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Le problème de l'Europe, c'est...

Gilles Finchelstein, mis à jour le 20.03.2014 à 14 h 42

Le problème de l’Europe, c’est de répéter ad libitum que le problème c’est l’Irlande, l’Allemagne, la France ou d’autres.

Justus Becker, dit COR, travaille sur un graff sur le mur de protection qui entoure le chantier de la BCE à Francfort, en mars 2014. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Justus Becker, dit COR, travaille sur un graff sur le mur de protection qui entoure le chantier de la BCE à Francfort, en mars 2014. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Le problème de l’Europe, c’est l’Irlande –avec son taux d’impôt sur les sociétés de 12,5%, un taux de moitié inférieur au taux moyen de l’Union et qui est l’une des illustrations de la concurrence fiscale interne que se livrent les Etats-membres.

Le problème de l’Europe, c’est l’Allemagne –qui a déséquilibré la zone euro par une gestion à tout le moins tardive de la crise et la déséquilibre encore avec ses 200 milliards d’euros d’excédents commerciaux en 2013.

Le problème de l’Europe, c’est la France –qui continue de croire que l’Europe, y compris à vingt-huit, devrait et pourrait ressembler à la France en plus grand.

Le problème de l’Europe, c’est de répéter ad libitum que le problème c’est l’Irlande, l’Allemagne, la France ou d’autres. C’est un symptôme de repli frileux que de chercher sans cesse des bouc-émissaires.

C’est le signe d’un intérêt général européen qui s’efface et d’intérêts nationaux qui s’aiguisent. C’est parfois même une triste victoire posthume de Margaret Thatcher lorsque l’Union n’est plus jugée qu’à l’aune de la contribution budgétaire nette de son pays.

Reprenons l’analyse autrement.

Le problème de l’Europe, c’est son illisibilité. Ses institutions sont complexes –et pas seulement parce qu’elles ne sont pas calquées sur nos institutions nationales.

Le Parlement européen? Un tout récent eurobaromètre confirme qu’à peine 50% des Européens savent qu’ils y élisent directement leurs députés.

La Commission? Elle n’est pas seulement trop dogmatique et trop technocratique, elle est devenue sans saveur et sans relief – il faut avoir des connaissances relevant de l’archéologie pour citer sa dernière initiative ambitieuse…

Le Conseil? Il légifère dans la pénombre, voire dans l’ombre.

Le «trilogue»? Nul ou presque n’en connaît simplement l’existence, alors que c’est le lieu où se nouent la plupart des compromis entre le Conseil, la Commission et le Parlement européen, bien à l’abri de la lumière et même souvent des politiques.

La «comitologie»? Nul ou presque ne connaît la signification de ce barbarisme –alors qu’il s’agit de la procédure d’adoption de textes parfois importants.

Le problème de l’Europe, c’est l’indifférence qu’elle suscite de plus en plus. L’indifférence des électeurs : plus le Parlement a de pouvoirs, moins il a d’électeurs, - l’abstention est passée de 38% en 1979 à 57% en 2009 et nul ne sait quel chiffre peut être atteint en mai prochain. L’indifférence des citoyens : depuis maintenant quatre ans, l’opinion dominante parmi les citoyens vis-à-vis de l’Union, ce n’est ni le soutien ni le rejet – simplement la neutralité, une molle neutralité.

L’élection du nouveau Parlement européen en mai prochain pourrait être l’occasion de lutter contre cette illisibilité et cette indifférence. Il faudrait pour cela faire preuve de pédagogie pour expliquer ce que peut faire et ce que ne peut pas faire l’Union. Il faudrait aussi retrouver le chemin de la politique –c’est-à-dire, sur notre continent, le débat entre la gauche et la droite.

Il serait bien sûr illusoire d’espérer que toute l’Union bascule, par un coup de baguette magique, à droite ou à gauche : demain comme hier, il y aura des gouvernements de gauche et de droite, des commissaires de gauche et de droite et, au Parlement comme ailleurs, la nécessité de nouer des compromis entre la gauche et la droite. Mais il est légitime de se battre pour que les électeurs puissent peser davantage sur le choix des hommes et des orientations.

Du «et-et» au «ni-ni»

De ce point de vue, il est heureux que les partis européens désignent ce que Martin Schultz a appelé le «Spitzenkandidat» –c’est-à-dire le candidat qui sera demain la «tête de liste» pour la campagne et après-demain le président de la Commission si le rapport de forces lui est favorable. Tous les grands partis européens ont désigné le leur –au congrès de Dublin, après avoir trop regimbé, le PPE va enfin faire de même.

Mais la politisation ne suffira pas à tout résoudre. Le problème de l’Europe est plus profond, c’est qu’elle n’a plus de projet –et l’austérité budgétaire n’en est pas un. Elle défendait il y a dix ans le «et-et» –d’un côté, l’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale; d’un autre côté l’approfondissement avec la monnaie unique. Elle se résout aujourd’hui au «ni-ni» –ni élargissement pour bâtir un grand espace, qui inclurait après-demain la Turquie et l’Ukraine, rivalisant avec les Etats continents; ni approfondissement pour construire une zone vraiment plus fédérale autour de l’euro... alors qu’il faudrait faire les deux.

Le problème de l’Europe, c’est qu’elle a un modèle de société spécifique, que c’est le plus beau modèle du monde –démocratie politique, économie de marché régulée, solidarité sociale, libéralisme culturel– mais qu’elle ne le sait pas et ne le défend pas.

Le problème de l’Europe, c’est qu’on ne connaît plus que ses problèmes –alors qu’elle a tant de réussites à son actif.

Le problème de l’Europe, c’est qu’elle s’apparente à une église qui compterait, paradoxe étonnant, beaucoup de pratiquants mais plus guère de croyants.

La solution pour l’Europe, c’est que davantage d’Européens retrouvent le chemin de l’engagement.

Gilles Finchelstein
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