Culture

Don Quichotte, l'invention du réel

Pascal Morvan, mis à jour le 07.03.2014 à 17 h 57

Dans cet essai nouvellement traduit, Alfred Schütz nous livre une interprétation radicale du Don Quichotte de Cervantès: et si le réel était soluble dans l’imaginaire?

Don Quichotte / Emmanuel Huybrechts via FlickrCC License by

Don Quichotte / Emmanuel Huybrechts via FlickrCC License by

Don Quichotte et le problème de la réalité - Alfred Schütz

Vaut-il mieux comme l’écrivait Proust rêver sa vie plutôt que la vivre? Pour l’auteur de La Recherche, la rêver, c’est encore la vivre...

Or, il y a aujourd’hui quelque chose d’intempestif, voire de subversif dans cette vision ténue de la frontière entre rêve la réalité. A bien des égards, l’injonction «réaliste» des temps présents récuse cette exaltation proustienne de l’imaginaire. Le verdict semble sans appel: le rêve, l’imagination ne seraient que fuite en avant et refus de la réalité. Au nom d’une acception univoque des faits et du réel, ils sont d’emblée anéantis et tournés en ridicule par l’arme de la dérision.

La réalité est-elle fictive?

Pourtant, à l'instar de Proust, nombre d’écrivains ont pointé l’ambiguïté de la relation entre le réel et l’imaginaire. Parmi eux, Borges qui voit dans la fiction rien moins que la réalité elle-même. Les premiers mots d’Ulrica sont de ce point de vue sans équivoque: «Mon récit sera fidèle à la réalité ou, du moins, au souvenir que je garde de cette réalité, ce qui revient au même.» (Le livre de sable, trad. Françoise Rosset, Paris, Gallimard, 1978, p. 20). De même, dans Une chambre à soi, Virginia Woolf prévient son lecteur: «Il y a des chances pour qu’ici la fiction contienne plus de vérité que la simple réalité.» (Une chambre à soi, trad. Clara Malraux, Paris, Denoël, coll. 10/18, 1992, p. 9). De manière encore plus explicite, Nathalie Sarraute écrit à propos de son livre Les fruits d’or, sujet central du roman: «Il me transporte dans un monde irréel. C’est le monde du rêve. C’est le monde le plus réel qui soit.» (Les fruits d’or, Paris, Gallimard, 1963, p. 88). Les exemples pourraient se multiplier à l’infini tant le roman opère de son propre genre une quasi fusion entre fiction et réalité. Mais ce genre a une source commune qui a bouleversé les codes et les modes de représentation du réel: le Don Quichotte de Cervantès (V. sur ce point Marthe Robert, Roman des origines et origines du roman, Paris, Gallimard, coll. «Tel», 1972).

Don Quichotte: roman de l'imaginaire et de l'identité

Paru à l’orée du XVIIe siècle, Don Quichotte est, en effet, considéré comme le premier roman moderne. Au début du récit, Alonso Quijano, un hobereau féru de romans chevaleresques, décide, dans un geste de folie, de se métamorphoser en chevalier errant en s’autoproclamant l’hidalgo Don Quichotte de la Manche. Par son opiniâtreté à s’incarner dans son propre héros, l’imagination de Don Quichotte défie les lois de la «réalité» et de l’identité. Il relativise la frontière entre le réel et l’imaginaire, le Moi et son idéal: «je» devient un autre… Partant, la novation du chef d’œuvre de Cervantès tient à qu'il a trait au thème essentiel du rapport entre vérité et littérature formulé ainsi par Marthe Robert: «Quelle est la place des livres dans la réalité? En quoi leur existence importe-t-elle à la vie? Sont-ils vrais absolument ou de façon toute relative et, s’ils le sont, comment prouvent-ils leur vérité?» (Marthe Robert, L’ancien et le nouveau. De Don Quichotte à Frantz Kafka, Paris, Grasset, 1963, p. 11).

En définitive, Don Quichotte interroge plus largement l'énigme de la «réalité»: est-elle objectivable et accessible d’un point de vue universel? Au prisme du roman de Cervantès, c’est la question fondamentale posée par le philosophe et sociologue Alfred Schütz dans cet essai précieux, aux antipodes de l'hyperréalisme dominant (V. sur ce point: Annie Le Brun, Du trop de réalité, Paris, Stock, 2000 et Mona Chollet, La tyrannie de la réalité, Paris, Calmann-Lévy, 2004), publié en 1946 dont la traduction revue et corrigée par Thierry Blin vient de paraître.

La sociologie phénoménologique: des réalités innombrables

Penseur iconoclaste, Alfred Schütz (1899-1959) est décrit comme un «homme d’affaire le jour, […] philosophe la nuit» (Husserl). Il construit une œuvre originale, au croisement des savoirs, qui tente de concilier deux disciplines a priori antagonistes: la sociologie et particulièrement celle, compréhensive, de Max Weber dont il revendique l’héritage et la phénoménologie dans le sillage d’Edmund Husserl. À la fois disciple et dissident, Schütz rompt, d’un côté, avec l’égologie transcendantale husserlienne et, de l’autre, avec l’hermétisme disciplinaire de la sociologie à la philosophie pour tracer une troisième voie, celle de la «sociologie phénoménologique». À l’inverse de l’objectivisme froid des sociologues durkheimiens, il refuse d’identifier les faits sociaux à des choses en privilégiant «l’intersubjectivité comme une donnée ontologique, un a priori, un allant de soi structurel» (Thierry Blin, Préface à Alfred Schütz, Essais sur le monde ordinaire, Paris, Editions du Félin, 2007, p. 14).

Pour Schütz, il n’y a pas de réalité objective mais des «réalités multiples», thème qui lui est cher et qu’il développe notamment dans son interprétation du roman de Cervantès. Selon lui, l’objectivation de la réalité n’est qu’une construction sociale: «L’origine et la source de toute réalité, que ce soit du point de vue absolu ou pratique, est donc subjective. Elle repose sur nous-même. D’où cette conséquence qu’il existe plusieurs ordres de réalité –probablement un nombre infini–, chacun possédant un style d’existence spécifique et indépendant […].» (p. 8). Il réactualise ainsi la théorie des différents ordres de réalité élaborée à la fin du XIXe siècle par William James (William James, Principles of psychology, New York, Henry Holt and Company, 1890) suivant laquelle «[t]oute affirmation qui demeure sans contredit est ipso facto acceptée comme vraie et est, dès lors, considérée comme étant une réalité absolue.» (p. 7). À cette aune, ce que nous appelons «réalité sociale» n’est en définitive qu’une opinion acceptée et intériorisée comme allant de soi. Pour paraphraser Nietzsche et son perspectivisme, il n’y a pas de réalité, il n’y a que des interprétations…

À l’exemple de Don Quichotte, chacun invente sa propre réalité. Selon Schütz, les aventures de l’ingénieux hidalgo ne sont pas déconnectées d’une pseudo-réalité qui demeure insaisissable. Si le monde imaginaire de Don Quichotte relève de la folie pour ses semblables, il est, à ses yeux, absolument réel. Afin d'en rendre compte, Schütz évoque la possibilité d’une «dialectique non-hégélienne» tout comme il existe une «géométrie non-euclidienne» (p. 20). Mais pour que l’enchantement ait lieu et se pérennise, il faut que le sujet arrive à convaincre les autres de la véracité du «sous-univers» de son imaginaire et conserve une foi inébranlable dans la réalité de celui-ci. Inversement, la perte de foi signe l’abandon de la réalité de son sous-univers privé.

C'est pourquoi Schütz analyse l’épilogue de Don Quichotte comme une dé-croyance (p. 51-56). La tragédie tient à sa désillusion: il ne croit plus en la réalité de son monde chevaleresque. Dès lors, si seule la foi partagée dans l'existence des termes de la réalité d’autrui garantit l’intercommunication, l’expérience intersubjective fonctionne à la confiance, c'est-à-dire à la croyance. D’où l’assertion schützienne: «l’existence d’enchanteurs est infiniment plus qu’une hypothèse» (p. 18)…

Pascal Morvan

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