France

La défense Copé, ou comment avoir l’air encore plus coupable

Thomas Guénolé, mis à jour le 03.03.2014 à 15 h 48

Théorie du complot, diversion, attaque ad hominem... Quelles sont les stratégies de défense qui s'offrent à Jean-François Copé, et quelles sont leurs limites?

Jean-François Copé lors d'une conférence de presse à l'UMP, le 3 mars 2014. REUTERS/Stephane Mahe

Jean-François Copé lors d'une conférence de presse à l'UMP, le 3 mars 2014. REUTERS/Stephane Mahe

Jean-François Copé est accusé par le Point d’avoir laissé Bygmalion, société dirigée par des proches du président de l'UMP, surfacturer des prestations pour la campagne de réélection de Nicolas Sarkozy en 2012. En dehors des considérations judiciaires éventuelles, si les faits sont confirmés, le scandale a le potentiel politique d’être l’affaire Cahuzac de la droite.

En effet, le président du parti qui faciliterait le détournement de fait de fonds de campagne présidentielle au bénéfice de la société d’amis, c’est aussi choquant que le ministre du Budget coupable de fraude fiscale: dans les deux cas, le rôle politique est bafoué pour un bénéfice personnel.

Face à la gravité de ces accusations, Jean-François Copé aurait pu choisir la méthode de désamorçage de polémique décrite dans une série jadis adulée par le public «drogué de la politique»: The West Wing. Dans la septième et dernière saison, le candidat républicain à la présidence des Etats-Unis, Arnold Vinick, est accusé d’avoir facilité l’installation d’une centrale nucléaire qui vient alors de subir un accident très grave.

Au lieu de tenter une diversion, de pratiquer la langue de bois, d’accuser quelqu’un d’autre, ou de se borner au «no comment», Arnold Vinick choisit de tenir une conférence de presse fleuve, répondant à toutes les questions de tous les journalistes, aussi longtemps que nécessaire, et ce, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune question. A force de transparence, d’explications complètes et d’argumentaires exhaustifs, Arnold Vinick passe ainsi plusieurs heures à épuiser le sujet. A force de journalistes qui partent parce qu’ils n’ont plus de questions à poser, la conférence de presse s’achève, et avec elle, la controverse.

C’est un réflexe humain que de chercher à éviter d’aborder de front et en détails le sujet même de l’attaque dont on fait l’objet. De fait, la plupart des hommes politiques au cœur d’un scandale commettent systématiquement l’erreur de ne pas utiliser la «méthode Vinick» de conférence de presse fleuve pour épuiser la controverse. A la place, ils utilisent l’un ou l’autre des 4 stratagèmes suivants. Or, ces stratagèmes ne font en réalité qu’alimenter la suspicion et les faire apparaître, à tort ou à raison, encore plus coupables.

1. Le «no comment»

C’est la méthode la plus basique et la plus inefficace de toutes. Sur le modèle du personnage joué par Gérard Darmon dans La Cité de la peur, elle consiste à répéter en boucle des tirs de barrage de type «Laissons la justice faire son travail» ou «J’ai confiance en la justice de mon pays».

Pour l’affaire Copé, la plupart des membres de l’état-major de l’UMP ont enchaîné les déclarations de ce genre: par exemple, Alain Juppé s’est borné à déclarer «faire confiance» à Jean-François Copé.

Problème: le «no comment» a été si systématiquement utilisé par des hommes politiques par la suite condamnés en justice que, par réminiscence des scandales politiques passés, ces formules toutes faites sonnent à l’oreille des Français comme un quasi-aveu de culpabilité.

2. L’attaque ad hominem

Au lieu de se défendre, la personnalité politique s’emploie à discréditer son accusateur. Pour l’affaire Copé, le président de l’UMP a ainsi nommément accusé Franz-Olivier Giesbert, longtemps figure de proue du Point, de chercher à lui nuire par haine personnelle.

La référence implicite est le dernier passage en date de Jean-François Copé sur France 2 dans Des Paroles et des actes. A cette occasion, Franz-Olivier Giesbert lui avait dit, avec un aplomb qui fit blêmir l’intéressé:

«Vous n’avez aucune autorité sur le parti, car vous avez gagné en trichant.»

Problème: en ne répondant pas à l’accusation elle-même sur le fond, l’attaque ad hominem alimente chez les Français la conviction que si la personne mise en cause fait autant d’efforts pour salir l’image de l’accusateur, c’est qu’elle est coupable de quelque chose.

3. La théorie du complot

Au lieu de se défendre, la personnalité politique se déclare victime d’une conjuration destinée à l’abattre. Généralement, pour créer chez un maximum de personnes un sentiment de solidarité, la personnalité ajoute qu’à travers elle, ce sont toutes ces personnes qui sont visées.

En l’occurrence, Jean-François Copé explique que l’affaire Copé est un complot de Franz-Olivier Giesbert et du Point pour l’abattre, et à travers lui, pour nuire à Nicolas Sarkozy et à l’UMP. Du reste, des personnalités de l’UMP ont pu, parallèlement, insinuer qu’il y avait complot pour nuire à la droite à l’approche des élections municipales.

Problème: de telles théories du complot apparaissent très vite comme ce qu’elles sont par nature, c’est-à-dire des accusations à la fois infondées et parfaitement fantaisistes. En vertu du rasoir d’Ockham, l’explication à la fois nécessaire et suffisante des accusations du Point, c’est que ce magazine a fait en sortant cette affaire un coup éditorial qui maximise ses ventes. D’ailleurs, Mediapart avait sorti l’affaire Cahuzac pour les mêmes raisons: un coup éditorial dopant les ventes. Et Mediapart, alors, avait subi les mêmes accusations de grand complot pour abattre Jérôme Cahuzac, voire, à travers lui, pour nuire au gouvernement.

4. La diversion

Au lieu de se défendre, la personnalité politique s’efforce de détourner l’attention du débat public vers d’autres cibles de controverse. En l’occurrence, lors de sa conférence de presse du lundi 3 mars, Jean-François Copé a annoncé que l’UMP était prête à la transparence totale et intégrale sur ses finances depuis qu’elle existe, et qu’il allait déposer une proposition de loi pour soumettre les médias aux mêmes obligations de transparence financière que les partis politiques.

La comptabilité de tous les partis est en fait déjà accessible sur simple demande auprès de l’organe de contrôle de leurs finances, appelé CNCCFP: sur ce point, le président de l’UMP feint donc de rendre transparent ce qui l’est déjà. En outre, les subventions touchées par tous les médias sont déjà en accès libre et public: Jean-François Copé feint donc d’exiger une transparence des médias qui existe déjà sur ce point.

Enfin, la plupart des grands médias nationaux sont déjà tenus, soit en tant que grandes entreprises soit par des règles internes de déontologie, de publier l’intégralité de leurs sources de financement: Jean-François Copé exige donc sur ce point une transparence que les grands médias s’imposent déjà. En d’autres termes, il s’agit bel et bien de sa part d’une manœuvre de diversion.

Problème: en aucun cas les médias ne sont dupes de la tentative de diversion, et surtout, il est prévisible que les rédactions se sentent ainsi frontalement mises en accusation par Jean-François Copé pour sortir de la nasse de la controverse au centre de laquelle lui-même se trouve plongé. Dans ce contexte, il est possible que plusieurs médias réagissent en consacrant encore plus de moyens au traitement de l’affaire Copé.

C’est dire, donc, si Jean-François Copé s’est engagé dans un bras-de-fer extrêmement risqué avec les médias. Cependant, tout cela reste une confrontation entre les deux professions les plus violemment rejetées par les Français: selon une enquête du Cevipof de janvier 2014, plus des trois quarts des électeurs n’ont plus aucune confiance ni dans la classe politique, ni dans les médias.

Thomas Guénolé

Auteur du Petit guide du mensonge en politique (éd. First, 12 euros, sortie en librairies le 6 mars)

 

Thomas Guénolé
Thomas Guénolé (21 articles)
Politologue
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte