France

Moi ministre du numérique, par Lionel Tardy: Voir plus loin que la dimension économique

Lionel Tardy, mis à jour le 08.04.2014 à 19 h 39

On a demandé à plusieurs personnalités ce qu'elles feraient si elles étaient nommées «chef» du numérique en France. La réponse du député Lionel Tardy.

«A helping paw» par jadakatt | Flickr licence CC BY SA

«A helping paw» par jadakatt | Flickr licence CC BY SA

Qui va reprendre le flambeau de Fleur Pellerin? En attendant la nomination d'un(e) éventuel(le) secrétaire d'Etat ou ministre délégué(e) au Numérique, le journaliste Xavier de la Porte s'est mis, le temps d'une brillante chronique sur France Culture, dans la peau de l'heureux élu et a imaginé le programme qu'il proposerait alors.

Nous avons décidé de prolonger l'exercice en demandant à différentes personnalités de l'Internet français, politiques, entrepreneurs, mais aussi militants associatifs, de livrer leur programme et leurs idées si eux aussi, se voyaient propulsés à la tête du numérique. Nous avons proposé cela à plusieurs personnes, certaines ont décliné l'offre, d'autres n'étaient pas immédiatement disponibles...

Informaticien de profession, Lionel Tardy, député qui siège avec l'UMP, s'est notamment fait connaître lors des débats sur l'Hadopi en s'opposant à la risposte graduée.

Si j’étais nommé ministre du Numérique, je renforcerais immédiatement la collaboration interministérielle.

Le numérique est un sujet transversal: il n’y a rien de pire qu’un ministre du Numérique agissant seul dans son champ. Au contraire, il doit être présent lors les arbitrages à chaque fois qu’un texte touche au numérique, ce qui n’a pas été le cas jusqu’à présent. La collaboration sera bien sûr forte avec les collègues de la Culture ou encore de l’Education. Mais le numérique ne s’arrête pas aux frontières des ministères: pour preuve, des sujets touchant à la Défense (cybersécurité) ou aux droits des femmes ont récemment été concernés et le seront de plus en plus.

Sans oublier la Justice: j’ai découvert qu’un rapport sur «Le juge du XXIe siècle», avec une partie concernant les nouveaux moyens de communication, avait été publié en décembre dernier... le XXIe siècle et l’ère numérique sont pourtant déjà bien entamés!

Dernier exemple: la transition énergétique. Ce n’est pas seulement la question du nucléaire; c’est aussi la façon dont les nouvelles technologies peuvent aider à économiser l’énergie (compteurs intelligents, smartgrids...).

En résumé, des discussions interministérielles en amont, avec un travail de conviction si nécessaire, éviteront les improvisations et les erreurs que l’on découvre trop souvent une fois les projets de loi déposés.

Moi, ministre du Numérique, je placerais au centre le respect des droits et libertés

Je (re)lancerais un texte d’initiative gouvernementale sur le numérique. 2013 devait être l’année du numérique au Parlement, cela n’a pas été le cas. Même si la loi n’est pas la solution à tout et ne peut être l’unique aboutissement de l’action ministérielle, tout le monde s’accorde à dire que des ajustements législatifs sont nécessaires.

Depuis plusieurs mois, nous entendons parler d’un projet de loi sur les libertés numériques. Nous en avons perdu la trace, à tel point que les députés socialistes se sentent obligés de reprendre l’initiative... Las des réflexions successives et des rapports au kilomètre, le gouvernement doit pouvoir défendre une vision claire. Il est par exemple grand temps de lancer une refonte des dispositifs de blocage et de filtrage, car le débat de fond n’a jamais vraiment eu lieu. Pourquoi ne pas englober dans cette initiative les questions de création et de propriété intellectuelle –je pense bien sûr aux futurs contours du CSA et de la Hadopi. Osons le décloisonnement!

En ce qui concerne les choix à effectuer, j’essaierais à mon échelle de modifier la vision qui domine traditionnellement dans le monde politique. Le numérique est trop souvent associé au mot «taxation» et aux questions d’évasion fiscale. C’est un angle extrêmement réducteur et surtout très négatif. Si le secteur génère de l’argent, voyons déjà comment cet argent pourrait profiter à l’économie française, à nos entreprises, avant de vouloir le rapatrier dans les caisses de l’Etat, sans que cela soit vraiment possible.

Ainsi, nous sommes seulement en train de comprendre que l’ouverture des données publiques est un atout considérable. L’abandon des redevances va progressivement devenir la règle, mais ce schéma de pensée n’a pas été simple à intégrer. C’est pourtant indiscutable: les retombées économiques de la réutilisation de ces données, même si elles ne sont pas facilement chiffrables, sont considérables et méritent bien l’abandon de quelques barrières fiscales auxquelles s’accrochent certaines administrations centrales.

Moi, ministre du Numérique, je rappellerais que le numérique n'est pas qu'économique et influencerais l'agenda européen

Je note que la fin du secrétariat à l’«Economie numérique», pour lui préférer un portefeuille du Numérique dans son ensemble serait déjà un bon signal. Encore une fois, le numérique n’est pas uniquement un secteur économique. Avec une vision d’ensemble et cohérente, le gouvernement arrêtera aussi peut-être enfin de s’en remettre quasi-systématiquement à des autorités administratives, souvent synonymes de régulation, alors qu’il le fait beaucoup moins dans d’autres domaines. 

Enfin, un ministre du Numérique doit savoir qu’une bonne partie de son action se joue à Bruxelles (comme tous les autres ministres d’ailleurs): la France doit continuer à influencer l’agenda numérique européen.

Moi, ministre du Numérique, je lierais numérique et simplification, et réveillerais le CNNum

Je relierais également le numérique à la question de la simplification, un autre sujet qui me tient à cœur. Beaucoup reste encore à faire dans les relations avec l’administration, avec un travail de fond qui s’apparente parfois à un véritable dépoussiérage. Il en va de même pour la vie des entreprises. Le numérique n’est pas automatiquement pourvoyeur d’emploi. Le pays doit s’en donner les moyens et créer des conditions favorables. Les entreprises du numérique s’accommodent peu des normes et des lourdeurs, elles ont des modes de fonctionnement modernes qui doivent nous inciter à plus de rationalisation et de simplification.

Il faudrait également déployer une énergie considérable sur les objets connectés, en appuyant leur développement. La France a un véritable potentiel dans ce domaine, elle a une chance à saisir et peut devenir un pays leader dans ce domaine. On parle de 80 milliards d’objets connectés en 2020, mais il faut prendre les devants dès aujourd’hui.

Enfin, je réveillerais le Conseil national du numérique (CNNum), créé en 2011. Alors qu’il pourrait être consulté sur toutes les dispositions liées au numérique, il a été régulièrement oublié dans le processus ces derniers mois. A condition que sa composition soit intelligente et que les nominations ne soient pas purement politiques, le CNNum est en capacité d’apporter des avis utiles et contribue à réduire le fossé existant entre dirigeants politiques et le monde du numérique (qui n’est autre que le monde de demain), faute de compréhension. Si, en passant dans ce ministère, je pouvais contribuer à réduire ce fossé, j’aurais le sentiment d’avoir accompli une mission essentielle.

Lionel Tardy

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