’autre côté, l’écueil irénique, qui se fondrait sur le mythe du porno émancipateur pour associer la pornographie à une ouverture désintéressée des possibles sexuels féminins. Il est plutôt question, dans le livre de Mathieu Trachman, d’une voie médiane, qui s’attache à restaurer la complexité de la sexualité individuelle des actrices, ainsi que des rapports socio-économiques qui aboutissent à leur implication dans les films pornographiques.

Entretiens à l’appui, l’auteur montre que cette implication répond le plus souvent à des logiques socio-économiques de précarisation: des jeunes femmes de classe moyenne, souvent diplômées, préfèrent les tournages de films pornographiques, décrits comme des espaces de liberté et de convivialité, aux petits boulots peu gratifiants et mal payés que l’on attribue aux travailleurs au bas de l’échelle sociale («mieux vaut tourner des pornos que travailler au McDo»). Cela étant, l’engagement d'une femme dans le monde de la pornographie s’inscrit aussi fréquemment dans une «trajectoire sexuelle» plus globale, à l’intérieur de laquelle l’accumulation d’expériences de toutes sortes est valorisée.

Cela permet à l’auteur de souligner un fait important pour comprendre le monde de la pornographie: si, contrairement aux idées reçues, les profits économiques y sont loin d’être importants et réguliers, en revanche d’autres types de rétributions, sexuelles comme symboliques (expression de soi, recherche expérimentale des limites du corps), résident à la base de l’engagement dans une carrière d’actrice, et permettent de compenser la stigmatisation qui reste attachée à un tel choix de carrière.

Cela dit, si la part du plaisir personnel est à souligner, car elle est réelle et souvent peu audible, elle n’empêche pas l’existence, dans le monde pornographique, de mécanismes de pression et de domination. Ces mécanismes conduisent notamment les actrices à accepter, par une sorte d’injonction tacite à se comporter «de manière professionnelle», certaines pratiques (sodomie, double pénétration, etc.) excédant parfois les limites de leur propre désir.

Ainsi, même si l’on peut mettre en avant l'existence d'espaces disponibles, sur les tournages, pour que les actrices développent un rapport réflexif à leur propre sexualité et qu’elles renégocient les rapports traditionnels de domination («Le travail pornographique est un exemple des rappels à l’ordre et des mises aux normes qui sont imposées à la sexualité féminine, mais aussi d’un désir féminin qui déborde les images dans lesquelles il est pris», écrit Trachman), il reste que, dans le monde de la pornographie, la position dominante du réalisateur sur le corps de ses actrices reste largement plus prégnante que la capacité de résistance des secondes aux désirs du premier. Cela tient au fait que l’enjeu principal de l’expertise revendiquée par les pornographes, ainsi que du «magistère» implicite qu’ils exercent sur la construction des fantasmes hétérosexuels, concerne la quête de l’intimité sexuelle féminine. L’enjeu de la pornographie, pour le dire autrement, c’est la maîtrise masculine de la sexualité féminine, c’est la jouissance du «pouvoir de faire jouir».

On le voit, ce que désigne «l’hétérosexualité» dans cette étude, ce n’est pas seulement la différence des sexes et des sexualités, mais l’asymétrie entre les sexualités féminine et masculine, et la tentative permanente de contrôle de la sexualité féminine par les hommes, qui en découle.

On voit également que l’enjeu d’une étude sur la pornographie, ce n’est pas seulement la professionnalisation de la sexualité, c’est également, à l'inverse, la sexualisation des rapports de travail. Tout l’intérêt du Travail pornographique est justement de ne pas se présenter au lecteur comme un reportage «exotique» sur un secteur d’activité sulfureux ou underground, mais, bien plutôt, de souligner en quoi la pornographie opère comme un grossissement, une amplification de logiques sociales, culturelles et sexuelles que l’on retrouve dans l’ensemble de la société (notamment en ce qui concerne les mécanismes de l’homosocialité masculine, ou les conditions de travail des femmes). Ainsi l’auteur pose que «le monde de la pornographie éclaire les évolutions contemporaines du capitalisme, et les liens de ce dernier avec la sexualité»: en transformant les rapports de pouvoir en rapports de désir, les stéréotypes successifs de la «bourgeoise salope» qui s’encanaille avec des prolétaires, ou du «noir qui baise avec une blanche», exploitent (autant qu’ils exposent) l’érotisation des rapports d’exclusion et de domination dans les sociétés contemporaines.

La définition permanente de «l’hétérosexualité»: les règles du système

L’ouvrage fait également de la pornographie un des lieux-clés où se joue, de façon perpétuelle, la définition de l’hétérosexualité. À rebours de son «évidence» (car l’hétérosexualité, contrairement à l’homosexualité, n’a pas à «se dire», étant toujours implicitement posée et présumée) et de l’apparence d’éternité attachée -à tort- à une catégorisation homo-hétéro en fait très récente, Mathieu Trachman rappelle le caractère récent, historiquement et socialement construit, de l’hétérosexualité.

Loin d’être une donnée biologique de l’individu, l’hétérosexualité constitue le résultat d’un processus de socialisation qui attribue certains cadres interprétatifs à certaines pratiques sexuelles, et dessine une supposée «norme», de manière négative; c'est-à-dire: non pas en définissant directement la dite-norme, mais en définissant «tout ce que la norme n’est pas», à savoir toutes les expériences sexuelles qui seront considérées, en un temps et en un lieu, comme «déviantes».

L’hétérosexualité nous apparaît ici comme une construction récente et fragile, dont les limites sont beaucoup plus floues que ne le laisse entendre la partition dichotomique des objets sexuels telle qu’elle opère dans de nombreux discours contemporains: «Catégorie ordinaire de définition de soi, l’hétérosexualité rend mal compte de la diversité des désirs et des trajectoires sexuelles des hommes et des femmes en faisant du choix d’objet le critère exclusif de catégorisation des sexualités»; alors que comme l’a montré Eve K. Sedgwick, le genre du partenaire ne constitue qu'un critère parmi d’autres (les pratiques, les zones érogènes, la fréquence des rapports, les éventuels rapports de domination, le nombre des participants, etc.) permettant de distinguer l’expérience et l’activité sexuelles d’un être humain.

La pornographie devient par conséquent un «terrain privilégié pour analyser la construction de l’hétérosexualité». Ces «hétérosexuels professionnels» que sont les pornographes ont pour charge symbolique de définir les frontières de l’hétérosexualité masculine, en miroir d’une sexualité féminine «sous contrôle» (comme nous l’avons vu plus haut), mais aussi, bien entendu, en rupture avec l’homosexualité masculine. Il règne en effet dans le milieu du porno un rapport panique à l’homosexualité masculine, une sorte de circonscription paranoïaque de ses manifestations, qui est d’autant plus marquée et surprenante qu’elle opère en totale contradiction avec la souplesse des identités sexuelles de ses travailleurs (nombreux sont les acteurs de films pornographiques revendiquant en entretien des expériences homo- ou bi-sexuelles dans leur vie intime).

L’apparent paradoxe qui réside dans le fait de se présenter comme des «entrepreneurs de fantasmes» et d’exclure de façon aussi drastique les fantasmes homosexuels masculins (relégués à une autre catégorie spécifique du marché, le porno gay ou bisexuel, et faisant l’objet d’un tabou dans le porno généraliste) –alors que dans le même temps l’économie de la pornographie ne cesse de s’affirmer comme extrêmement phallique, traversée justement par l’affirmation d’un certain désir masculin (primat de la pénétration, fétichisme de l’érection et de l’éjaculation), et alors que les scènes entre femmes font quasiment figure de passage obligé dans le script pornographique hétéro–, ce paradoxe se comprend dans la perspective d’une construction sociale et largement inconsciente des frontières de l’hétérosexualité.

Cela suggère que les «règles» du système hétérosexuel sont, dans la représentation fantasmatique masculine, beaucoup plus rigides pour les hommes que pour les femmes: pour une actrice, avoir une relation sexuelle avec une autre femme ne remet pas en cause son appartenance au monde hétérosexuel, alors que l’éventualité d’un rapport sexuel entre hommes est systématiquement refoulée ou problématisée de ce point de vue. L’enjeu, c’est donc bien la partition des territoires masculins entre «homosexualité» et «hétérosexualité», c’est le maintien de ce binarisme hégémonique qui «ne préexiste pas à son énonciation» et «acquiert consistance à travers un processus de réification».

Ou, selon les mots de Judith Butler: 

«L’hétérosexualité hégémonique est elle-même un effort constant et répété d’imitation de ses propres idéalisations. (…) la performativité hétérosexuelle est en proie à une anxiété qu’elle ne peut jamais tout à fait surmonter, (…) elle est sans cesse hantée par le domaine de possibilités sexuelles qui doit être exclu pour que se produise le genre hétérosexualisé».

La pornographie, un lieu de contradictions

Mais la pornographie ne doit pas seulement être vue comme le lieu de la reproduction des logiques sexuelles dominantes du corps social: elle est aussi un espace de négociation avec la norme et de confrontation avec les contradictions fondamentales du désir. Ses fondations mouvantes (la matière-fantasme) permettent ponctuellement d’ouvrir les consciences à d’autres logiques, d’autres types d’expériences que celles qui sont valorisées par le système sexuel dominant. Ce phénomène peut d’ailleurs opérer à l’insu de ceux qui fabriquent les films. Les frontières de la norme hétérosexuelle que les pornographes s’attachent à construire sont donc, en permanence, ontologiquement remises en cause par le terreau fantasmatique de l’activité pornographique. On tient là, sans nul doute, une des plus passionnantes contradictions qui résident au fondement de la pornographie en tant que secteur d’images.

Cette contradiction ne sera ici qu’esquissée, cependant, car l’ouvrage demeure dans les frontières de la discipline sociologique, et ne s’aventure pas sur le terrain de l’analyse des images pornographiques elles-mêmes, et de leur(s) mise(s) en scène. On pourra éventuellement trouver dommage que la mise en crise des compartimentations sexuelles, brillamment exposée dans le livre, ne s’accompagne pas d’une remise en cause de la compartimentation disciplinaire qui sert de moyen à l’étude. Il ne s’agit pas, cependant, de le reprocher à son auteur, car ce dernier énonce clairement ses partis-pris (faire l’ethnographie du travail pornographique, à l’étape de la fabrication des films) et son champ d’intervention (les études de genre); il s’y tient, c’est bien normal, et une part importante de la rigueur et de la cohérence que dégage son travail vient de là.

Il s’agit simplement, au-delà du travail clair, convaincant et ciblé effectué par Mathieu Trachman, de donner à méditer sur un grand livre possible, celui qui reste à écrire sur le phénomène global de la pornographie audiovisuelle. Un livre qui se confronterait directement à la polysémie des termes mobilisés par les sciences sociales et par les études esthétiques. Par exemple, Trachman aborde (p.108) la question du «cadre», au sens formel du terme, dans l'étude du gros plan sur les organes génitaux, tel qu’il opère classiquement au sein du script pornographique. Plus loin, il mentionne le «cadre» au sens du sociologue Erwing Goffmann -lequel désignait par ce terme les éléments qui structurent l’expérience sociale des individus. Mais il ne relie pas vraiment ces deux «cadres». Or, au-delà du jeu sur les mots, il apparaît que le rapport entre le phénomène esthétique et le phénomène social et sexuel du «cadre» serait passionnant à construire, notamment parce qu’il permettrait d’approfondir la pensée d’un autre rapport, essentiel à notre compréhension de la pornographie comme fait social : je veux parler du rapport entre les trois types de corps engagés dans «l’interaction pornographique», celui des acteurs, celui du spectateur… et celui de la caméra.

L’approche pragmatique des discours des acteurs du secteur de la pornographie, déjà extrêmement éclairante sur ce point, aurait ainsi tout à gagner à être complétée par une approche théorique de ces images a priori «intraitables», mais qui constituent un des lieux principaux où se joue (pour tout le monde, que l’on soit ou non consommateur de pornographie) l’expérience collective contemporaine de la sexualité. Passionnant de bout en bout, l’opus de Mathieu Trachman contribue donc à dégager une voie fertile aux futures études sur ce thème, sans (pour l’heure) en actualiser lui-même toutes les potentialités.

Antoine Gaudin

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