France

Il faut lutter contre l’hégémonie culturelle libérale

Pour paraphraser Freud, les socialistes vont-ils finir par céder sur les choses après avoir déjà cédé sur les mots?

Scrabble Series Money / StockMonkeys via Flickr CC License by

Scrabble Series Money / StockMonkeys via Flickr CC License by

«Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots.»
Jean Jaurès, Discours au Congrès socialiste international, septembre 1900.

Vingt-et-un mois après son arrivée au pouvoir, fidèle au slogan de campagne de François Hollande, la gauche est au rendez-vous du changement. Elle a voté des réformes qui ont changé la France –mariage pour tous, alignement de la fiscalité du capital sur celle du travail, renforcement des droits des consommateurs, encadrement des loyers, égalité femmes-hommes, complémentaire santé– et dont nous sommes collectivement fiers.

Mais le changement le plus important, le plus profond, et peut-être le plus inquiétant, se situe ailleurs: de nombreux élus et responsables socialistes ont changé de langage. Ils reprennent à leur compte, consciemment ou inconsciemment, un discours économique libéral.

Depuis un certain temps déjà, les «charges» ont remplacé les «cotisations sociales», le Medef l’entreprise et l’esprit entrepreneurial. Le lexique social disparaît, la question sociale est reléguée. On n’ose plus utiliser les mots «pauvres», «lutte contre les inégalités sociales et la précarité», «injustices» et «projet de société».

L’exemple le plus récent et le plus marquant de cette évolution est sans doute la tribune signée par dix parlementaires PS sur le «pari audacieux» du Pacte de responsabilité. Dans ce texte, il n’est question des politiques sociales que pour en dénoncer les «abus» et les «dérives» et le code du travail, victoire pour les droits des salariés, est présenté comme «un puissant répulsif de l’emploi». Sans rentrer ici dans un débat économique complexe, le constat est sans appel: une partie des socialistes parle aujourd’hui le même langage que la droite et le patronat.

Complexe d’amateurisme ou d’incompétence

Une première explication à ce glissement lexical se rapporte à un phénomène qui se produit à chaque fois que la gauche gouverne le pays. Elle cherche à se défaire d’un complexe d’amateurisme ou d’incompétence, du procès en illégitimité à exercer le pouvoir que lui attentent systématiquement la droite et les organisations patronales. Intériorisant ces critiques, elle peut être amenée à faire de la surenchère rhétorique et à aller sur le terrain culturel de la droite pour, croit-elle, donner des gages de sérieux.

Mais nous ne pouvons écarter l’hypothèse, en paraphrasant Sigmund Freud dans sa Psychologie collective et analyse du moi (1921), qu’une partie de nos camarades socialistes, ayant déjà «commencé à céder sur les mots», finisse par «céder sur les choses».

Nous craignons qu'ils adhèrent désormais aux thèses de l’économie dérégulée, au point d’abandonner ou d’oublier la centralité de la question sociale et de négliger ses combats historiques pour l’émancipation des classes populaires, une plus grande justice sociale et une transformation réelle de la société. Si cette hypothèse devait se vérifier, la période actuelle, alors que nous détenons tous les pouvoirs, constituerait rétrospectivement le moment de la victoire culturelle de la droite sur la gauche, le début de son hégémonie intellectuelle.

Dangereux à long terme

A court terme, cette triangulation à droite du discours de la gauche déstabilise à coup sûr la droite de gouvernement et n’émeut, ne chahute, pour l’instant, qu’une partie des militants de gauche. L’opération pourrait donc s’avérer payante électoralement.

En revanche, nous pensons qu’à long terme, ce changement de discours est dangereux pour la gauche. Danger intellectuel d’abord: en adoptant les mots de l’adversaire, la gauche perd, de fait, la bataille de la pensée, comme l’a montré le linguiste George Lakoff aux Etats-Unis.

Danger politique, ensuite: en diluant son identité dans un lexique porté depuis longtemps par la droite, la gauche accrédite la thèse, déjà largement répandue parmi les Français, que le clivage droite/gauche ne fait plus sens. Dans ces conditions, les électeurs préféreront toujours le discours original, celui de la droite, à celui de nouveaux convertis, ou, pire, se tourneront davantage vers les partis populistes qui ont compris qu’attaquer le système «UMPS» pouvait faire recette.

En politique, le langage est performatif. Le premier acte politique, c’est le langage, immédiatement perçu par les citoyens. C’est lui qui oriente les esprits et qui détermine la marche à suivre. Il fait et défait les élections. Il rassemble ou divise.

Le discours politique n'est jamais indifférent

Les responsables de gauche qui préfèrent parler de charges plutôt que de cotisations nous disent que le langage économique n’est pas de droite en soi, qu’il est neutre politiquement. Nous croyons, au contraire, que le discours politique n’est jamais indifférent, qu’il reflète toujours une idéologie et qu’il porte intrinsèquement les intérêts d’une classe ou d’un groupe.

Même si le discours sur la lutte des classes paraît désuet aujourd’hui et que les logiques individuelles semblent avoir pris le dessus, la société demeure traversée par des clivages socio-économiques à dimension collective qui doivent trouver une expression politique. La gauche et son combat d’idées pour donner sens à la société ont plus que jamais raison d’être.

Nous ne plaidons pas pour des discours irréalistes, en décalage total avec la situation économique et sociale. Le réformisme n’est pas l’acceptation des rapports de force présents, il doit être un outil au service de la transformation sociale.

Nous souhaitons que l’ensemble des socialistes renoue avec un langage véritablement réformiste, centré sur la question sociale et qui porte un vrai récit collectif. Pour légitimer notre action, renouons avec ce discours réformiste de gauche que de très nombreux Français attendent!

Léa Damotte-Martinovic, Mathieu Guibard, Guillaume Neumeister et un collectif de jeunes militants socialistes

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte