Monde

Poutine au miroir du Caucase

Florent Parmentier, mis à jour le 13.04.2014 à 9 h 43

Un ouvrage essentiel qui se propose de comprendre les années Poutine sous le prisme du Caucase, de l’arrivée au pouvoir du Président russe aux JO de Sotchi.

Un «militant» pro-Russie sur une barricade devant le siège du gouvernement local de  Donetsk, en Ukraine, le 10 avril 2014. REUTERS/Konstantin Chernichkin

Un «militant» pro-Russie sur une barricade devant le siège du gouvernement local de Donetsk, en Ukraine, le 10 avril 2014. REUTERS/Konstantin Chernichkin

Poutine et le Caucase, Régis Genté

L’actualité récente caucasienne semble bien dominée par la première grande manifestation sportive organisée en Russie depuis la chute de l’URSS. Vladimir Poutine avait d’ailleurs défendu avec vigueur la candidature de la cité balnéaire créée par un décret de Lénine de 1919, dont le climat subtropical ne se situe qu’à 50 km de monts enneigés.

Ces jeux arrivent exactement 150 ans après 1864, année que l’on considère comme celle de la fin des guerres du Caucase. Ce grand événement masque pourtant bien des développements à l’opposé de l’idéal pacifiste lié à l’olympisme.

Trois traits saillants ressortent de la lecture de l’ouvrage de Régis Genté : la singulière complexité de la région, l’autoritarisme du régime Poutine et les perspectives inquiétantes d’évolution du Caucase.

Le Caucase, une mosaïque complexe

Fait souvent noté, la région se caractérise par une grande diversité des populations qui y résident, et une tension entre pouvoir central et forces centrifuges.

Ainsi, le géographe et voyageur Al Masû’dî[1] parlait du Caucase comme la «montagne des langues», quand bien même certaines disparaissent, à l’exemple de la langue oubykh et ses 80 consonnes, depuis que le dernier locuteur est mort en 1992. Pour faire simple, on trouve historiquement dans le Caucase des peuples appartenant à trois grandes familles linguistiques: les caucasiques (Tchétchènes Ingouches, Tcherkesses, peuples du Daghestan), les indo-européens (Russes, Grecs, Kurdes, Ossètes, juifs juhuro) et les turciques (venus d’Asie centrale comme les Koumyks, les Karatchaïs, les Nogaïs et les Balkars).

En outre, la politique russe a eu recours à plusieurs reprises au déplacement forcé des peuples, comme dans le cas des Ossètes, peuple chrétien allié de Moscou, passant des montagnes aux plaines dans les années 1820. Par ailleurs, les Cosaques colonisent pour leur part le Caucase au nom du tsar, servant de gardes-frontières ou de protecteur des marchands et des diplomates. À cette diversité linguistique répond également une diversité religieuse, l'islam et le christianisme se ramifiant en un grand nombre de branches, de confréries et d’Eglises différentes.

Dans cette mosaïque, une attention particulière est portée aux Circassiens. Les liens entre les Russes et les tribus circassiennes ont pris corps après la victoire sur l'empire turco-mongol en 1557; ils sont essentiels pour comprendre les guerres russo-turques autour du Caucase. Tout au long du XIXe siècle, note l’auteur, «la question circassienne faisait là une des journaux européens» (p.35), à un moment où les rivalités impériales anglo-russes battaient leur plein.

Le diplomate écossais David Urquhart prenait alors fait et cause pour les Circassiens, les enjoignant de bâtir un Etat, leur rédigeant une déclaration d'indépendance des peuples circassiens parue dans le Times en 1837. L'idée était alors de créer des Etats tampons dans le Caucase afin de protéger la Perse et l'Empire britannique de la Russie. Aujourd’hui, pourtant, la Russie a totalement occulté le départ de leurs terres ancestrales suite à la fin de la «guerre du Caucase», qui aurait fait probablement 700 000 morts. Cette question du massacre des ancêtres reste latente dans la région, d’autant qu’il existe une forte diaspora circassiennes, entre 3 et 5 millions d'individus, en Turquie, en Syrie, en Israël ou en Jordanie.

Ces massacres expliquent pourquoi, lorsque le pouvoir impérial est affaibli comme en 1917, «beaucoup de Caucasiens rêvent d’un Etat indépendant pour leur peuple, rêvent de briser le joug russe» (p.66). Après la première guerre de Tchétchénie, l’opinion locale est encore selon l’auteur favorable à l’indépendance. «D’autant que les autres tragédies de leur histoire étaient encore profondément gravées dans leur mémoire. Qu’il s’agisse du moment de la conquête, notamment par le général Ermolov nommé au Caucase en 1816 pour mettre en place une véritable politique d’extermination, ou qu’il s’agisse de la déportation de 1944 en Asie centrale, dans des wagons à bestiaux, de la quasi-intégralité du peuple tchétchène, ainsi que des cousins ingouches, pour une prétendue collaboration collective avec l’Allemagne nazie» (p.78).

C’est dans ce contexte compliqué qu’il faut comprendre la venue de Vladimir Poutine au pouvoir.

Le régime Poutine, sa prise en main du Caucase et ses jeux

Ces rappels historiques ne sont pas inutiles pour comprendre le régime Poutine et ses relations avec le Caucase. En effet, «l'observateur de la région du début du XXIe siècle s'amuse en relevant les constantes dans l'histoire de l'isthme caucasien, terre d'affrontements entre puissants par peuples du Caucase interposés» (p.36).

Vladimir Poutine profite de l’instabilité dans le Caucase pour entamer une recentralisation du pouvoir, faisant sienne l’idée de Derjava, de puissance de l’Etat, face aux troubles et aux conflits qui apparaissent en Tchétchénie depuis l’indépendance. Confronté à cette situation, il n’exprimait pas de compassion, ni d’appel à la justice, mais entendait marquer sa volonté de montrer une main de fer dans la gestion de l’Etat.

En refusant d’envisager des possibilités d’autonomie, comme au Tatarstan, Vladimir Poutine coupait toute possibilité de dialogue avec les Tchétchènes, dont l’histoire des résistances au pouvoir impérial est longue, menées par des figures comme le cheïkh Mansour, Beïboulat Taïmiev dans les années 1820-1830, ou l’imam Chamyl, qui a lutté de 1834 à 1859 contre les troupes du tsar. L’auteur revient fort justement sur les principales étapes des conflits de Tchétchénie, les hommes et les intérêts en place. Et au milieu des acteurs visibles, ajoute-t-il, «il y a tous ces parcours improbables, plein de zones d’ombre, d’alliances louches et fluctuantes, d’inimaginables compromissions» (p.65).

C’est ainsi que Régis Genté revient sur les biographies des Kadyrov, père et fils. Le père a été un dignitaire religieux important, et le fils a été placé par Poutine: leur action a contribué à la mise en place d’un système féodal, dictatorial, en lien avec le pouvoir central, capable de lutter contre «les salafistes et autres courants venus du Golfe et prônant un islam pur et rigoriste, épuré des éléments traditionnels locaux» (p.100).

Comme le soulignait Jonathan Littell, la tchétchénisation revenait à privilégier la conception de Baratinski contre la stratégie Ermolov: «Baratinski, nommé en 1856 général en chef des troupes russes au Caucase, avait convaincu le tsar de mettre fin à la politique de la terre brûlée d’Ermolov, son prédécesseur, pour au contraire chercher des hommes liges chez les locaux capables de "pacifier" même les plus opposés  au joug russe» (p.90).

Certes, on ne pouvait écarter d’un revers de main le risque de désintégration de la Russie qui s’opérait avant Poutine, particulièrement dans ce Caucase si compliqué où Moscou faisait face à plusieurs dilemmes, sur la place des populations russes comme sur le type de politique à mener. En effet, «l’enchevêtrement des groupes ethniques au Caucase septentrional, fruit en partie de l’ingénierie coloniale russe, puis soviétique, fruit aussi du nationalisme qui s’est emparé du monde depuis deux siècles, aurait certainement conduit à des tentatives d’érection de frontières ethniques comparables à celle des Balkans» (p.81).

Pourtant, on est aussi forcé de constater que la décision de relancer la guerre, dans des circonstances suspectes, a affecté en profondeur le fonctionnement de l’Etat: «importance du sécuritaire, centralisation du pouvoir, accent porté sur les devoirs plutôt que sur les droits des citoyens, racisme anti-Caucasiens, musellement des médias, justice aux ordres…» (p.50).

Si le Caucase du Nord constitue un enjeu essentiel pour Poutine, le Caucase du Sud l’est également. La recentralisation du pouvoir sous Poutine doit également s’apprécier à la lumière et en relation avec l’expérience géorgienne. Ce pays a vu l’arrivée de jeunes réformateurs au pouvoir, dont Saakashvili faisait partie, dans la foulée de la «révolution des roses» de 2003. Moscou a été prise de court par l’arrivée de Saakashvili, mais ne l’a pas vu d’un si mauvais œil au départ, tant son prédécesseur Chevardnadze n’était pas en odeur de sainteté.

Avec le souhait de Mikhaïl Saakashvili d’œuvrer à la réunification de la Géorgie, les relations allaient cependant vite se tendre: «il fallait s’ancrer à l’ouest, avant tout adhérer à l’Otan, créer une société de type occidental, ou du moins le faire croire» (p.144). Cela a induit une obsession anti-russe dans son équipe, politiquement pratique mais diplomatiquement dangereux ; toutefois, concède l’auteur justement, «Saakashvili eût-il été plus prudent des hommes envers les Russes, Poutine ne l’en aurait pas moins cassé» (p.149).

Des perspectives guère réjouissantes

Le tableau que Régis Genté dresse de la situation paraît particulièrement sombre.

Sur le plan intérieur, l’équilibre régional semble difficile à garantir, du fait de l’écart grandissant entre un discours sur la multi-ethnicité de la Russie, et une idéologie nationaliste russe et orthodoxe présente tant en matière de politique intérieure qu’extérieure. Ce brouillage des lignes altère l’efficacité de la politique moscovite. Selon l’auteur, ce système «tiendra tant que Moscou pourra acheter les loyautés des peuples du Caucase, de leurs élites surtout» (p.187). Ce qui est vrai pour le Caucase l’est sans doute encore davantage pour la Tchétchénie, dont l’évolution semble la séparer de plus en plus du reste de la Russie. «À regarder les choses dans une perspective historique, on se dit que la Tchétchénie se refait une santé en attendant de retenter sa chance d’arracher sa liberté à la Russie» (p.101), avance Régis Genté.

Sur le plan extérieur, le Caucase devrait rester un foyer de tension entre la Russie, les Américains et les Européens. Ici comme ailleurs, l'objectif de Poutine était de faire en sorte que la Russie soit désormais systématiquement associée à chaque grande décision politique internationale, et que ses intérêts ne soient plus ignorés. La guerre en Géorgie de 2008 se veut pour le Président russe le parfait contrepoint du Kosovo. «Que l’Occident cherche à affaiblir la Russie, notamment sur ses marges, comme dans le Caucase, c’est évident […] Mais que Moscou, lorsque Vladimir Poutine arrive au pouvoir, se choisisse l’Occident comme adversaire, probablement entre sincère rejet et stratégie calculée, est évident aussi» (p.133-134). Le projet d’Union eurasienne s’inscrit toujours dans cette volonté de créer un bloc qui permettra à la Russie de se défendre sur la scène internationale. Les événements de Crimée, postérieurs à l’ouvrage, ne semblent pas démentir l’auteur.

Les Jeux Olympiques de Sotchi enfin révèlent également une part d’ombre de la Russie contemporaine. Ils constituent pour Vladimir Poutine le couronnement de son action dans le Caucase, ainsi que celle de la Russie depuis le XIXe siècle. Autrement dit, «l’intention semble bien être de faire de cette mutation vers la modernité, du moins de créer les conditions d’un boom économique régional» (p.167). Cependant, le coût des JO de Sotchi est tout simplement faramineux : 36 milliards d’euros. Il s’agissait bien sûr de porter à un niveau de classe mondiale des infrastructures qui étaient déjà modestes à l’époque soviétique. On pourrait également retenir de positif la volonté de développer toute une région de manière volontariste ; mais l’envers du décor est marqué par une gabegie et une corruption terribles, au profit des hommes d’affaires proches de Poutine, qui réorganisent autour de lui une nouvelle oligarchie. Ainsi, selon l’auteur, «les JO de Sotchi devraient rester comme le reflet de ce qu’est la Russie de Vladimir Poutine. Une Russie qui redevient puissante, mais comme toujours aux pieds d’argile, minée qu’elle est par ses maux: corruption, absence d’Etat de droit, mépris du citoyen, omniprésence du sécuritaire, mémoire dissimulée et bricolée, inefficacité» (p.183).

Au final, on retiendra de l’ouvrage sa volonté de synthèse de l’évolution régionale. Plus précisément, on s’accordera avec l’auteur sur l’importance d’ausculter le Caucase pour savoir où va la Russie ; la restauration de la puissance de la Russie risque de se faire, dans les circonstances actuelles, au détriment du relèvement pacifique de la région. Le paradoxe est qu’en partant de cette opinion, on prend le risque de tomber dans la prophétie auto-réalisatrice : appeler de l’extérieur à un affaiblissement de la Russie, c’est renforcer les nationalistes les plus durs à Moscou...

Florent Parmentier

[1]Surnommé «L’Hérodote arabe», ce géographe musulman du Xe siècle a parcouru l’empire islamique pour étudier les peuples dominés: l’Espagne, la Syrie, la Perse, l’Inde notamment, et bien entendu la Russie. Retourner au texte.

 

Florent Parmentier
Florent Parmentier (3 articles)
Enseignant à Sciences-Po
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