Culture

La traduction assassine de Heidegger

Michel Cluot, mis à jour le 23.03.2014 à 16 h 57

François Fédier signe une traduction inintelligible de l'un des grands livres de Heidegger, en apportant une nouvelle contribution au massacre de la traduction des œuvres du philosophe par Gallimard.

Martin Heidegger. for PIFAL / Arturo Espinosa via FlickrCC License by

Martin Heidegger. for PIFAL / Arturo Espinosa via FlickrCC License by

Apports à la philosophie. De l'avenance - Martin Heidegger, traduction de François Fédier

Heidegger n’est pas en France un philosophe comme les autres. Dans son beau livre paru en 2001 consacré à l’histoire de la réception française de Heidegger, Dominique Janicaud montrait que l’histoire des relations de Heidegger avec la France, depuis la parution d’Être et Temps (1927) jusqu’aux années 2000 (où l’enquête de Janicaud trouve sa butée chronologique), réunit toutes les caractéristiques d’une love story (Voir D. Janicaud, Heidegger en France, 2 tomes, Paris, Albin Michel, 2001).

Heidegger et la France: une relation privilégiée

L’influence intellectuelle du philosophe allemand durant plus d’un demi-siècle sur les penseurs français constitue en soi une aventure intellectuelle multiforme, comprenant de nombreux coups d’éclats, des retournements spectaculaires, d’étranges rétentions, suscitant des formes très diverses de fascination et de rejet mais aussi de déplacements imprévisiblement créateurs. Etonnant processus s’étendant sur trois générations au cours duquel s’est accomplie dans le champ philosophique, une heideggerianisation de la réflexion au sujet de laquelle Alain Renaut notait, à juste titre, qu’on ne trouve rien de comparable dans aucun pays (Cité par D. Janicaud, ibid., p. 9, note 8.). Même s’il est sans doute exagéré de dire que Heidegger est aujourd’hui un auteur plus discuté et étudié de ce côté du Rhin que dans son propre pays, il est peu contestable que la reconnaissance lui est d’abord venue de l’étranger, et plus précisément de ce pays –la France, l’"ennemi héréditaire"– où Heidegger a su nouer, avec Jean Beaufret et René Char, quelques-unes des amitiés qui auront assurément le plus compté dans sa vie, dans ce pays où l’on raconte qu’il aimait tant venir –son visage s’éclairait, paraît-il, quand il traversait la frontière dans le sens Allemagne/France, et se rembrunissait au retour, selon Roger Munier (Cité par D. Janicaud, ibid., p. 15) –pour aller à Paris, à Aix-en-Provence, à Cerisy, ou à Le Thor, lui qui fut sans doute le philosophe le plus casanier depuis Kant, et qui ne sortit jamais de l’Europe.

Sa vie durant, Heidegger se montrera particulièrement attentif à la réception de sa philosophie en France, n’hésitant pas à donner parfois de sa personne en répondant à certaines invitations pour apporter les éclaircissements demandés, accueillant avec hospitalité les intellectuels venus le rencontrer dans sa Hütte à Todnauberg, adressant à Jean Beaufret une longue lettre mémorable pour répondre à une question que celui-ci lui posait sur l’humanisme.

Dans cette histoire, elle aussi faite de bruit et de fureur, la traduction des œuvres de Heidegger occupe une place non négligeable, et ce depuis le début. Sans doute ne pouvait-il en être autrement, étant donné la langue philosophique si singulière de Heidegger, qui constitue un défi traductologique presque permanent.

Histoire de la traduction

En cette affaire, les choses n’avaient pourtant pas si mal commencé. En 1938, Henry Corbin publiait en traduction française chez Gallimard le premier volume de textes du philosophe sous le titre de Qu’est-ce que la métaphysique?, en livrant un ouvrage de lecture certes difficile, mais parfaitement intelligible. C’est Henry Corbin qui, le premier, dénicha dans l’ancien français l’adjectif "historial" –visant à restituer la différence entre ce qui relève de la science historique (historisch) et ce qui est intimement lié à l’historicité proprement dite– en se référant au Miroir historial du monde (traduction française publiée à Paris en 1495 du Speculum historiale de Vincent de Beauvais). C’est lui aussi, hélas, qui traduisit Dasein par "réalité-humaine", en cherchant par-là à éviter, des "néologismes inattendus ou irritants" (Avant-propos du traducteur, p. 13.), pressentant tout un destin d’excès en la matière.

Puis vint la vague des traductions des années 1950 où, là encore, quelques belles réussites doivent être signalées Alphonse de Waelhens et Walter Biemel signèrent deux traductions : De l’essence de la vérité, en 1948, et Kant et le problème de la métaphysique, en 1953, en optant résolument pour la lisibilité, avec un indéniable succès. Roger Munier traduisit superbement en 1953 La lettre sur l’humanisme. André Préau, en une langue splendide –"si sobre et si méditée", de l’aveu de Jean Beaufret lui-même– donna un accès aux Essais et conférences en 1958. Jean Beaufret ne fut bien entendu pas en reste : en 1957, il traduisit avec Kostas Axelos Qu’est-ce que la philosophie?, puis, en 1958, avec Wolfgang Brokmeier, un texte assez bref sur Georg Trakl dans La nouvelle revue française. Contrastant singulièrement avec l’ensemble de ces traductions, la publication en 1958 par Gilbert Kahn de l'Introduction à la métaphysique laissa entrevoir de quelle façon certaines œuvres de Heidegger –parmi les plus importantes– feront bientôt l’objet d’une déformation et d’une "non-traduction" qui ont terriblement nui à la réception de la pensée du philosophe, et qui sont très largement responsables de sa réputation d’ésotérisme. La liste des bizarreries que l’on trouve dans sa traduction ne laisse pas en effet d’étonner:

Adestance, anté-spection, dé-latence, discession, estance, méversité, patéfaction, per-spection, prépotence, pro-de stin, pro-sister, proventuel, etc.

Traduction aberrante et jargonnante

Mais le pire, comme on le sait, était encore à venir. À la fin du mois d’octobre 1986, presque soixante ans après sa publication en allemand, et après une tentative très honorable de traduction partielle signée par Alphonse de Waelhens et de Walter Biemel en 1964, parut enfin la traduction intégrale d’Être et Temps aux éditions Gallimard, par les bons soins (sic) de François Vezin. Traduction aberrante, immédiatement contestée par la communauté universitaire dès sa parution, qui a suscité un véritable tollé, dont on a peine à imaginer l’ampleur rétrospectivement (Sur la réception de la traduction de l’opus magnum de Heidegger, voir D. Janicaud, ibid., p. 321-334.).

Toutes sortes de termes abscons y fleurissent généreusement:

Factivité, immondation, mondéité, temporellité, discernation, conjointure, entourance, ouvertude, dévalement, util, distantialité, disposibilité, temporation, etc.

Traduction "inutilisable", déclara Robert Maggiori (cité par D. Janicaud, ibid., p. 326), "illisible", "chose sans nom" qui occupe encore le marché aujourd’hui et qui aurait durablement barré l’accès à la pensée de Heidegger si Emmanuel Martineau n’avait publié l’année précédente une autre traduction intégrale de Sein und Zeit, à ses frais et dans une édition hors commerce, laquelle, de fait, est la seule à avoir véritablement servi.

Presque trente ans plus tard, on ne s’explique toujours pas comment les éditions Gallimard ont pu laisser paraître une telle traduction, ni comment les responsables scientifiques de la publication des œuvres complètes de Heidegger à la fin des années 1980 ont pu ne pas perdre tout crédit aux yeux de leur éditeur. La vérité est que, dès la fin des années 1970, Heidegger est devenu en France la "chose" d’un groupe d’heideggériens décidé à conserver jalousement son monopole. Roger Munier, qui s’en était aperçu très tôt, avait cherché à en informer Heidegger auquel il avait adressé une lettre en 1973 dans laquelle il s’efforçait d’attirer l’attention du Maître sur le fait que le cercle clos où Beaufret et les siens l’enfermaient risquait de le priver d’autres contacts. Il récidivera en 1976, à l’occasion de la publication de Question IV, en écrivant une lettre de protestation à Heidegger, signée par plusieurs "lecteurs et traducteurs français" (parmi lesquels Henri Birault, Lucien Braun, Alain Renaut, Jacques Taminiaux, Michel Haar et Emmanuel Martineau), pour le mettre en garde contre la captation d’héritage à laquelle son œuvre était alors en train de donner lieu par un certain nombre d’individus (entendez : Jean Beaufret, François Fédier et François Vezin), et surtout pour dénoncer l’esprit des traductions que ces derniers supervisaient, non seulement pleines d’inexactitudes et de négligences, mais pleines d’affectation, de complaisance langagière et de préciosité (Voir sur ce point D. Janicaud, ibid., p. 266-268). On aurait aimé que le Maître entende ce que les signataires de cette lettre ont cherché à lui dire, mais, compte tenu de son grand âge et de l'étroite amitié qui le liait à Jean Beaufret, il était prévisible qu’il fasse la sourde oreille. Le décès subit de Heidegger, le 26 mai 1976, deux mois seulement après avoir reçu cette lettre, acheva de clore cette affaire.

La récente traduction par François Fédier du livre de Heidegger intitulé en allemand Beiträge zur Philosophie (Vom Ereignis), rédigé entre 1936 et 1938 –qui passe aux yeux de certains spécialistes pour le second grand livre de Heidegger après Être et Temps– est malheureusement une suite de cette longue histoire, et constitue un scandale au moins aussi grand que la traduction par Francois Vezin de Sein und Zeit. Les mêmes qualificatifs pourraient être utilisés: traduction "illisible", "inutilisable", "caricature", "non-traduction", "bizarreries prétentieuses", "galimatias", etc.

Si Philippe Lacoue-Labarthe n’avait signé un compte rendu de la traduction de Vezin intitulé "L’ampleur du désastre" (Voir P. Lacoue-Labarthe, Libération, jeudi 12 mars 1987, p. 31.), nous aurions adopté ce titre pour parler de la traduction que vient de signer François Fédier.

Le drame est qu’il s’agit, une fois de plus, d’un livre majeur, dont on était en droit, comme l’écrit excellemment Christian Sommer dans sa note de lecture dont nous partageons toutes les réserves (Voir son compte rendu à paraître en ligne dans la prochaine livraison du Bulletin heideggerien), d’attendre une version accessible, "susceptible d’éclairer les lecteurs non germanistes sur les premières tentatives heideggériennes, déterminantes pour la suite de son trajet, de penser l’Ereignis".

Fédier n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai. Le même traducteur avait déjà cru nécessaire de traduire le très controversé Discours du Rectorat, Die Selbstbehauptung des deutschen Universität - que Gérard Granel traduisait simplement par L’auto-affirmation de l’Université allemande (Mauvezin, TER, 1982) -de manière à la fois aberrante et grotesque par L’université allemande, envers et contre tout, elle-même. Mais ce n’était là qu’une facétie, somme toute, par comparaison avec la présente traduction dont l’inintelligibilité bat tous les records et décourage les meilleures volontés à chaque page, presque à chaque ligne.

Le titre de l’ouvrage annonce assez clairement la couleur: si la traduction de Beiträge par "apports" plutôt que par "contributions" est relativement anecdotique, on ne peut pas en dire autant de la traduction du mot-directeur d’Ereignis, généralement rendu par "événement appropriant" ou "événement d’appropriation", et rendu ici par "avenance" –terme absent du français depuis la fin du XVe siècle, qui non seulement constitue en tant que tel un archaïsme rebutant (alors même que le terme d’Ereignis est courant en allemand), mais qui a en outre pour défaut d’effacer le champ du proprium indiqué par l’eigen de l’Ereignis.

Malheureusement, tout le reste de l’ouvrage est à l’avenant (sans mauvais jeu de mots), prenant systématiquement le contrepied du bon sens et de l’usage établi en matière d’interprétation de la philosophie de Heidegger en France depuis des décennies, multipliant les barbarismes, les archaïsmes et les néologismes les plus disgracieux et les plus abscons. Il n’est pas une seule page que l’on puisse lire sans sursauter et sans s’indigner. La liste des monstruosités pouvant figurer dans ce qu’il faut bien appeler un musée des horreurs serait longue. Citons, au hasard:

Allégir, allégie, nullition, nuller, retiraison, ouverteté, deifiement, fondamentation, abîmement, abandonnement, util, dignefier, jointoiement, secouement, étance, etc.

À cette manie jargonnante s’ajoute l’opération très fréquente et tout aussi dommageable de recourir à des paraphrases (amphigouriques) pour rendre des termes originaux pourtant simples: "ce qui vient se faire entendre" pour rendre Anklang, "ce qui se met en jeu" pour rendre die Zukünftigen, "déferlement de la pleine puissance" pour rendre Wesung,  "défense qui oppose son refus" pour rendre Verweigerung, etc.  Nous laissons le soin au lecteur de découvrir le résultat de ces options de traductions extravagantes combinées les unes aux autres, et de savourer les phrases parfaitement inintelligibles où il est question, par exemple, du "fondement ayant connu sa fondation [qui] est du même coup hors-fond pour l’écartèlement du clivage de l’estre, et infond pour l’abandonnement de l’étant par l’être" (p. 49).

Le pire dans ce galimatias est qu’il n’est à l’abri ni des contresens, ni des falsifications, dont certaines sont franchement inacceptables, telle la "traduction" de völklische Ideen par "idées nationales-socialistes" (p. 41) –alors même que le mouvement völklisch est notoirement antérieur au national-socialisme et ne s’y réduit pas–, ce dont le "traducteur" assume crânement la responsabilité dans une note de bas de page affligeante où s’atteste surtout son manque d’information historique.

C’est cette même cécité qui est à l’origine du choix hasardeux de certains termes dont il semble que le traducteur n’ait tout simplement pas vu qu’ils renvoyaient avec insistance à certaines sources bien précises. Comme le note Christian Sommer, la traduction du syntagme Adel des Seyns par "patriciat de l’estre" est irrecevable pour au moins deux raisons : d'une part parce que c'est faire fi du fait que le terme d’Adel renvoie, dans le contexte des Beiträge, à la "nouvelle aristocratie" (neuer Adel) rêvée par Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, ainsi qu’à des références politiques plus contemporaines, et d'autre part parce que c'est opter pour un terme d’origine romaine qui va nettement à l’encontre de la conception explicitement anti-romaine et résolument germanocentrique qui est alors celle de Heidegger. La même remarque pourrait être faite pour les termes d’origine hölderlinenne (Anfang, Innigkeit, Seyn, Steg, Wink, etc.) dont il ne semble pas que le traducteur ait su identifier la provenance.

Au total, donc, François Fédier nous livre aujourd’hui une traduction illisible et inutilisable, qui demandera à être intégralement refaite dès que les œuvres de Heidegger seront tombées dans le domaine public. D’ici là, compte tenu du fait que d’autres importants traités et textes encore inédits en français ont été rédigés par Heidegger dans la suite immédiate des Beiträge au cours des années 1940, il faut souhaiter que le travail de traduction sera enfin confié à d’autres mains, et que les approximations lyriques, réductrices et inintelligibles adoptées par Fédier pour la traduction des Beiträge  ne serviront pas de modèle.

Michel Cluot

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