Catastrophe à retardement au Bangladesh

Des pêcheurs dans les Sundarbans en novembre 2011. REUTERS/Andrew Biraj

Des pêcheurs dans les Sundarbans en novembre 2011. REUTERS/Andrew Biraj

Le cas de la centrale à charbon de Rampal est emblématique des rapports entre environnement et développement. Elément-clé de la stratégie économique du pays, elle constitue une menace pour la survie des Sundarbans, lesquelles jouent un rôle majeur de protection naturelle en cas de cyclone.

Depuis le Sommet de la Terre de Rio sur l’environnement et le développement en 1992, les conférences internationales mettent en avant la nécessité de rendre compatibles développement économique et préservation de l’environnement. Face à cet enjeu pourtant crucial, l’on butte encore souvent sur la question du «comment faire concrètement?».

En attendant, les conséquences de la non-durabilité des choix de développement  s’accumulent. Les exemples récents de catastrophes naturelles en témoignent: la tempête Xynthia en France en 2010; le tremblement de terre, le tsunami et l’accident nucléaire qui en a découlé au Japon en 2011; l’ouragan Sandy aux Etats-Unis en 2012; ou encore le typhon Haiyan aux Philippines en 2013. De tels évènements constituent-ils autant de leçons? A l’évidence pas assez, puisque les sociétés modernes refusent encore d’accepter que la reconnaissance des contraintes environnementales –zones «à risques», finitude des ressources, etc.– ne constitue pas un échec du développement, mais bien au contraire une solution d’avenir.

La relation entre environnement et développement, il faut l’admettre, est souvent perçue comme un arbitrage difficile à opérer.

C’est ce qu’illustre le développement récent de la centrale à charbon de Rampal, dans le sud-ouest du Bangladesh, à quelques kilomètres en amont de la grande forêt de mangrove des Sundarbans. Si la centrale représente un élément-clé de la stratégie de développement du pays, elle constitue aussi une menace pour la survie des Sundarbans, lesquelles jouent un rôle majeur de protection naturelle en cas de cyclone.

Le défi du développement

Dans le contexte d’extrême pauvreté qu’est celui du Bangladesh[1], l’une des obsessions légitimes du gouvernement est l’approvisionnement en électricité. Pour les autorités, l’autosuffisante énergétique se trouve en effet à la base du développement de grandes infrastructures à l’échelle du pays, au bénéfice du déploiement d’activités industrielles et d’une amélioration généralisée des conditions de vie.

L’objectif officiel de production est fixé à 6.150 MégaWatts par an, et c’est dans ce cadre que la centrale à charbon de Rampal est développée, dans le district de Bagerhat à 14 km au nord-ouest de la forêt des Sundarbans. La production annuelle de la centrale devrait atteindre les 1.320 MégaWatts, ce qui en fait à l’évidence un grand projet de développement. Mais qui ne va pas sans conséquences environnementales, lesquelles posent la question de sa pertinence à court et long termes.

A court terme: un drame écologique et humain

Pour fonctionner, cette centrale aura besoin de 25.000 m3 d’eau par jour, qu’elle puisera notamment dans des puits profonds. Son impact sur les ressources en eau sera donc double: pompage de la nappe phréatique, mais aussi rejet de résidus de charbon et de métaux lourds dans les eaux de la rivière Passur.

Compte tenu de l’extrême ramification du réseau hydrographique, les polluants se déverseront en de multiples endroits des Sundarbans. Il en va de même des rejets dans l’air de gaz toxiques, de soufre et de dioxyde de carbone, qui étoufferont progressivement la forêt.

Ce processus a déjà été observé au Texas dans un rayon d’une cinquantaine de kilomètres autour de la centrale de Fayette[2], à la suite de la pollution acide de l’air et des eaux. Bien sûr, les conditions écologiques ne sont pas les mêmes au Texas et dans le sud-ouest du Bangladesh, mais il n’y a objectivement aucune raison sérieuse de croire en une extraordinaire capacité de résistance de la mangrove aux agressions chimiques. A l’échelle internationale, d’ailleurs, la norme est de ne jamais construire de centrale à charbon à moins de 20 km à 25 km d’une forêt, de terres agricoles ou d’une zone résidentielle. A Rampal, la distance est presque deux fois moindre.

La construction de cette centrale représente donc un désastre écologique à court terme[3]. La pollution par les eaux et l’air va affecter les poissons, les insectes et les végétaux, amputant à la base une chaîne alimentaire complexe. Dès lors, des espèces déjà menacées seront irrémédiablement condamnées –on pense bien sûr au tigre du Bengale.

Il s’agit aussi d’un désastre humain puisque les 750 hectares de terres réquisitionnées l’ont été au dépend de près de 2.500 familles. Sans compter que plus d’un million de personnes tirent leur subsistance des Sundarbans, d’où des effets indirects sur l’accès aux ressources vitales. Dans un pays déjà largement surpeuplé (avec une moyenne nationale de 1.000 hab./km2), la migration des habitants des zones sinistrées s’accompagnera sans nul doute d’un accroissement de leur pauvreté, puisqu’elle fera d’eux des «sans terre», la catégorie sociale la plus basse au Bangladesh. La centrale n’aura donc pas uniquement des effets positifs sur les conditions de vie de la population.

A plus long terme: une catastrophe «à retardement»

Par ailleurs, la construction de cette centrale pourrait avoir un effet plus indirect à long terme. La disparition de tout ou partie de la forêt pourrait avoir des conséquences dramatiques sur des centaines de milliers de personnes, en cas de cyclone. Or, la baie du Bengale est très propice à la formation de cyclones intenses, ses eaux océaniques de surface étant d’une température supérieure à 26°C pendant une grande partie de l’année.

Entre 1877 et 2009, 160 cyclones ont affecté le pays, dont près de cinquante très puissants (de niveaux 4 à 5 sur l’échelle de Saffir-Simpson), ce qui représente en moyenne l’arrivée d’un cyclone très intense tous les deux à trois ans! Les zones côtières représentant le tiers de la surface du pays et accueillant près de 40 millions de Bangladais, les impacts des cyclones deviennent rapidement catastrophiques. En 1970, le cyclone Bhola a ainsi fait près de 300.000 morts. Et en 1991, Gorky a frappé avec des rafales de vent à plus de 225 km/h et des vagues de plus six mètres de haut. Cinq millions de personnes ont été affectées, dont 140.000 ont perdu la vie.

Les Sundarbans ont démontré par le passé leur rôle de zone tampon face aux cyclones. D’abord parce qu’elles constituent un espace à densité de population très faible, ce qui limite les effets dévastateurs des cyclones sur les habitats précaires caractéristiques des populations rurales du Bangladesh.

Ensuite, parce le réseau dense d’arbres sur plusieurs kilomètres d’épaisseur freine considérablement la propagation des vagues cycloniques. La présence d’une telle barrière naturelle explique que deux cyclones d’intensité comparable peuvent avoir des effets très différents selon les trajectoires qu’ils empruntent.

Ainsi Sidr a-t-il provoqué en 2007 environ 40 fois moins de morts que Gorky en 1991. Certes l’amélioration du système d’alerte depuis les années 1970 a joué un rôle, mais ce différentiel s’explique surtout par le fait que Sidr (trajectoire sud-ouest/nord-est) s’est d’abord heurté à la forêt des Sundarbans, quand Gorky (plutôt sud-sud-est/nord-nord-ouest) a frappé les côtes de l’est et du nord-est, considérablement moins pourvues en forêt et beaucoup plus peuplées. Ce serait donc un bilan de plusieurs centaines de milliers de victimes qu’il faudrait redouter sur la façade sud-ouest du pays, si les Sundarbans succombaient aux assauts invisibles de la centrale de Rampal.

Perspective d’autant plus alarmante que le changement climatique va agir comme une contrainte supplémentaire. Si les scientifiques restent encore prudents quant à l’effet du changement climatique sur l’intensification future des cyclones, rien n’indique non plus que le nombre de cyclones intenses se réduira. La menace reste donc entière. Les scientifiques sont par ailleurs plus catégoriques sur l’élévation du niveau de la mer, désormais en partie irréversible d’ici la fin du siècle.

Les scénarios pessimistes –tout aussi probables que les plus optimistes– avancent une limite haute de d’ordre de + 83 cm (moyenne mondiale) d’ici 2100, le seuil de 1 m n’étant pas exclu. Dans un pays dont près des deux-tiers de la surface sont situés à moins de 5 mètres d’altitude, cela se traduira par la perte de plusieurs dizaines de milliers de km2 de surface terrestre et par un recul important du trait de côte, exposant davantage au risque de submersion une centrale électrique comme celle de Rampar. Si la durée de vie officielle de cette dernière est de 25 ans, nul doute que comme partout à travers le monde, elle opèrera bien plus longtemps, et se trouvera donc dans une zone potentiellement à risque d’ici quelques décennies. Une catastrophe «à retardement» est donc actuellement en préparation.

Ce texte ne vise pas à blâmer le gouvernement du Bangladesh, mais plutôt à témoigner d’une inquiétude pour le futur, à partir d’un exemple concret de développement non durable. On ne peut douter que les élites du pays s’accordent avec les scientifiques sur le fait que développement économique et adaptation au changement climatique doivent aller de pair. Mais la réalité de terrain tend souvent à opposer ces deux grands défis, pourtant complémentaires, poussant à des choix trop souvent défavorables au processus d’adaptation au changement climatique.

Alexandre Magnan
Chercheur «Vulnérabilité et adaptation» à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri, Paris)


[1] En 2010, les trois quarts des Bangladais vivaient avec moins de 1,5 euro par personne et par jour, dont plus de la moitié sous le seuil de l’extrême pauvreté (soit l’équivalent de la population de la France). Le pays occupait la 146e place (sur 186) dans le rapport 2013 des Nations unies sur le développement humain. Retourner à l'article

[2] Kallol Mustafa, «How The Rampal Coal Power Plant Will Destroy The Sundarbans», publié en septembre 2013 sur le site du National Committee to Protect Oil Gas Mineral Resources Power and Ports. Retourner à l'article

[3] Voir sur ce sujet l'article du journaliste Anata Yusuf, repris dans Courrier International (n° 1201, 7-13 novembre 2013, p. 42-43). D’autres articles ont été consultés, notamment Bangladesh, une décision suicidaire (en 3 parties, La maison des Journalistes, 2013) et Railroading Rampal power plant (The Daily Star, oct. 2013). Retourner à l'article

 

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