France

L'émergence de nouvelles radicalités, vue par Frédéric Haziza

David Navaro, mis à jour le 02.04.2014 à 17 h 56

Dieudonné, Soral, Ayoub et les autres... Dans un climat délétère où la défiance vis-à-vis de la politique et de ses représentants n'a jamais été aussi prononcée, le journaliste Frédéric Haziza tente de retracer la généalogie d'une frange de l'extrême droite contemporaine.

Au «bal des quenelles» 2013 / Jean-Laurent Cassely pour Slate

Au «bal des quenelles» 2013 / Jean-Laurent Cassely pour Slate

Vol au-dessus d'un nid de fachos. Dieudonné, Soral, Ayoub et les autres - Frédéric Haziza

«T  out homme a le droit qu’on le combatte loyalement»  – Charles Péguy.

Les premières pages de la dernière enquête de Frédéric Haziza sont glaçantes. L’auteur retrace dans le détail le déchaînement de haine qui s’est abattu sur lui au cours des derniers mois. Un déchaînement tout d’abord souterrain qui s’est ensuite répandu sur Internet et les réseaux sociaux avec la plus grande violence. Un déchainement qui a mené le journaliste de confession juive à «justifier» la déportation de son grand-père dans les camps d’extermination nazis.

Cet ouvrage témoigne surtout de l’incompréhension d’un homme face à des comportements que l’on croyait confinés aux marges les plus radicales de notre société. Le point de départ de cette cabale numérique est le refus, par le biais d’un courrier, de Frédéric Haziza d’inviter Alain Soral dans son émission sur La chaine parlementaire. Perçu comme une atteinte au Maître, il est devenu l’objet de moqueries et sarcasmes d’une grande brutalité, une cible offerte en pâture à toute la vindicte anonyme et haineuse des forums, en définitive, un homme à abattre. Des réactions d’hostilité qui dépassent de très loin la légitime critique de son intégrité journalistique et que rien ne justifie sinon un antisémitisme inquiétant.

Vol au dessus d’un nid de fachos sonne parfois comme un règlement de comptes. Se dégage de ce texte une grande colère et une volonté d’en découdre enfin avec ceux qui ont sali sa réputation et son nom pendant des mois. Car Frédéric Haziza ne s’y trompe pas, son patronyme est devenu, pour une frange dépolitisée de la jeunesse, l’incarnation de la corruption journalistique, des collusions entre médias et politiques et de la soumission des élites à Israël.

Et, plus grave, de la mainmise des «sionistes» –subtil épithète qui désigne en réalité les Juifs– sur toutes les formes de pouvoir.

Cette plongée dans les profondeurs de la fachosphère est salutaire puisqu’elle nous livre les clés pour comprendre l’articulation entre les différents groupuscules qui la composent. Frédéric Haziza dépeint avec justesse une France à la dérive minée par ses démons communautaires, une France tribalisée qu’illustre le décrochage croissant entre les citoyens, quelle que soit leur classe sociale, et les élites qui les gouvernent. L’auteur décrypte ici les mécanismes d’une France «antisystème» qui se renforcent jour après jour, au gré des affaires politico-médiatiques et des grands mouvements de contestation sociétaux.

Une «solidarité subversive»

L’ouvrage se présente comme une enquête minutieuse sur la nébuleuse qui s’organise autour des trois figures tutélaires de la «dissidence» que sont l’humoriste Dieudonné, l’idéologue Alain Soral et le militant Serge Ayoub. Cependant, ce qui frappe à la première lecture, c’est que Frédéric Haziza n’insiste pas assez sur la dimension générationnelle de cette galaxie ainsi que sur son manque de cohérence idéologique: agrégats de plusieurs couches de contestation de nature différente qui, par la conjecture, s’entremêlent, défiant toute forme de noyau idéologique clairement articulé.

Toutefois, Vol au dessus d’un nid de fachos ne permet pas de comprendre le succès d’Alain Soral chez une frange de la jeunesse.

La stigmatisation systématique occulte la bonne compréhension d’un phénomène qui imprègne la société dans des proportions dont il semble aujourd’hui très difficile de prendre la mesure. Le charme de la pensée soralienne tient d’abord à la forme de son discours et à son talent d’orateur. Si ses ouvrages rencontrent un certain succès, notamment Comprendre l’Empire (Editions Blanche, 2011.), c’est surtout par le biais de ses vidéos qu’il diffuse sa pensée. Un moyen simple et efficace pour son auditoire d’absorber des sentences mêlant parler-vrai et conceptualisation pédagogique qui permet à quiconque de suivre ses raisonnements. Ses interminables logorrhées fascinent et sa capacité à capter l’attention est pour le moins déroutante.

Homme de culture qui se prévaut d’une grande érudition, Alain Soral s’appuie sur des grands penseurs dont il nous livre une interprétation aussi personnelle qu’orientée. Sa force d’attraction doit être analysée et décortiquée car c’est seulement en produisant une critique intelligente et argumentée de la grille de lecture soralienne que ses adversaires politiques parviendront à le faire reculer. L’ostracisme et la criminalisation de sa pensée a priori renforcera davantage sa chapelle et alimentera la foi inconditionnelle que lui portent ses fidèles.

D’autre part, le spectre d’une renaissance fasciste incarné par la figure de Serge Ayoub n’est pas crédible. Mettre Ayoub sur le même plan que le tandem Soral/Dieudonné ne semble pas pertinent tant la résonance de leurs voix respectives dans la société est différente. Sans l’affaire Méric, Ayoub n’aurait jamais été au centre de l’arène médiatique. Il est marginalisé de fait par l’héritage qu’il défend et par l’imagerie néofasciste qu’il véhicule.

Résister aux sirènes du reductio ad hitlerum

Si l’invocation du concept de Leo Strauss est devenu l‘apanage des extrémistes pour désamorcer toute forme de critique négative, il n’en reste pas moins pertinent dans le cas qui nous occupe: la principale limite du livre réside en effet dans le perpétuel parallèle qu’il dessine entre les personnalités qu’il dépeint et le IIIe Reich. «Sectateurs d’un nazisme d’un nouveau genre», «viande brune», «nazillons», les qualificatifs de discrédit sont légions. La nazification systématique de ses adversaires affaiblit l’enquête et occulte la compréhension des mutations inédites de l’extrême-droite française.

Car, contrairement à ce que suggère Frédéric Haziza, ce phénomène actuel n’est pas la résurgence du climat délétère de l’entre-deux-guerres. Au contraire, la plupart des figures contestataires décrites se battent pour des valeurs positives: lutte pour la liberté d’expression, défense d’une République assiégée par la cinquième colonne sioniste et noyautée par la banque et la maçonnerie, promotion d’un modèle de réconciliation nationale à coloration gaulliste, critique de tous les communautarismes...

L’habileté politique de l’hydre Soral/Dieudonné est sa capacité à produire une alliance contre-nature entre une frange de l’extrême-droite «historique» et un public jeune que la gauche a toujours essayé de «clientéliser». Et même si l’auteur nuance parfois son propos, le texte regorge de généralités et de simplifications qui ne permettent pas de comprendre l’attraction idéologique de cette galaxie et le charme qu’elle suscite sur toute une génération.

Malgré ses imperfections, Frédéric Haziza nous livre un ouvrage de combat courageux qui se veut une réponse engagée à ses diffamateurs. Une mise au point imparfaite mais nécessaire qui tire le signal d’alarme à un moment où des slogans antisémites ont émaillé la manifestation «Jour de colère» le 26 janvier dernier. Cet ouvrage s’inscrit donc plus que jamais dans une actualité alarmante qui confère une résonance particulière à ces mots de Charles Péguy: «Flatter les vices du peuple est encore plus lâche que de flatter les vices des grands.»

David Navaro

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David Navaro (5 articles)
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