France

Heureux ceux qui ont eu la chance de connaître Jacques Le Goff

Laurent Theis, mis à jour le 02.04.2014 à 16 h 07

L'historien Laurent Theis, éditeur et ami de Jacques Le Goff, évoque le grand médiéviste qui s'est éteint à 90 ans le 1er avril 2014.

Jacques Le Goff dans Apostrophes. Source: Ina.fr

Jacques Le Goff dans Apostrophes. Source: Ina.fr

Jacques Le Goff avait une originalité: il était né un 1er janvier. Il en avait d’autres, par exemple sa passion pour les matchs de football retransmis à la télévision –il connaissait de près la composition des grandes équipes européennes. Ses disciples et amis le surnommaient l’«ogre» historien, non pas seulement en raison de son goût réel pour la bonne chère, mais parce qu’il avait la curiosité insatiable, l’appétit intact, jusqu’à la fin, de tout ce qui a trait à l’homme en société, de cette chair humaine même qui, selon l’expression de Marc Bloch, est le gibier de l’historien.

C’est à Marc Bloch, de fait, que Le Goff tenait de plus près, modèle de savant, modèle de courage. Souvent, il se demandait, face à telle question, ce qu’aurait pensé Marc Bloch, dont il a préfacé la réédition en 1983 de Les rois thaumaturges, livre pionnier qui donnait au comparatisme une importance que Le Goff a faite sienne, et qui préludait à cette «histoire des mentalités» destinée à prospérer à la génération suivante. Et de fait Le Goff est devenu en 1969 l’un des directeurs de la revue Les Annales que Marc Bloch, avec Lucien Febvre, avait fondée quarante ans plus tôt. Pourtant il n’avait jamais rencontré ce maître assassiné en 1944, et pour cause, puisqu’il avait vingt ans.

Avoir vingt ans en 1944 ne signe pas nécessairement un destin, mais donne la mesure tragique de l’histoire à quelqu’un qui en avait déjà, depuis ses classes préparatoires à Marseille, où il rencontre un futur autre grand savant, Jean Delumeau, le goût et la volonté d’en faire son métier, en le consacrant à l’étude du Moyen-Age. Au normalien de 1945, cette circonstance donne aussi une vive sensibilité à l’Europe, qui ira grandissant tout au long de sa vie: «De tous les héritages à l’œuvre dans l’Europe d’aujourd’hui et de demain», écrivait-il en introduction à son ouvrage L’Europe est-elle née au Moyen-Age? paru en 2003 dans la collection «Faire l’Europe» qu’il dirigeait, «l’héritage médiéval est le plus important», et il regretta qu’en 2012 l’attribution du prix Nobel de la paix à l’Union européenne n’ait pas été saluée davantage.

Cette conviction que l’unité de l’Europe était une promesse ancienne et une démarche indispensable qu’il appartenait à sa génération d’accomplir, il la tenait aussi de sa connaissance personnelle des cultures européennes et des historiens à l’œuvre dans les différents pays. Un séjour à Prague en 1947-1948, où il assista en direct au «coup de Prague» soviétique, lui confirma à quel point la ville avait été un phare de l’Occident médiéval, et vaccina à jamais ce progressiste contre la tentation communiste à laquelle cédèrent beaucoup de ses congénères et amis français. 

Profondément bienveillant et respectueux de la pensée des autres

Il séjourne ensuite à l’Ecole française de Rome, puis passe un an à Oxford. En 1959, Fernand Braudel, président de la VIe section de l’Ecole pratique des Hautes études où travaille Le Goff, l’envoie en mission en Pologne, pour laquelle il éprouve un coup de foudre. Il y devient l’ami intime d’un autre médiéviste, Bronislaw Geremek, futur membre de Solidarnosc et ministre des Affaires étrangères, et surtout rencontre un jeune médecin, Hanka, qu’il épouse à Varsovie en 1962. Puisque Jacques Le Goff l’a rendu public en 2008 dans un ouvrage poignant, Avec Hanka, l’attachement passionné qu’il éprouva pour son épouse, dont la mort en 2004 le laissa inconsolable jusqu’à son dernier souffle, révèle la dimension affective de sa personnalité, que ses amis ont eu la chance d’avoir en partage.

Car Jacques Le Goff était profondément bienveillant, et respectueux de la pensée des autres, même quand elle différait de la sienne. Ce n’est pas qu’il n’eût pas ses humeurs: la nullité des cours de Louis Halphen, héritier d’un positivisme dont la «nouvelle histoire» faisait précisément litière, un anti-cléricalisme spécialement dirigé contre la papauté, le rejet des honneurs académiques, il n’hésitait pas à les exprimer en termes vifs, et, en mots plus discrets, son regret de n’avoir pas pu enseigner au Collège de France, où sa place était pourtant marquée et où il aurait fait merveille.

Il était en effet l’homme de la discussion, du libre examen des hypothèses, nourri par d’immenses lectures dans toutes sortes de langues. Heureux ceux qui ont pu participer au séminaire d’initiation à l’Ecole normale supérieure, où il alternait avec Georges Duby vers 1970, ou à celui qu’il dirigeait aux Hautes études, en compagnie de son plus proche élève, Jean-Claude Schmitt.

Le temps au Moyen-Age, thème principal de son œuvre

Là, la bouffarde perpétuellement éteinte et sans cesse rallumée, il faisait surgir des textes des questionnements nouveaux, habile à «trouver dans le tapis l’image qu’on n’avait pas su y voir», comme l’a écrit Jacques Revel, son ami et successeur en 1977 à la présidence de l’Ecole des Hautes études en sciences sociales. C’est dans cette sorte d’ouvroir que s’élaborait sa réflexion sur la naissance du purgatoire, dont il fit un livre admirable en 1981, ou sur le travail, qui déclinaient toutes deux le thème principal de son œuvre, le temps au Moyen-Age, inauguré en 1960 par un article retentissant, «Temps de l’Eglise et temps du marchand», poursuivi jusque récemment dans son dernier vrai livre, A la recherche du temps sacré. Jacques de Voragine et la Légende dorée, paru à l’automne 2011.

Le temps, qui est à tout le monde et qui n’est qu’à Dieu, convenait à l’idée que se faisait Le Goff du savoir historique, entreprise globalisante dont la matière est faite de tous les matériaux, qu’il s’agisse des processus de production, des systèmes de parenté, mais aussi du corps, des rêves, du rire, sur lesquels il a écrit des pages inoubliables. Cet art de tout tenir ensemble se déploie dans La civilisation de l’Occident médiéval, dont la publication en 1964 fit sensation car elle révélait cet «autre Moyen-Age» auquel le nom de Le Goff demeure attaché, et dont il n’a cessé durant cinquante ans d’explorer les tenant et aboutissants, dans des registres parfois inattendus, faisant appel aux travaux des ethnologues, des folkloristes, des linguistes, pour les fondre dans cette anthropologie historique dont il fut l’un des hérauts, sous-titrant ainsi l’un de ses ultimes ouvrages, Le Moyen Age et l’argent.

Il avait la parole lente, nettement articulée, à laquelle ne manquait jamais ni le mot juste ni la parfaite syntaxe. Il avait cet orgueil modeste qui est la marque des esprits conscients de leur valeur, mais auxquels l’arrogance est inconnue. Son ordre intérieur, où régnait la probité, était à l’inverse du désordre incroyable de son bureau, dans cet appartement du XIXe arrondissement qu’il ne quittait plus et où ses amis, désormais, n’iront plus le visiter comme ils s’en firent une joie pendant si longtemps, et qu’aucun d’eux ne pourra oublier.

Laurent Theis

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