Monde

Recep Tayyip Erdogan devrait se méfier du syndrome Menderes

René Dzagoyan, mis à jour le 29.03.2014 à 9 h 36

Le règne de l'actuel Premier ministre turc semble étrangement répéter une autre histoire, qui se finit tragiquement. Celle d’Adnan Menderes.

Erdogan, le 13 mars 2014.  REUTERS/Umit Bektas

Erdogan, le 13 mars 2014. REUTERS/Umit Bektas

Encore une fois, la médaille d’or de la répression de la presse a été attribuée en décembre par le Comité de protection des journalistes à la Turquie. Rien de plus normal quand on sait que, sur les rives du Bosphore, l’emprisonnement du plumitif est, depuis des lustres, un sport national. Les Chinois, avec leur 1,34 milliard d’habitants et leurs centaines de milliers de journalistes, ont dû se contenter de la troisième place. Mais soyons justes, le pays dirigé par Reccep Tayyip Erdogan est en progrès, puisque le CIPJ ne recensait en décembre que 40 hommes de presse emprisonnés l'année dernière contre 49 lors du décompte de 2012.

En revanche, la répression de l’information prend des formes nouvelles.

Non contents d’enfermer leurs canards dans des cages à poules, les autorités d’Ankara se sont attaqué à Internet, puis, en ce mois de mars, à Twitter, dans la lignée de la loi votée le 5 février 2014 permettant à l’autorité gouvernementale des télécoms, le TIB, de bloquer les sites de son choix, de stocker les historiques de navigation des particuliers pendant deux ans et de pister les internautes récalcitrants. Avis aux amateurs de sites érotiques. Pour les adolescents d’Istanbul, fini la toile, vive le voile.

Les nouvelles dispositions ont d’ailleurs fait deux nouvelles victimes. La première, Irfan Sanci, éditeur et traducteur des Exploits d'un Jeune Don Juan du poète surréaliste français Guillaume Apollinaire. La deuxième: un journaliste de Zaman, journal de la confrérie islamiste Gülen, bête noire d’Erdogan, qui avait égratigné le gouvernement via Twitter. Pourtant ce journaliste était de nationalité azérie. L’Azerbaïdjan étant classé en 7e position après la Syrie, cet audacieux journaliste aurait dû s’attendre à son sort.

On comprend que, par les temps qui courent, le gouvernement Erdogan ait ressenti la nécessité d’un sérieux coup de vis. Depuis décembre 2013, à la suite des inculpations de ministres en exercice pour fait de corruption, le pays traverse l’un des crises politique et économique les plus graves de son histoire. Soupçonnés de gülenisme, une bonne partie de la justice, de la police et de l’administration a été destituée, la livre turque avait perdu 22,5% de sa valeur en un an en janvier, la pomme de terre a triplé de prix et les capitaux étrangers à court terme s’envolent à tire-d’aile.

Au vu de la catastrophe annoncée, le pays retrouve ses divisions traditionnelles, exacerbées par les prochaines élections municipales (qui ont lieu le 30 mars), entre islamistes (scindés en edoganistes et gülenistes) et nationalistes (opposés entre kémalistes et ultra-militaristes), sans parler des Kurdes (séparatistes et fédéralistes), les uns et les autres repartis entre une côte ouest urbanisée attirée par l’Occident et un arrière-pays agricole figé dans son conservatisme, tous paramètres qui ne favorisent pas l’émergence d’une nation solidaire et formée au dialogue, d’autant que, fondée à l’origine sur la prééminence d’un groupe ethnique sur tous les autres, en Turquie, avoir le pouvoir signifie, le plus souvent, avoir tous les pouvoirs.

Ce n’est pas parce que l’histoire bégaie quand elle se répète, comme le disait Marx, qu’elle ne parle pas. Encore faut-il l’entendre.

Ainsi le règne d’Erdogan semble étrangement répéter une autre histoire, celle d’Adnan Menderes. De mai 1950 à novembre 1957, le fondateur du Parti Démocrate, le DP, occupe le poste de Premier ministre et rompt avec l’héritage kémaliste en ouvrant d’abord le pays aux capitaux occidentaux, puis en privatisant ensuite les entreprises publiques. Tout comme le fit Erdogan.

Gavée de crédits étrangers et de leur corollaire, les produits importés et les constructions nouvelles, le niveau de vie des citoyens turcs s’éleva. Sous les premières années du gouvernement Menderes, la Turquie connut près de 10% de croissance. Tout comme dans ces années Erdogan.

Cependant, la sanction arriva, inévitable. Plombée par une dette publique de 2,5 milliards et un déficit de 445 millions de l’époque, la livre turque s’effondra. Tout comme aujourd’hui.

En prévision des troubles à venir, Menderes reprit les rênes du pays d’une poigne de fer: nettoyage de l’administration publique (voir plus haut), restriction des droits de la presse (voir plus haut), arrestation des journalistes et interdiction des manifestations (voir plus haut).

Outrés par cette vague d’autoritarisme, les intellectuels et l’opposition, dirigée par le kémaliste Inonü, crièrent à la tyrannie, tout comme aujourd’hui Kemal Kiliçdaroglu, l’actuel chef du CHP, parti d’Atatürk. Dix-neuf députés de son parti, le DP, claquèrent la porte (pour l’instant ils ne sont que sept à avoir déserté l’AKP).

Fort de sa popularité parmi les classes défavorisées dont il a accru le bien-être, Menderes serre un peu plus la vis. Un tour trop fort sans doute, car le 27 mai 1960, un coup d’Etat militaire le fit descendre de son trône. Condamné pour violation de la Constitution, il est pendu le 17 septembre 1961.

Les politiques oublient trop souvent qu’ils racontent au passé les erreurs commises au présent. Il n’y a pas que les peuples, hélas, qui ont la mémoire courte, il y a aussi ceux qui les dirigent. Mais à ceux, comme Erdogan, qui croient que l’autoritarisme est le remède à tous les maux parce qu’il leur fournit à la fois le confort dans l’action et la griserie du pouvoir, il n’est pas inutile de rappeler le fameux adage de Clemenceau: les dictatures sont comme le supplice du pal, elles commencent bien, mais elles finissent toujours mal.

René Dzagoyan

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