Les mèmes: autoportrait de la culture Internet?

BusinessCat1 / Lindsey Turner via FlickrCC License by

BusinessCat1 / Lindsey Turner via FlickrCC License by

L'humour 2.0 révèle les nouveaux codes d'une génération «geek» ainsi que ses malaises.

Après le meeting du 1er mai 2012 de Nicolas Sarkozy, nombreux avaient été les internautes français à avoir rencontré, via leur messagerie ou les réseaux sociaux, les détournements grossiers d’une  photographie de l’ancien président, le montrant tour à tour survolté dans une boîte de nuit, victorieux d’un catcheur, sur la proue du Titanic, ou encore en tête d’affiche du film The Avengers. Subissant toujours plus de détournements, diffusé bien au-delà des frontières françaises, ce portrait surprenant de Nicolas Sarkozy était bel et bien devenu un mème. 

Originellement lié à la théorie de l’évolution, le terme de mème a subi, au cours des dernières années, un glissement de sens. Aux yeux des utilisateurs quotidiens du Web,  un mème désigne un phénomène massivement repris et décliné sur Internet: ce phénomène peut être une image, une vidéo, une phrase, un mot, ou même une idée, dont le destin est de se propager par l’action d’internautes via les messageries, réseaux sociaux, blogs, etc. Souvent, la diffusion massive de ces phénomènes internet s’accompagne de détournements parodiques; l’humour, le «lol», est une des motivations des créateurs et propagateurs de mèmes.

Aux origines du mème    

Au début des années 2000, la connaissance et le partage des mèmes Internet était essentiellement le fait de la communauté geek. C’est notamment sur le forum 4chan, mis en ligne en 2003 et peu accessible aux non-initiés, que sont nés les principaux mèmes: par exemple, les célèbres lolcats (images de chats accompagnées d’un texte souvent grammaticalement incorrect, ayant pour but de rendre l’image comique), ou encore le Pedobear (personnage de la culture manga, incarnant la pédophilie sous les traits d’un ours brun anthropomorphe, et repris par la communauté 4chan pour se moquer des utilisateurs aux tendances pédophiles). Au cours des dernières années, avec le développement du Web 2.0, plus interactif et démocratique, et l’utilisation massive des réseaux sociaux, la sphère de réception des mèmes s’est démocratisée. Une multitude de sites dédiés pullulent désormais sur la toile, parmi lesquels 9gag, memebase, knowyourmeme ou encore trolino. La plupart de ces sites sont présents sur Facebook et Twitter, et permettent aux visiteurs de partager leur contenu sur les réseaux sociaux sans inscription préalable, ce qui favorise leur diffusion à échelle très large, outrepassant largement le seul microcosme geek. Cependant, malgré ce décloisonnement, les messages véhiculés par les mèmes demeurent difficilement accessibles à qui n’est pas familier de la culture Internet. Plus précisément, la plupart des mèmes (surtout les plus récents) semblent constituer un autoportrait humoristique, parfois amer et nostalgique, de cette culture et de ses adeptes. 

Contextes et utilisations des mèmes

En effet, l’humour des mèmes reste très contextualisé, et repose sur une connivence entre les membres d’une communauté partageant le même langage, les mêmes références culturelles, voire les mêmes habitudes de vie. Un premier élément fédérateur de la communauté des adeptes des mèmes est la langue: les mèmes sont écrits dans un anglais familier, à la grammaire approximative et à la syntaxe bancale. Par exemple, on écrira systématiquement «Y U no (…)» («Why you no») pour signifier «Why don’t you (…)»; de même, on préférera le phonétique «Dafuq ?» à l’entière expression proverbiale «What the fuck?». Si la simplicité des messages ne requiert pas un bilinguisme parfait, la barrière de la langue exclut toutefois de la compréhension des mèmes les personnes éloignées de la pratique de l’anglais.

De temps à autre, sur les réseaux sociaux, des mèmes en français apparaissent; mais ils circulent peu, et sont rapidement moqués et critiqués par les «puristes», pour qui l’anglais est seul légitime dans l’univers des mèmes.  La connivence repose également sur les références qui fondent l’humour des mèmes: références à des films (Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux, ou plus récemment Twilight et The Avengers), à des jeux vidéo (Super Mario, Skyrim, Call of Duty, Diablo III, etc.), et à d’autres éléments de la culture jeune (comme les Pokémon, Bob l’éponge, ou le phénomène Justin Bieber, qui fait l’objet de toutes sortes de moqueries), sans lesquels il est difficile de comprendre une importante part des mèmes et d’en rire. D’autres mèmes font aussi allusion au quotidien des jeunes utilisateurs d’Internet: vie sociale sur Facebook, téléchargement, visionnage de contenus pornographiques, moteurs de recherche, etc. Ainsi, semblent exclus de la communauté les adultes de plus de trente ans, mais aussi tous les jeunes tenus à l’écart de cette culture proto-geek dont les références énumérées ci-dessus font partie. D’ailleurs, certains mèmes n’hésitent pas à se moquer de ces non initiés: de la mère de famille un peu empotée, incapable de manier un ordinateur, à la jeune fille écervelée se prétendant nerd parce qu’elle porte des lunettes aux montures épaisses.

Symbôle et symptôme de la culture 2.0

Au-delà de cette connivence, qui marque les bornes de la communauté des amateurs de mèmes, l’intérêt de cette forme d’expression des internautes est qu’elle constitue une représentation de la culture 2.0 par elle-même. À travers la création et la diffusion des mèmes semble se manifester un désir de reconnaissance mutuelle et d’appartenance, émanant d’une communauté encore jeune et peu légitime. En effet, la réflexivité est un élément récurrent des mèmes, particulièrement dans le sous-groupe des rage comics, sortes de bandes dessinées au graphisme élémentaire, mettant en scène des personnages récurrents («moi», les parents, la petite amie, etc.), dans des situations de la vie quotidienne. Un certain nombre de ces rage comics présentent le personnage principal devant son ordinateur, naviguant sur la toile, jouant à un jeu, ou épiant ses amis sur Facebook. Souvent, ce personnage se caractérise par sa fainéantise, son refus du dialogue réel (notamment avec les membres de la famille), et une addiction démesurée à l’ordinateur: par exemple, on le trouvera se laissant mourir de faim, ou négligeant de se rendre aux toilettes, tant il sera captivé par l’écran…

Ces mèmes, s’ils ont évidemment une visée comique, dénotent un besoin de reconnaissance de la part de ceux qui les créent, les «likent» et les diffusent. À travers eux, les amateurs de mèmes formalisent ce qui n’était auparavant qu’une somme de préjugés, plus ou moins fondés, sur la génération 2.0: temps incalculable passé devant l’écran, vie sociale réduite, incompréhension de la famille, etc. Ils semblent constituer une tentative de légitimation de comportements incompris et souvent considérés comme illégitimes hors des sphères Internet. Tout incite à penser que leur diffusion, leur reprise et leur détournement, manifestent une volonté de dédramatisation d’un mal souvent stigmatisé et dénoncé à tort et à travers par l’ancienne génération. 

Mais ce regard sur soi, largement ironique et autodérisoire, semble aussi s’accompagner d’une nostalgie inquiète: la nouvelle culture Internet se scrute parfois avec amertume et incertitude. Ainsi, on trouvera quelques mèmes manifestant une nostalgie de l’avant-Internet: le personnage «me when I was younger», qui apparaît dans certains rage comics, est souvent idéalisé, dépeignant un bonheur simple et touchant, et l’harmonie familiale. Plus surprenant, certains créateurs de mèmes adoptent une posture désabusée et quasi-moralisatrice, lorsqu’ils comparent les enfants de leur génération (pourtant très jeune!) avec ceux d’aujourd’hui, ou encore lorsqu’ils évoquent avec regret la culture des années 90 et les gadgets de la même époque.

D’autres mèmes expriment le constat amer d’un délitement du lien familial; enfin, le très récurrent «Forever alone», personnage de solitaire forcé déçu par la vie, s’il prête à rire par sa malchance, semble également symptomatique d’une crainte multiforme: crainte de l’absence de vie sociale, d’une existence morne passée dans l’attente d’une notification sur Facebook ou d’un simple texto; crainte, peut-être plus profondément, de la solitude réelle qui semble se tenir derrière l’illusion d’une vie sociale démultipliée, alimentée par le Web et ses réseaux sociaux.

En somme, si les mèmes Internet sont un lieu d’affirmation d’une communauté qui se cherche, ils sont aussi celui de l’expression, plus ou moins consciente, d’incertitudes et d’angoisses liées à cette identité émergente.

Alessandra Bensoussan-Sourau