France

Hollande, Valls: chroniques d'une déception et d'une ambition

Damien Augias, mis à jour le 24.02.2014 à 17 h 32

Deux livres journalistiques au style proche décryptent les coulisses du pouvoir socialiste à travers deux personnages que l'on dit concurrents: François Hollande et Manuel Valls.

François Hollande et Manuel Valls, le 30 octobre 2012 à l'Elysée. REUTERS/Charles Platiau

François Hollande et Manuel Valls, le 30 octobre 2012 à l'Elysée. REUTERS/Charles Platiau

Valls, à l'Intérieur ; David Revault d'Allonnes, Laurent Borredon / Jusqu'ici tout va mal ; Cécile Amar

Le commentaire politique, qui remplit les colonnes des journaux, peut prendre la forme du livre, lorsque les journalistes estiment que leur «papier» correspond à une enquête d'un format plus long que les analyses publiées dans les quotidiens ou les magazines. Ces «quick books» qui ont en général une durée de vie assez limitée dans les rayons des librairies –même si certains titres à succès peuvent justifier une édition postérieure en format de poche, qui sera synonyme d'une «deuxième vie» pour l'ouvrage– accompagnent traditionnellement la vie d'un gouvernement en place et peuvent même, parfois –mais peut-être moins souvent qu’auparavant, au vu du nombre décroissant de lecteurs de livres–, influencer l'opinion.

Les deux ouvrages recensés ici sont à cet égard assez représentatifs de cette tendance, même s'il s'agit plutôt du «haut du panier» des livres journalistiques à propos de la vie politique française. En effet, Jusqu'ici tout va mal (Grasset, 2014.) de Cécile Amar, chroniqueuse au Journal du dimanche, et Valls, à l'Intérieur (Robert Laffont, 2014.) de David Revault d'Allonnes et Laurent Borredon, journalistes politiques au Monde, proposent une démarche commune : décrypter les coulisses du gouvernement actuel, à travers les conflits de personnes et les jeux de pouvoir.

Des livres qui commentent les tendances politiques

Forcément, on l'aura compris, les analyses restent centrées sur les individus –en l'occurrence François Hollande pour l'un et Manuel Valls pour l'autre– et courent le risque de la superficialité. Cependant, si ces deux ouvrages apprennent peu de choses au lecteur averti des quotidiens politiques nationaux, ils sont, de notre point de vue, plus intéressants pour ce qu'ils sont que pour ce qu'ils disent. Autrement dit, les propos de ces deux livres «collent» parfaitement avec l'opinion dominante – en tout cas telle qu'elle apparaît dans les sondages quasi-quotidiens, commandés tant par les médias que par les responsables politiques eux-mêmes – et c'est en cela que ces «quick books» semblent illustrer cette inclination à commenter et à illustrer les tendances.

De quelles tendances politiques s'agit-il donc ici?

Dans Jusqu'ici tout va mal, Cécile Amar, déjà observatrice du gouvernement Jospin dans Jospin & Cie. Histoire de la gauche plurielle (Seuil, 2002, en collaboration avec Ariane Chemin.), s'attache à tenir la chronique d'un président socialiste qui déçoit ses électeurs, voire même ses ministres et sa majorité parlementaire. Rien d'étonnant à ce que la journaliste politique s'intéresse à ce thème puisque ce message de déception est martelé par les médias, les sondages, ainsi que, phénomène sans doute plus problématique, par les manifestants (qui correspondent cependant rarement aux électeurs s'étant prononcé pour François Hollande en mai 2012). Dans une vingtaine de chapitres ciselés et au ton acéré, Cécile Amar, citant rarement ses sources, fait le point sur ce que d'aucuns considèrent comme les reniements voire les trahisons du président Hollande vis-à-vis des électeurs de la gauche (ou du moins de ceux que la gauche cherchent traditionnellement à défendre) : les ouvriers, les chômeurs, les fonctionnaires en général et les enseignants en particulier.

Au-delà de ces éléments maintes fois relevés par les chroniqueurs, la journaliste insiste également sur les rivalités, les mésententes et les inimitiés du président, que l'on a pourtant longtemps présenté comme un personnage pusillanime et sans aspérités. En minimisant et en relativisant les succès autoproclamés de François Hollande –le vote de la loi sur le mariage pour tous et la guerre au Mali, notamment–, le livre dresse ainsi un portrait assez sombre de la personnalité et un premier bilan tout aussi noir du président, comme l'attestent son titre et sa couverture. Nul doute que cette stratégie éditoriale trouvera son public tant elle épouse la tendance générale des commentaires politiques à l'égard du pouvoir socialiste.

Car c'est bien là la démarche de l'ouvrage: illustrer à quel point la présidence Hollande et le gouvernement Ayrault sont dans l'impasse et pourquoi ils en sont arrivés à décevoir tant d'espoirs placés en eux. Cécile Amar ne masque rien des «discussions franches» quotidiennes au plus haut niveau de l'Etat entre le président et ses ministres –malgré certains accrocs et une méfiance mâtinée d'un respect pour leur poids politique, Hollande ne les a jamais publiquement désavoués, à l'instar d'Arnaud Montebourg, de Cécile Duflot ou de Manuel Valls, mais à l'exception notable de Delphine Batho, dont le départ avait été surtout exigé par le Premier ministre– et, avec plus d'acuité encore, les désaccords politiques nets entre Jean-Marc Ayrault et son équipe gouvernementale –à propos des aciéries lorraines, du budget accordé à l'environnement, de l'évacuation des camps de Roms... La lecture de cet ouvrage est donc assez terrible pour l'image d'unité et de solidarité que s'attache à démontrer le gouvernement en place depuis près de deux ans. Mais là n'est pas le plus grave pour l'auteur. Taxe à 75% sur les hauts revenus, inversion de la courbe du chômage, soutien aux ouvriers de Florange : les promesses de François Hollande peinent à se transformer en actes, selon les témoignages rassemblés par Cécile Amar, dans un tableau politique qui vire à la tragédie de la gauche au pouvoir.

Si le style donne souvent dans la facilité et le fond manque parfois de rigueur, on retiendra de cette description apocalyptique –qui n'a cependant rien d'un procès à charge mais qui vise plutôt une forme de naturalisme dans ces impressions prises sur le vif– l'amertume d'une Aurélie Filippetti, ministre de la culture et élue de Lorraine, qui croit revivre dans la réalité politique les éléments de fiction traités dans son roman Les derniers jours de la classe ouvrière (Stock, 2003.), à propos de sa famille d'ouvriers de Moselle, lors de ce qu'elle appelle «le cauchemar» de Florange en décembre 2012.

Selon Cécile Amar, la ministre, écoutant la décision prise par le Premier ministre, lâche : «C'est faux, leurs postes sont supprimés [ceux des ouvriers de Florange]» puis «Même la culture, je ne peux pas en faire»(p.61). Ou encore le jugement implicitement sévère de François Hollande vis-à-vis du locataire de Matignon («Jean-Marc s'est amélioré» dit-il ironiquement en petit comité, selon Cécile Amar (p. 188.)) mais également à l'endroit de ses ministres (il craint particulièrement Cécile Duflot, ancienne patronne turbulente des Verts, et Manuel Valls, à l'ambition élyséenne à peine voilée) voire, s'ils existent, de ses mentors (aussi étrange que cela puisse paraître, le président semble ainsi très distant avec Jacques Delors, qui n'a pas été invité à son investiture et qui n'a jamais fait l'objet d'éloges dans ses discours publics, malgré le triomphe actuel de ses idées avec le pacte de responsabilité).

Valls: une stratégie (déjà vue) d'omniprésence médiatique

Autre tendance du commentaire politique, l'ascension au sein du gouvernement du ministre de l'Intérieur Manuel Valls, dont l'ambition est sans doute le sujet qui fait le plus saliver les journalistes en quête d'anticipation immédiate –le quinquennat ayant eu, notamment, comme effet pervers de les livrer à une chronique permanente de l'élection présidentielle à venir. Dans Valls, à l'Intérieur, David Revault d'Allonnes et Laurent Borredon illustrent pleinement cette propension journalistique à projeter sous les feux de l'actualité et de l'enquête le responsable politique qui fait le plus parler de lui, que ce soit pour une bonne ou une mauvaise raison, selon les points de vue. D'ailleurs, comme le rappellent les auteurs avec un certain recul quant à leurs pratiques, cette stratégie d'omniprésence médiatique – à laquelle ils participent totalement, donc –, déjà reprise il y a dix ans par un autre ministre de l'Intérieur (devenu président), est un choix assumé par Manuel Valls : plus on parle de lui, plus sa carrière s'accélérera.

C'est là encore l'objet de ce livre que de tenir la chronique de l'itinéraire récent d'une personnalité politique –une chronique d'une ambition plus que d'une déception, en l'occurrence–, c'est-à-dire ici du ministre de l'Intérieur, de son entourage direct et de ses réseaux, à la fois dans le monde politique et dans les sphères préfectorale et policière. A travers une réelle recherche de témoignages et un travail d’entrecroisement des sources directes et indirectes, l'ouvrage de David Revault d'Allonnes et de Laurent Borredon insiste ainsi sur le caractère autodidacte de Manuel Valls et de ses plus anciens fidèles –soit ceux qui l'entouraient à la mairie d'Evry depuis plusieurs années avant 2012–, pas tant novices sur le fond des politiques de sécurité –Valls et son équipe municipale avaient fait de ce thème une priorité dans cette ville nouvelle livrée à une importante délinquance– que dans le monde des grands commis de l'Etat et des ors de la Place Beauvau et des préfectures.

C'est en effet en forçant son destin, pendant la primaire puis pendant la campagne présidentielle, en prenant le pas sur le conseiller sécurité du candidat Hollande (le maire de Dijon François Rebsamen, fort des «réseaux Joxe«, datant des années 80 et 90), que l'idée de nommer Manuel Valls à l'Interieur s'est imposée chez le président nouvellement élu et c'est donc assez naturellement que l'apprentissage de ces nouvelles responsabilités se soit fait progressivement chez un homme qui ne cache pas sa volonté de faire de ce ministère régalien et très médiatique un tremplin vers Matignon ou l'Elysée.

Pourtant, malgré une forme d'improvisation, la constitution des nouveaux réseaux et l'attribution des postes-clés du ministère (grâce en particulier au député Jean-Jacques Urvoas, rival de Rebsamen...) ont été très vite réalisées par Manuel Valls et son équipe rapprochée, selon un rythme qui, comme l'expliquent David Revault d'Allonnes et Laurent Borredon, est à la fois effréné et frénétique. Dans l'exercice de ses fonctions, cette stratégie de la «folle allure» (p. 133.) n'est pas sans rappeler certaines séries télévisées (parfois plus de trois déplacements par jour !) et vise plus fondamentalement à faire du ministre de l’Intérieur le champion de la communication, domaine dans lequel il s'est notablement distingué pendant la campagne présidentielle victorieuse de François Hollande.

Élément commun aux deux ouvrages, l'influence de Manuel Valls sur les choix de François Hollande est récente mais réelle. Comme le montrent à la fois Cécile Amar, Laurent Revault d'Allonnes et Laurent Borredon, il est clair que Manuel Valls n'est plus aujourd'hui aux yeux de l'Elysée «l'homme des 5%» de la primaire socialiste. Depuis la campagne présidentielle de 2012, durant laquelle Valls avait facilement pris l'ascendant sur d'autres concurrents – notamment Pierre Moscovici, (très) discret directeur de campagne –, le ministre de l'Intérieur est devenu l'un des poids lourds du gouvernement, malgré une très faible emprise au niveau des militants et des courants internes du Parti socialiste.

En effet, à force de vouloir se distinguer de ce qu'il considère comme une doxa socialiste, à travers ses prises de position iconoclastes sur la sécurité (son combat culturel contre «l'angélisme» volontiers prêté à la gauche), l'économie (sa volonté de remettre en cause les 35 heures, notamment) et la République (sa vision traditionnelle de la laïcité et son culte voué à Clemenceau plutôt qu'à Jaurès), Manuel Valls s'est coupé de l'électorat traditionnel et des militants historiques du PS, tout en gagnant cependant une audience très importante dans les médias et l'opinion, de droite en particulier. La «ligne» Valls semble ainsi aujourd'hui l'avoir emporté, au moins provisoirement, à l'Elysée –à Matignon, cela semble moins certain, si tant est que le Premier ministre puisse se différencier du président– sur la «ligne» Montebourg, Duflot ou Taubira, trois ministres représentant une sensibilité jugée plus à gauche, tant du point de vue des valeurs que sur le plan économique.

Aussi la chronique des ambitions de Manuel Valls rejoint-elle celle des déceptions de la présidence Hollande. D'une manière à peine voilée, les journalistes politiques se prêtent au jeu dangereux de la fiction politique en faisant sans doute trop rapidement d'une proximité stratégique une potentielle rivalité qui, si elle existe sans doute, ne pourra a priori pas s'exprimer dès la prochaine échéance présidentielle... L'histoire politique n'est en définitive jamais écrite d'avance et si ces ouvrages de commentaire immédiat peuvent avoir au moins une vertu, c'est bien celle de comprendre à quel point les jeux de pouvoir, trop souvent réduits à des luttes d'ego plus qu'à des combats d'idées, sont aléatoires et dépendants de la contingence.

Damien Augias

Damien Augias
Damien Augias (24 articles)
Maître de conférences à Sciences Po Paris
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