Culture

Ce bon vieux Bukowski

Adrien Pollin, mis à jour le 11.04.2014 à 9 h 45

Entre la figure underground de la littérature et la vie réelle du poète américain, quelle image a-t-on de Bukowski, vingt ans après sa mort?

Charles Bukowski par Emmanuel García Velázquez via Wikimédia // License by

Charles Bukowski par Emmanuel García Velázquez via Wikimédia // License by

Buk et les Beats, Jean-François Duval
Le Retour du Vieux Dégueulasse, Charles Bukowski

«You get so alone at times that it just makes sense.» Une phrase en titre d’un ouvrage paru en 1996, deux après sa mort, qui condense toute la profondeur et la simplicité de la poésie de Charles Bukowski.

Dans ses textes, elle est agrémentée de thèmes récurrents: la solitude, l’alcool, les femmes, la souffrance et la misère de la working class américaine. Mais, au-delà de l’esthétique trash caractéristique de son œuvre, quelle image nous reste-t-il du dirty old man?

Alors que le 9 mars dernier nous célébrions l’anniversaire funeste de Henry Charles Bukowski, nombreux ouvrages se trouvent réédités, ravivant ou revisitant le mythe. Parmi eux, le célèbre recueil de nouvelles, Le Retour du vieux dégueulasse, publiées dans l’hebdomadaire de Los Angeles Open City de John Bryan, entre 1967 et 1969, qui regroupe les textes qui n’avaient pas été édités dans la parution du Notes of a Dirty Old Man.

Occasion également pour Jean-François Duval, journaliste spécialiste de la beat generation et de la littérature américaine de rééditer, dans une version augmentée, son ouvrage Buk et les beats, suivi d’un entretien passé le 17 février 1986, intitulé sobrement «Un soir chez Buk». Cet ouvrage précieux est généreusement fourni en anecdotes, soutenu par une impressionnante bibliographie et agrémenté de nombreux petits portraits biographiques d’auteurs, idéal pour passer au-delà de la vision de Bukowski comme sale type alcoolique et éviter de se méprendre quant à ses liens avec les contre-cultures qu’ils voient défilés sans s’y engager, dans un souci de se tenir à l’écart.

Retour de beat

Si le spectre des beats revient sur le devant de la scène culturelle ces dernières années, notamment avec la réalisation de On the Road en 2012 [1], des publications, et une esthétique que l’on nommera «folk», et que l’on retrouve au-delà de la littérature et du cinéma dans la musique, la mode, etc., il est significatif pour Jean-François Duval d’un idéal d’opposition à la société de consommation.

La figure de Bukowski, à l’instar de Jack Kerouac, William Burroughs, Allen Ginsberg, Neal Cassady (et la myriade d’autres écrivains composant cette «constellation»), a su incarner la critique radicale d’un puritanisme «bourgeois» ayant survécu à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, en transgressant la morale avec autant de frénésie que lorsque Hank (un de ces surnoms) débouchait une bouteille de vin...

Comparé à une forme poétique d’existentialisme à l’américaine, avec l’expérience de voyages dans les grands espaces de l’Amérique, le mouvement beat séduit aujourd’hui encore avec son univers fait de vitesses, de possibilités d’évasions, autant géographiques que spirituelles, et d’émancipations morales et sociales. S’étant côtoyés pendant des lectures, lors de bitures, ou de virée mythique, on rattache parfois par dépit ou méprise Bukowski à ce courant.

L’opposition se fait d’abord par le style. Si les écrits de la beat generation s’opposent aux mêmes conceptions du monde d’une Amérique pudique dénuée (à l’époque) du sens de la provocation, elle embrasse une forme beaucoup plus romantique que les bastons d’alcooliques à l’arrière-cour des bars miteux que propose l’œuvre de Bukowski. Quand Jack Kerouac perce de sa plume l’horizon et les cieux pour trouver la «face de Dieu» (p. 53), Bukowski traîne des pieds de bacchanales en chambres de motels décrépites, sa tête de Silène inclinée dans une contemplation éthylique du trottoir, pour mieux peindre la grossièreté du monde, plutôt que la lueur transcendantale au bout de la route. Désespoir amusé bukowskiste et espoir exacerbé de la beat.

Au cours de sa vie, sa relation avec les autres auteurs est distante, il se moque d’ailleurs souvent de leurs textes ou de leurs positions politiques, dans un rapport ambivalent, avouant parfois être fasciné par l’une de leurs œuvres (notamment Howl d’Allen Ginsberg), avant de cracher dessus le lendemain, lorsque les vapeurs d’alcool s’évaporent. Il rappelle non sans ironie le comportement d’Allen Ginsberg, Jean Genet et William Burroughs, lors d’une manifestation de la Convention de Chicago, où ils tentent de stopper la police en méditant collectivement (p. 40-41). Pour lui, la place de l’écrivain est derrière la machine à écrire, pas dans la rue: l'engagement est éthique, pas politique.

Seul Neal Cassady trouve grâce à ses yeux, pouvoir d’attraction inouïe d’un demi-dieu qui a été la muse de tous les écrivains du mouvement. L’ouvrage de Jean-François Duval revient régulièrement sur cette figure emblématique, lui consacrant deux chapitres («Buk et Neal Cassady», p. 77, et «Neal en point de fuite», p. 89.), où il rappelle que Bukowski se targue d’avoir écrit le dernier chapitre de On the Road dans Notes of a Dirty Old Man [2]  lorsqu’il rencontre cette comète chez son éditeur, et qu’il assiste impuissant et incrédule à son périlleux sens de la conduite, avant d’apprendre son suicide quelques jours plus tard.

Quelques éléments permettent néanmoins de rapprocher l’auteur des Contes de la folie ordinaire de ses contemporains. D’abord, une «éthique» de l’écriture, devant être toujours spontanée, brûlante, à la limite de l’automatisme, en fournissant l’état brut des choses et de la pensée qui survient: «Écrire avec excitation, en proie à la crampe de l’écrivain (comme on va du centre à la périphérie) avec les lois de l’orgasme, selon le voilement de conscience cher à Wilhelm Reich»[3].

Ensuite pour Jack Kerouac, beat signifie «fauché». Cette expression lui est inspirée –en plus de la pulsation rythmique et l’improvisation du jazz– par l’expression récurrente de son ami poète, voleur et junkie, Herbert Huncke, ayant l’habitude de se lamenter et se consoler dans une même phrase: «Man, I’m beat». Mais, pour l’auteur de On the Road, ce Québécois profondément marqué par une éducation catholique, la «béatitude» est également une recherche spirituelle, une expression au retour de la tradition du voyage de l’Amérique du Nord, une vision de la pureté de la contingence en opposition avec l’idéal américain matérialiste, une éthique de l’épreuve à l’authentique, loin du travail et de l’argent (p. 45-47).

Marqué par l’héritage des contre-cultures, Jean-François Duval nous donne la grille énumérée par Timothy Leary, le pape du LSD, pour tenter de placer Buk dans une case, laissant voir que des liens de parenté peuvent se retrouver, expliquant pourquoi il est resté l’icône underground de la littérature :

  • Les beats de 1944 à 1959: idéaux bohèmes, intellectuels et marqué par la musique jazz, attiré par le bouddhisme… 
  • Les beatnicks et hippies (1959-1975): une forme anti-intellectualiste, engagement pacifique et politique, prise de drogue et positions mystiques
  • Les punks (1975-1990): nihilisme rejetant dans son intégralité toute la culture occidentale
  • Les «éveillés» (1990-2005): «éveillés, éclectiques, confiant […] individualistes, opportunistes du zen, designer du chaos».

De l’icône underground à l’homme ordinaire

Se rapprochant donc plus de l’iconographie punk que des héros beats, c’est un spleen profond qu’il trimbale et qu’il distille derrière sa machine à écrire, se reconnaissant bien plus dans un nihilisme ambiant que dans les utopies sociétales hippies, les idéaux de vie beats ou la fascination de l’interaction des éveillés.

Car lire Bukowski, c’est plonger dans un enfer de mille vices, presque commun, si les anecdotes et les inventions déroutantes, dégoutantes, ne cachaient pas une sensibilité humaine faite de souffrance. Plus freak que beat, il combat la dignité surfaite et, dans le sillon de sa plume, fait un doigt d’honneur aux conventions. Ce qu’il donne à lire ne concerne que lui-même, fiction et extrait autobiographique délirant mêlés, entachés d’odeurs de sexe, de whisky et de crasse corporelle: du sensoriel figé au sensationnel lu.

Il se fait connaître tardivement aux États-Unis avec la sortie du film Barfly en 1987 (réalisé par Barbet Schroeder) dont il signe le scénario et où Mickey Rourke, qui l’incarne, ne fait que se battre, boire et tenter de contenir la folie de sa maîtresse sans but, dans un no future permanant. Cette vision qui lui procurera un immense succès sera très inexacte de la réalité du quotidien du poète, toujours apprêté et propre, malgré une condition très modeste. Mais elle participera à nourrir l’image qu’il a lui-même véhiculée: celle d’un clochard alcoolique, dangereux, en révolte constante, soit l’essence d’une icône underground qui parcourt encore les esprits, comme celle d’un démon charismatique. Mais en grattant derrière la crasse, on aperçoit une sensibilité qui ne veut pas s’avouer nous dit Duval.

Sa relation à l’Europe (qui sera la première à reconnaître ses qualités, bien avant l’engouement américain), notamment à la littérature avec son goût pour Bertold Brecht, ou sa passion pour la musique de Bach (tandis que les beats dansent aux sons du jazz et de la folk de Bob Dylan) ne permet pas de laisser son image enfermée dans la case du courant punk, ennemi de toute tradition occidentale.

Marginal, il a aussi longtemps été perçu (et méprisé) comme un hippie: il s’y oppose sans équivoque dans le premier texte de Retour du vieux dégueulasse, dans un dialogue à moitié comique, à moitié tragique, à l’usine avec un ouvrier l’interrogeant sur ses cheveux longs et les drogues: Jean-François Duval retranscrit le malaise qu’il pouvait exister entre les beats et Bukowski perçu justement comme «un marginal complet, y compris au sein de la contre-culture [qui] incarne à lui tout seul la frange […] la plus populaire des rejetés du système» (p. 30).

Un simple boxeur contre le monde

Sans honte ni fierté exacerbée, il se décrit lui-même comme un homme ordinaire, porté sur la bouteille[4], qui s’échappe de son quotidien par la poésie, sans la recherche d’une élévation intellectuelle ou sociale particulière. Thérapeutique, son écriture lutte contre l’aliénation de la société et de la pensée des autres, avec lesquels il tient une distance constante: celle du combat.

Véritable american nightmare, il se dégage dans sa recherche de cohérence entre ses écrits et sa vie un devoir de ne rien sublimer, pour esquisser une authenticité inconfortable à lire, et une sagesse perverse, parfois brutale. Opposé à la doxa contre les mêmes valeurs que les beats, avec comme armes sulfureuses le désir vulgaire de «chair», l’alcool par excès comme somnifère à la folie, et les situations peu reluisantes dans lesquelles il se met en scène.

Les mots qui tissent ces thèmes sont aussi denses et précis que des coups de boxeur nous dit Jean-François Duval dans un chapitre intitulé «L’art du contre-punch» (p. 117). Chaque expression est pesée pour prendre l’envolée d’un crochet, atteignant violemment son but: celui de choquer, en caricaturant chaque ligne, chacun de ses gestes, pour amuser également.

Pour filer la métaphore de la boxe, le ring reste un jeu: celui consistant à conserver la distance avec son rival. Ici, une réalité parfois cruelle, dont on lit les coups dans ses textes comme sur son visage boursouflé. Sur sa tombe, à Green Hills Memorial Park de Palos Verdes, en Californie, figure l’iconographie d’un boxeur, légendée par l’épitaphe: «Don’t try».

Un conseil tout aussi amusant qu’inquiétant, qui résume en un punch de deux mots une philosophie de vie qui incarne une affirmation radicale et dionysiaque, et fait résonner l’écho de l’Éternel retour nietzschéen, pour celui qui n’a cessé de vouloir en revenir à une seule éthique: «Si ça ne vous saute pas à la gueule et n’exige pas d’être fait, alors oubliez !, en littérature comme dans tout le reste» (Charles Bukowski, Reach for the Sun, op. cit., p. 225).

Adrien Pollin

 

[1] Réalisé par Walter Salles, adapté du roman autobiographique de Jack Kerouac, écrit en avril 1952 et paru en 1957. Retourner au texte.

[2] Charles Bukowski, San Francisco, City Lights Books, 1973, p. 31. Retourner au texte.

[3]Jack Kerouac, «Essentials of Spontaneous Prose», Black Mountain Review, 1957. Recueilli dans Good Blonde and Others, Grey Fox Press, 1993, p. 70-71. Retourner au texte.

[4]On peut lire dans Women, publié en 1977: «S'il se passe un truc moche, on boit pour essayer d'oublier; s'il se passe un truc chouette, on boit pour le fêter, et s'il ne se passe rien, on boit pour qu'il se passe quelque chose». Retourner au texte.

 

Adrien Pollin
Adrien Pollin (4 articles)
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