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Plaisir et morale font-ils bon ménage?

Fanny Verrax , mis à jour le 12.03.2014 à 18 h 18

Dans un livre aussi divertissant que rigoureux, Norbert Campagna passe en revue les différents principes moraux qui peuvent servir à fonder une éthique de la sexualité.

Ecole de Fontainebleau / Graeme Churchard via FlickrCC License by

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L'éthique de la sexualité - Norbert Campagna

De DSK à Berlusconi, de John Terry à Paris Hilton, les comportements sexuels «hors-normes» n’ont pas fini de faire couler de l’encre. Mais en vertu de quels principes moraux acceptons-nous, ou condamnons-nous, certains comportements sexuels? C’est à cette question que tente de répondre le livre de Norbert Campagna, achevant de prouver, s’il en était encore besoin, que l’inimitié supposée par Nietzsche entre philosophie et sexualité n’a rien d’inéluctable.

Se basant sur une bibliographie importante et variée, notamment anglo-saxonne, l’auteur réussit néanmoins à faire entendre sa voix en proposant sept principes pouvant fonder une éthique de la sexualité: la nature, la modération, le consentement, l’égalité, l’autonomie, la dignité, et la perfection. S’attelant chaque fois à offrir une définition aussi claire que rigoureuse de chaque principe et à l’appliquer à la sexualité, l’auteur en vient à formuler des impératifs moraux découlant de l’acception de chaque principe.

Les principes du bon comportement sexuel

Par exemple si l’on prend comme principe fondateur d’une éthique de la sexualité l’égalité, l’auteur en fournit quatre versions, selon le type d’égalité en jeu.

Premièrement, l’égalité devant le non, dont l’impératif serait:

«Lorsque tu recherches le plaisir sexuel avec une autre personne, mets entre parenthèses ton pouvoir de nuisance, de sorte que cette personne puisse se dire qu’elle ne risque pas plus en te disant non que toi tu ne risquerais en lui disant non si c’était elle qui te sollicitait !» (p. 161);

Deuxièmement, l’égalité devant les risques, qui conduit à l’impératif suivant:

«Dans ta recherche du plaisir sexuel, fais toujours en sorte que la personne avec laquelle tu recherches ce plaisir ne risque pas plus en disant oui que toi tu ne risques en disant oui !» (p. 163) l’auteur pensant ici en particulier aux risques de grossesse et de MST.

Troisièmement, l’égalité du désir :

«Ne recherche le plaisir sexuel qu’avec une personne qui éprouve le même désir que toi pour la recherche de ce plaisir!» (p. 167)

Et enfin l’égalité du plaisir:

«Lorsque tu recherches le plaisir sexuel avec une autre personne qui le désire autant que toi, aies toujours l’intention de lui procurer le même plaisir qu’elle te procure!» (p. 174).

Pour chaque impératif, l’auteur évoque les problèmes que son application pourrait poser, ainsi que les cas qui nécessiteraient une exception (quid des personnes prostituées qui ne veulent pas éprouver de plaisir?). Il précise également quelles versions du principe d’égalité ont ses faveurs (l’égalité du pouvoir de nuisance) et lesquelles il juge trop fortes (l’égalité de désir).

Une éthique ébranlable

Très accessible, rigoureux, drôle parfois, le livre de Norbert Campagna a donc tout pour plaire, ou presque… Trois choses manquent à sa lecture, qui ne sauraient toutefois ternir la qualité de l’ensemble.

Premièrement les références aux morales religieuses, pourtant présentes, sont presque toutes basées sur le christianisme, l’islam étant évoqué au détour d’une phrase pour nous dire que le plaisir sexuel y est glorifié, les autres religions ou spiritualités étant complètement passées sous silence. Qu’une éthique de la sexualité choisisse d’ignorer ce que les religions en disent ne paraît pas le moins du monde gênant (au contraire), en revanche qu’elle fournisse un tableau aussi peu diversifié de la chose semble plus embêtant.

Deuxièmement, les cas de contradictions éventuelles entre les principes ne sont à mon sens pas assez clairement définis. L’auteur nous dit dans son introduction que d’après lui, «une éthique de la sexualité doit tenir compte des aspects de la dignité, de l’égalité, de l’autonomie, du consentement et de la modération», excluant donc seulement ceux de la nature et de la perfection, qu’il traite cependant tout aussi rigoureusement, mais aucune hiérarchie n’est proposée entre ces principes, et si de possibles conflits entre ces différentes éthiques sont évoquées, l’auteur ne s’y attarde pas.

Troisièmement, et quoique l’auteur s’en dédouane dans une note de bas de page, expliquant qu’une éthique des fantasmes sexuels ne saurait trouver sa place que dans une éthique des vertus:

«Dans la mesure où ces fantaisies ou fantasmes sexuels ne se traduisent pas en actes, ils ne semblent pouvoir devenir les objets d’une appréciation morale que dans le cadre d’une éthique des vertus, c’est-à-dire d’une éthique qui ne s’intéresse pas, ou du moins pas prioritairement, à ce que nous faisons aux autres, mais à ce que nous sommes, à ce que l’on pourrait appeler notre identité morale.» (p. 27)

On regrettera que dans un domaine où l’imaginaire tient une place si importante, l’auteur ne s’intéresse qu’aux actes. Cet oubli, quoiqu’apparemment volontaire, est d’autant plus gênant que certaines formulations d’impératifs semblent bien entrer en contradiction avec le fait de nourrir certains fantasmes: ainsi du principe d’autonomie, «Dans ta recherche du plaisir sexuel, sois toi-même et permet à l’autre d’être soi-même !» (p. 186), ce principe n’est-il pas violé si je m’imagine être Rett Butler dans les bras de Scarlett O’Hara, ou en moins rose-bonbon, si j’imagine abuser de l’autre, quand bien même ce fantasme ne se traduit pas en actes? Un autre principe qui semble pouvoir être violé par l’existence des fantaisies sexuelles est celui du consentement éclairé, même si là encore l’auteur est bizarrement silencieux sur le sujet.

Ecrivant que «toute personne qui veut accomplir un acte sexuel avec une autre personne est tenue de révéler à cette dernière toutes les informations dont on peut plausiblement admettre qu’elles pourraient avoir une influence décisive sur la décision de l’autre personne d’accomplir l’acte.» (p. 136), l’auteur n’en donne pourtant que des exemples factuels: révéler que l’on est marié, que l’on ne cherche pas à s’engager à long terme, que l’on est séropositif, etc. opposant ce dernier fait à celui de détester les escargots, pour bien montrer qu’il n’est pas besoin de tout savoir de son partenaire pour aboutir à un consentement éclairé, ou du moins qualifié, mais simplement de disposer «de toutes les informations qui pourraient être susceptibles de [nous] faire changer d’avis».

Si l’auteur n’aborde pas la question des fantasmes sexuels, il semble pourtant assez évident qu’une personne est susceptible de changer d’avis si elle apprend que son partenaire imagine avoir une relation sexuelle avec, au choix, Julia Roberts, une jument, son «ex», un enfant, etc. Quand bien même la fantaisie ne s’appliquerait pas à son identité à elle, elle pourrait également refuser d’avoir une relation avec quelqu’un qui s’imaginerait être quelqu’un de différent pendant l’acte.

Sans donc rentrer dans les méandres d’une éthique des vertus ne s’intéressant qu’à la réalisation de soi, il me semble que la prise en compte des fantasmes sexuels était possible, et souhaitable, même au sein de l’approche principalement déontologique choisie par l’auteur.

Fanny Verrax

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