France

Le peuple substitué de Patrick Buisson: la campagne néo-légitimiste de Nicolas Sarkozy

Frédéric Lowenfeld, mis à jour le 05.03.2014 à 16 h 39

Comment Patrick Buisson en nourrissant le candidat Sarkozy à la présidentielle de 2012 de son idéologie a été à la fois le symptôme et l'acteur de la fin de la pensée gaulliste à droite.

Patrick Buisson pendant un meeting de campagne de Nicolas Sarkozy, en mai 2012.  REUTERS/Philippe Wojazer

Patrick Buisson pendant un meeting de campagne de Nicolas Sarkozy, en mai 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

Dans le cadre de notre partenariat avec NonFiction, nous republions l'analyse parue le 27 mai 2012 sur le rôle de Patrick Buisson dans la campagne de Nicolas Sarkozy

On a parlé à raison au dénouement de la présidentielle de 2012 de la part de responsabilité du conseiller de Nicolas Sarkozy dans la défaite de son Télémaque, et ce pour s'interroger sur le fait de savoir si la stratégie retenue a minimisé la défaite ou amplifié le rejet, en soudant la gauche contre l'ex-président.

La question n'a rien d'anecdotique car elle est au cœur des grandes transformations de la droite depuis quelques années et elle sera probablement encore plus importante au regard des recompositions futures.

Qu'un homme au passé si peu républicain ait pu, l'espace de quelques années, devenir le maître d'œuvre du discours d'un président de la République nous éclaire aussi sur la fragilité idéologique de ce qui reste de la famille gaulliste et démocrate-chrétienne. Cette amnésie, ou plutôt ces lacunes, ont laissé la droite républicaine vidée de ses anticorps, offerte complètement à un discours extérieur qui peu à peu s'est substitué à celui qu'elle tient depuis la Libération. Au coeur de cette substitution, la redéfinition du concept de peuple a constitué une véritable clef de voûte autour de laquelle s'est constitué le nouvel édifice idéologique de la droite.

Patrick Buisson a été l'un des initiateurs visibles d'un mouvement invisible beaucoup plus profond de recomposition historique qui s'accomplit selon un déplacement de l'axe central bonapartiste non plus vers l'orléanisme de l'ancienne UDF qu'il a en partie absorbé, mais vers une nouvelle synthèse avec un néo-légitimisme qui va de Marine Le Pen à la Droite populaire. Le peuple qu'a invoqué Nicolas Sarkozy n'était tout simplement plus le peuple républicain, mais cet autre peuple, fantasmé, rêvé et véritablement introuvable, qu'a conceptualisé l'extrême droite contre l'idée républicaine, celui de Maurras, et sa campagne, quoique formellement excellente, buta sur l'impossibilité structurelle d'obtenir une majorité en France sur le peuple de substitution auquel il faisait référence.

L'après-6 mai nous avait replongé néanmoins dans une réalité incontournable: les cinq ans qui viennaient de s'écouler ont changé le visage de la droite. La question n'est plus de savoir si la barrière d'espèces entre UMP et FN va céder, mais quand et selon quelles modalités, car ce sont les fondements de la conception que la droite se fait du peuple qui ont changé à jamais à travers le sarkozyme.

«Majorité silencieuse» ou «pays réel»?

Il faut ici souligner dans l'histoire des droites nationales l'importance de la notion de pays réel, concept dont la postérité fut importante au point d'être le titre de la revue rexiste belge dirigée par Léon Degrelle. Cette notion de «pays réel» a été importée dans le discours ex-présidentiel sous un autre vocable, celui de «majorité silencieuse», par Patrick Buisson dont les ascendances idéologiques «légitimistes» n'ont jamais été reniées.

Elle fut utilisée par Nicolas Sarkozy lors d'une émission de novembre 2011 qui le confrontait à un panel de Français. Elle marquait un écart notable avec la tradition gaullienne, d'autant plus difficile à détecter que l'on ne peut le percevoir qu'au regard des professions de foi référendaires très nombreuses formulées par ce dernier. Pour les gaullistes, il n'y a pas de majorité silencieuse. Le gaullisme est un existentialisme politique pour lequel seule l'expression populaire, y compris par référendum, constitue le juge de paix.

Le terme de «volonté populaire» s'oppose à tout essentialisme puisque la volonté est susceptible de changement. Ainsi De Gaulle se retire en 1969 du fait de l'expression de cette volonté, validant l'idée selon laquelle l'Etat républicain est au centre d'un espace vide dont les acteurs sont substituables par expression de la souveraineté, rejoignant ainsi par les actes la définition théorique que Claude Lefort donnait de l'espace démocratique.

Pour sa part «la majorité silencieuse» qu'une approche nominaliste percevrait comme fort différente de la notion de «pays réel» remplit en fait cette même fonction d'introduction d'une légitimation perpétuelle et irréfragable d'un ordre lui-même immuable qui refuse la conception républicaine ab initio puisque celle-ci vise à substituer à l'ordre naturel un ordre conventionnel. Ce concept permet de poser une sorte d'adéquation naturelle entre une famille politique et le destin national, et de dé-légitimer toute option alternative. Le néo-légitimisme s'inscrit dans la longue durée, il se perçoit plus vrai car plus ancien, héritier de l'origine, de Clovis, il ne peut être qu'identitaire.

S'il existe en matière économique un ordo-libéralisme, ce dernier s'accompagne ici en l'espèce d'un ordo-légitimisme qui vise à perpétuer un équilibre politique en retirant à la volonté populaire le loisir d'y déroger. En somme, il y a un ordre naturel qui est bouleversé lorsque la droite ne gouverne pas. D'ailleurs ce bouleversement de l'ordre naturel était censé déclencher des catastrophes comme un tsunami financier. Le champ lexicologique utilisé pour discréditer la gauche est systématiquement celui de la nature et du providentialisme, de la culpabilité et de la nécessité, donc néo-légitimiste.

Joseph de Maistre concevait la révolution comme une épreuve mais elle s'inscrivait dans un dessein divin. Anti-naturelle, elle relevait de la punition. Le même schéma mental demeure à l'œuvre. A cet essentialisme, il faut un peuple à sa mesure au sein duquel la volonté n'est plus l'expression de la souveraineté. Il faut dès lors relier le concept de peuple à un ordre au-delà de tout positivisme juridique ou constitutionnel. Le peuple est ainsi vidé de sa substance politique: ni contrat social, ni conception renanienne de la Nation n'y ont leur place puisque la volonté initiale et souveraine en est bannie au profit du règne de la Nature. A ce naturalisme, il faut naturellement une conception moniste du peuple, réifié, massifié, profondément unitaire au risque de l'abstraction pure.

Un néo-légitimisme émergent

En effet, on feint d'ignorer la réalité des conflits d'intérêt, la diversité des aspirations et des parcours sociaux et finalement les tensions inhérentes à toute société entre classes sociales. Quelles que soient les conceptions philosophiques ou sociologiques que l'on pouvait adopter au sujet de ce concept de classes et de leurs rapports réciproques, il était admis que des divergences existaient et n'en obéraient pas pour autant toute conscience républicaine et toute aspiration à l'unité.

La position de Nicolas Sarkozy ne cessant de fustiger les corps intermédiaires, subordonnait ces réalités sociales à un modèle politique selon lequel le Prince reflète son peuple de même que le peuple reflète son Prince dans une unité et une réversibilité idéalisée, l'un étant le miroir de l'autre. Un narcissisme politique, d'une grande verticalité, était puissamment à l'œuvre.

Les diviseurs sont donc contre l'ordre naturel. On ne peut s'empêcher de songer au processus de légitimation de la répression des troubles populaires tel que le rapporte l'historien Boris Porchnev sous le règne de Louis XIII. Les révoltes paysannes d'alors étaient réprimées aussi parce qu'elles contestaient un Ordre naturel voulu par Dieu. Cujus regio ejus religio nous dit l'adage qui justifiait en pleine Réforme que le peuple épousât la religion du Prince.

Mais suivant cette devise retournée par le nationalisme intégral de Maurras, il n'est pas moins prudent que le Prince embrasse la religion de son peuple. On retrouve ici le paradoxal «positivisme» catholique de l'Action Française, faisant de la catholicité une condition du pouvoir car attestant de cette ressemblance fondamentale, de ce mimétisme entre le populaire et le régalien, reliés par le fil continu de la foi commune.

En se voulant le candidat du peuple, Nicolas Sarkozy disait «je suis comme vous» et cette ressemblance devient fondatrice de tout lien politique vertical mais aussi, on le verra, horizontal. Cette conception pose également la fiction d'une forme de rapport charnel nécessaire entre le pays dans sa géographie physique et mentale et l'ordre politique. Du sommet de l'Etat aux racines des arbres qui enserrent la dépouille des morts, de la matérialité d'une géographie physique à l'idéalité d'un ordre politique, il s'agit à travers ce discours de recréer une unité fictive et une nécessaire correspondance charnelle, physique entre le sommet et la base.

C'est le motif barrésien de la terre et des morts qui ressurgit, visant à objectiver dans l'ordre de la nature et du temps l'identité du pays et d'en bannir la volonté des individus qui ne sont alors plus que le produit d'un sol, le fruit d'un enracinement. C'est enterrer définitivement la conception de la Nation autour de laquelle l'ensemble des républicains des deux rives se rejoignaient, faisant ainsi de la France une grande idée qui fondait un grand peuple par l'intermédiaire d'un contrat social.

Ethnos contre Demos, deux visions antagonistes du peuple

Il y a donc dans le discours de la droite «nationale» dont est issu Patrick Buisson une conviction fondamentale selon laquelle le peuple, dont le basculement vers la gauche serait une illusion, doit retrouver son rapport privilégié avec le Prince, obéré par le régime républicain représentatif.

La grande alliance entre la tête de l'Etat et le peuple contre les classes et corps intermédiaires hante l'histoire française depuis la relecture de l'apogée de l'absolutisme par les penseurs de la Restauration. L'interprétation de la Révolution par une certaine droite est en fait celle d'un paradis perdu par une révolte dont les principaux responsables seraient les éléments élitistes de la bourgeoisie ayant instrumentalisé le Peuple. On se retrouverait face à une alliance substituée à l'alliance fondamentale avec la Couronne dont la légitimité vient de Dieu.

Guillaume Peltier, autre néo-légitimiste passé par la double formation FN et Villiériste, pouvait ainsi écrire «J'ai la conviction que le clivage fondamental n'est plus celui Droite-Gauche, mais celui du peuple contre les élites», résurgence de ce mode de lecture de la révolution transposée au monde contemporain. Le peuple est formalisé comme une masse indifférenciée, nécessaire pourtant à la permanence de l'identité de la France car il porte en lui par son folklore, ses traditions le fil continu des réalités sociales derrière le miroitement de l'événementiel et du changement.

Le peuple conjure l'histoire et ses bouleversements par la somme des habitudes et des transmissions continues par des rites de passage par exemple. La leçon de Van Gennep sur notre folklore fut ainsi apprise et déformée. C'est également en ce sens que l'entendait Paul de Lagarde et l'ensemble du mouvement völkisch allemand, le peuple, le Volk, c'était donc la référence à la tradition et à l'immuable des rites et des coutumes, des hiérarchies sociales garantissant la pérennité d'une communauté à travers le temps.

Un empirisme anthropologique couronne cette conception du peuple car si ce dernier se comprend par la somme de ces rites sociaux, les éléments allogènes ne viennent pas simplement s'ajouter à un ensemble «toujours déjà-là», ils modifient en profondeur le peuple en incluant au sein de celui-ci des évolutions ou des hybridations qui en atteignent l'essence. On était de manière jamais vue depuis les années 1930 au sein de la Droite aux antipodes de tout creuset républicain, de toute intégration de l'étranger. La Volonté se voit ici encore chassée au profit d'un naturalisme sous-jacent qui envie à atteindre notre conception de la nationalité, qui demeure au sein de notre République fort heureusement conventionnaliste et donc fondée sur le droit du sol et non sur l'ordre naturel du sang.

La triste victoire du roman identitaire

Ce peuple substitué n'est plus celui de Valmy, des soldats de l'an II et du roman républicain, c'est celui de Poitiers, de Charles Martel et du roman identitaire. Le peuple en est affecté et répond dans ce discours bien plus à la conception grecque de l'ethnos fondé sur l'identité que du demos fondé sur la volonté commune modélisée par un véritable contrat social.

On repense ici à ce que l'école «buissonienne» doit à d'autres sources de pensée qu'il a pu fréquenter dans son parcours, comme les grécistes qui vont, petit détour par l'indo-européisme oblige, jusqu'à lier identité et ordre cosmologique. L'identité, c'est l'ordre social immuable, c'est celui des castes de l'Inde, c'est le lien entre polis grecque et cosmos, c'est celui de la féodalité qui reproduit l'ontologie scalaire chrétienne dans la version monarchiste et légitimiste.

La hiérarchie sociale reflète un ordre naturel, conception qui lui permet par ailleurs d'être compatible avec le libéralisme économique qui partage ce fondement en son rapport à l'ordre naturel préconisant le laisser-faire. Cette croyance demeure fondamentale dans l'esprit des mentors de l'ex-président. Peu importe l'antilibéralisme originel de cette frange de l'extrême-droite gréciste dont on a pillé les idées, il s'agit de recycler et d'élargir leur discours pour le rendre compatible avec les valeurs de l'électorat visé, opération dans laquelle Patrick Buisson est passé maître.

Cerné par le cosmos indo-grec et par la terre maurasso-barrésienne dans sa généalogie, le concept de peuple dont on nous parlait n'était évidemment pas le demos, le peuple de la communauté politique auquel nous tenons, mais bien l'ethnos incarné comme modalité historique dans cette figure moderne qu'est «la masse» évoquée par Elias Canetti. Dans cette perspective, le citoyen, c'est le Même, celui qui ne se différencie pas, non seulement de moi, mais de la volonté générale. Alors qu'à l'inverse dans la polis grecque, c'est la volonté commune qui fonde la ressemblance et permet l'isocratie et l'égalité entre citoyens du demos, le discours de Buisson fonde la ressemblance comme condition première. La conception du peuple des conseillers de l'ex-président impliquait donc une vision de la politique que ne renierait pas Carl Schmitt. On fonde sa position sur l'identification de l'Ennemi, confondu avec «celui» qui crée de la différence.

Ainsi, les syndicats, qui représentent, dans cette vision du monde, l'insupportable objectivation des antagonismes économiques de l'appareil productif, sont devenus eux aussi l'incarnation d'une réalité qu'il s'agit de gommer. Le discours au peuple devient un appel contre des adversaires intérieurs que l'on liste, que l'on désigne pour cimenter la communauté nationale contre un objet de ressentiment. Ceci explique le sentiment de tension né des discours de l'ancien président, puisque chacun est renvoyé à une identité à définir en opposition, identité envahissant le champ de l'espace public, alors que le discours de Hollande partait d'une appartenance présupposée au corps national pour laisser la question de l'identité à la sphère du privé dont elle n'aurait jamais dû sortir.

Pour un néo-républicanisme de gauche contre le néo-légitimisme de droite

Contrairement à ce qu'affirme Terra Nova, c'est en refusant le débat identitaire que la gauche a pu préserver son avance. Au moment où la droite abandonne le peuple républicain et où Marine Le Pen développe une rhétorique dans cette direction, on perçoit la dangerosité et le caractère suicidaire pour la gauche de choisir à sa manière son «Peuple identitaire» à elle.

L'allocution de Manuel Valls face à Claude Guéant et la poussée de popularité qui s'en est suivie montre combien un discours républicain authentique est attendu et que ce discours n'est pas nécessairement de repli et de fermeture contrairement à ce que disent ses contempteurs.

La droite a durant cette élection connu un tournant identitaire, on ne sait aujourd'hui avec certitude s'il s'agissait d'une poussée de fièvre due à la présence au plus haut niveau d'hommes dont la conception du monde était profondément maurassienne ou le signe d'une évolution historique. Cependant, les historiens savent mieux que quiconque le lien entre l'évènement et les transformations profondes tant idéologiques que sociétales et économiques. Ce n'est pas Raspoutine qui fait la révolution de 1917, mais sa présence près de Nicolas II était le symptôme du délitement du tsarisme. Ce n'est pas Buisson qui fait le tournant identitaire de la droite mais sa présence auprès de Nicolas Sarkozy est le symptôme de la liquidation de l'héritage gaulliste et d'un déplacement du bonapartisme comme axe central des droites vers le légitimisme auquel l'opposait un antagonisme issu de la Libération et de la guerre d'Algérie.

La fin du moment gaulliste de l'histoire des droites a été acté, la contingence historique a fait de Buisson son fossoyeur sans doute réjoui, mais les causes profondes demeurent véritablement motrices de l'histoire et parmi ces causes profondes, l'épuisement du pacte social issu de la Libération et du CNR et son démantèlement idéologique par le néo-libéralisme ne pouvait qu'annoncer une seconde étape: celui du démantèlement de l'alliance entre bonapartisme et républicanisme qu'avait réussi De Gaulle en y adjoignant la satellisation de l'orléanisme. Ce démantèlement a été voulu et pensé par un néo-légitimisme qui prépare désormais sa transposition dans l'espace politique par une alliance UMP-FN.

Le peuple républicain étant à l'abandon il ne reste plus à la gauche qu'à se pencher pour s'en saisir, mais en son sein il existe encore tant de réticences et de faux débats à dépasser qu'elle peut encore faire le mauvais choix historique, celui de devenir la force supplétive de l'idéologie bourgeoise en évacuant la question sociale liée dans notre pays à la question républicaine, pour choisir elle aussi la question identitaire. Or, si le débat droite-gauche continue à s'inscrire dans ce champ, le risque de voir encore Marine Le Pen prospérer sur cet abandon deviendrait plus que préoccupant.

Frédéric Lowenfeld

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