France

Sauver l'Europe par les nations?

Florent Parmentier, mis à jour le 22.02.2014 à 17 h 49

Maxime Lefebvre plaide pour une meilleure prise en compte des nations afin de contribuer à relancer le projet européen.

Blue Eiffel tower - la tour Eiffel en bleu - Présidence française du Conseil de l’Union Européenne / Yann Caradec via FlickrCC License by

Blue Eiffel tower - la tour Eiffel en bleu - Présidence française du Conseil de l’Union Européenne / Yann Caradec via FlickrCC License by

La construction de l'Europe et l'avenir des nations ; Maxime Lefebvre

Face aux mouvements contradictoires que sont l'homogénéisation liée à la mondialisation et l'affirmation des particularismes, l'Europe tient une position qui n'est pas évidente. Cette dernière est en effet l'objet d'interprétations contradictoires entre ceux qui l’envisagent comme une fédération désincarnée et ceux qui ne la perçoivent qu'à travers le prisme de l'intergouvernementalisme. Pour réaliser une synthèse de ces perspectives contradictoires, l'auteur, diplomate et professeur à Sciences Po, propose une lecture de l’interaction entre l'Europe et les nations qui la composent, «en passant en revue de façon systémique l'interaction de l'Europe et de ses nations dans les principaux champs : la question des frontières, l'organisation institutionnelle, le rapport à l'économie, la politique extérieure, le trait d'union de la relation franco-allemande» (p.11).
La question est cruciale alors même que les citoyens européens semblent avoir perdu la finalité de l'Union, problème d'importance lorsque l'on songe aux prochaines élections européennes. L'enjeu européen reste perçu à travers les prismes nationaux, quand les défis auxquels elle est confrontée sont de nature multiple. Apprendre à conjuguer Europe et nations, voilà bien l'ambition que se fixe cet essai.

Identité européenne et nations

La marche en avant de l’Europe dépend d'un projet commun mobilisateur, qui se heurte pour l’heure à de nombreuses difficultés.

Le premier défi de l'Europe réside certainement dans les interrogations que l'on peut avoir sur son identité même, qui reste à bien des égards énigmatique. En effet, l'Europe d'aujourd'hui n'est réductible à aucune grille de lecture permettant de situer aisément ce projet : est-elle réductible à une identité géographique et géopolitique? Assurément non, il n'existe pas dans le passé un ensemble européen similaire à celui que nous connaissons aujourd'hui : les frontières ne sont en effet pas facilement délimitables à l'est (quid de la Turquie et de la Russie?), tandis que les projets d'unification continentale se pensent selon une logique ouverte et cosmopolite. La démocratie et les droits de l'homme ne permettent pas non plus d'offrir une identité à l'Europe, dans la mesure où ces valeurs ne distinguent pas nettement les Européens des Occidentaux.

L'histoire, la culture constituent-ils une ressource plus efficace dans notre recherche d’identité européenne? Pas davantage si l'on en croit l'auteur, même si l'histoire du temps long nous montre bien un lien avec l'ancienne chrétienté occidentale, qui s'est distinguée à la fois de l'islam de la chrétienté orientale, sans oublier les apports du judaïsme et de l'Antiquité. Le capitalisme européen a également fait triompher un certain nombre de ses propres valeurs, suscitant autour des réactions sociales, et d'autres valeurs ont pu émerger par la suite. Toutefois, si l'Europe des six correspondait assez largement aux frontières de l'empire de Charlemagne, l'Europe des 28 et ses futurs élargissements dans les Balkans font apparaître que de nombreux Etats majoritairement de religion orthodoxe sont aujourd'hui inclus dans le projet européen. Paradoxalement, selon l'auteur, la zone euro semble tout de même retrouver une certaine cohérence interne d'héritage historico-culturel.

La quatrième clé de lecture questionne l'identité politique, qui repose sur le projet et les frontières, les deux étant intimement liés: en effet, «l'enjeu de cette Europe politique est bien celui de ses relations avec le monde» (p.25-26). Or, la question des futurs élargissements ne peut se réduire à une simple question technique, elle est bien qu'une question d'ordre politique, qui suscite de nombreuses interrogations, au-delà des cas emblématiques de la Turquie et de la Russie. Pour diverses raisons explicitées dans l'ouvrage, la France a une position parmi les plus sceptiques à propos de l'élargissement, son histoire et sa perception des enjeux s'avérant assez différentes d'autres Etats-membres. L'Allemagne, État aux frontières récentes et situé au cœur de l'Europe, a vu d'un bon œil l'intégration de l'Europe centrale mais paraît beaucoup plus réservée sur le sort de la Turquie. Le Royaume-Uni et les pays centre-européens plaident eux en faveur de l'élargissement, le premier pour renforcer le grand marché continental, les seconds en raison de leur propre histoire récente. Les préférences évoquées sont toutefois sujettes à évolution, ce qui explique par exemple une convergence franco-allemande plus important que par le passé, même si «la France et l'Allemagne n'en sont pas au point de pouvoir formuler une vision commune et définitive dans le débat des frontières ultimes de l'Europe» (p.37). L'identité européenne est-elle finalement introuvabl? L'auteur souligne que «la superposition des trois identités (l'identité géographique de l'espace européen, l'identité occidentale des valeurs démocratiques et l'identité historique de l'Europe occidentale) ne permet pas d'apporter une définitive incontestable» (p.37).

Cette réflexion amène l'auteur à avancer que l'affirmation du projet politique passe par la participation des nations qui sont volontaires. Si la construction européenne ne peut se faire contre la profondeur des nations, alors elle devra nécessairement se faire avec, ce qui suppose avant tout de bien les connaître, dans les lignes de fracture et les différences de perspective sont multiples. Les pays à gouvernement fort n'ont pas les mêmes fonctionnements ni les mêmes attentes vis-à-vis du projet européen que les pays fédéraux régionalisés. De même, l'Europe ne peut être pensée de la même manière dans des petits pays, qui peuvent craindre de se voir noyer dans un grand ensemble, que dans des grands pays qui ont pour certains (France, Royaume-Uni, Espagne) une forte tradition à la fois étatique, nationale et de puissance. Pour prendre un exemple, pour les nations tardives que sont l'Allemagne et Italie, «l'Europe est une superstructure plus naturelle que pour les nations française, britannique ou espagnole» (p.71). Pour illustrer ce propos: «quand l'Allemagne pense l'Europe, elle la pense à son image. Elle veut une Europe fédérale, dans laquelle les compétences de l'Union, des Etats et des Länder s’emboîtent, et une Europe parlementaire, dans laquelle le Parlement doit jouer le rôle central d'une vie démocratique européenne» (p.72-73).
En ce qui concerne les petites nations européennes, leur intérêt au succès de la construction européenne dépend de dimension géoculturelle, financière et parfois politique, avec des nuances selon qu'il s'agisse de nations latines méditerranéennes, ou de nations nordiques et orientales.

C'est dans ce contexte plus général qu'il faut comprendre l'utilité du moteur franco-allemand, dont l'efficacité au niveau européen réside précisément dans les différences de perspectives de ces deux nations, et la capacité à converger dans le souci des intérêts nationaux. Revenant sur les arrangements institutionnels actuels de l'union européenne, l'auteur décrypte le fonctionnement compliqué d'une Europe à 28, dont l'évolution est de plus en plus difficile à cerner pour le citoyen européen. Ceci amène précisément l'auteur à envisager la conjugaison de l'Europe et des nations. «Justement parce que l'Union européenne va rester pour longtemps une "fédération d'États-nations", justement parce que le jeu décisionnel est devenu plus complexe, il faut réussir à combiner la méthode communautaire (un processus institutionnel démocratiquement imparfait) avec le rôle des gouvernements dans la méthode intergouvernementale (des jeux d'alliance où les acteurs de puissance entrent en ligne de compte). C'est-à-dire réconcilier l'Europe et les nations» (p.100).

Réinventer la coexistence et la cohésion des nations dans le projet européen

Reconstruire la cohésion et la coexistence de nations suppose de savoir où mettre le curseur entre compétition et solidarité, de connaître le rapport au monde de l'Europe ainsi que comprendre le rôle particulier de la France et l'Allemagne.

L'auteur s'emploie, pour illustrer les différences mentionnées, à appliquer une approche démographique fondée sur les types de famille empruntée à Emmanuel Todd. Celui-ci a avancé que les pays du Nord sont marqués par l'empreinte germanique: il partage une préférence pour l'inégalité inscrite dans les systèmes familiaux. Cette inégalité peut-être autoritaire et encadrée (Allemagne, Autriche, Suisse, Suède) ou libérale (Angleterre, Pays-Bas, voire Danemark et Norvège). Par contraste, le trait égalitaire est dominant dans une grande partie de l'Europe latine, mais aussi à l'est. De ce point de vue, la France est très marquée par une préférence pour l'égalité, occupant une place intermédiaire entre le Nord et le Sud. L'Europe économique est le fruit de compromis successifs entre compétition et solidarité, jusqu'à la crise de la zone euro.

Cette dernière provient de phénomènes apparus après les années 2000: l’accroissement de l'écart entre le Nord et le Sud, l'élargissement vers l'Est qui a détourné la destination des aides européennes, et la crise systémique mondiale qui a favorisé l'endettement public. La manière de régler cette crise s’est faite sous l'influence de l'Allemagne et de ses conceptions économiques, quand bien même Berlin a dû voir évoluer sa position afin de trouver des compromis au niveau européen. Autre objet de compromis permanent, le budget connaît régulièrement les mêmes cycles de négociations. Les pistes de réforme concernant ce budget ne manquent pas, mais ne seront pas simples à mettre en œuvre compte-tenu de la collision des intérêts nationaux et la différence des cultures nationales.

Cette cohésion ne concerne pas seulement la zone euro et ses réorganisations internes, elle a trait également à la politique extérieure européenne. De ce point de vue, l'européanisation de la politique étrangère des Etats-membres a bel et bien commencé, mais elle n’a en aucun cas «fait disparaître les Etats membres avec leurs traditions nationales, leurs mentalités, leurs tropismes géographiques, leurs réflexes, leurs intérêts différents» (p.128). Cela induit que le vote à la majorité qualifiée sur des questions de politique étrangère aurait peu de chances d'aboutir à des positions courageuses. Il faut donc partir des grandes nations, mais également des autres pays, qui peuvent peser sur les orientations extérieures de l’Union européenne. Dans ces conditions, l'auteur pense qu’une politique étrangère unique et complètement intégrée s’avère illusoire. Les questions liées aux relations avec les Etats-Unis, à la prise en charge des voisins de l'Est et du Sud, aux conflits des Proche et Moyen-Orient ne manqueraient pas de diviser les Européens. L'auteur avant donc que «dans ses conditions, il faut revenir, dans ce domaine plus que dans d'autres, à un chemin plus réaliste pour renforcer le rôle mondial de l'Union européenne et progresser vers l'Europe puissance, en partant de l'existence des Etats membres et de leurs priorités diplomatiques» (p.157). L'auteur présente là aussi quelques perspectives utiles afin de renforcer l'Union européenne en s'appuyant sur les nations.


Dans cette construction politique, la France et l'Allemagne ont joué un rôle moteur et sans équivalent, le dépassement des différences entre ces deux pays préfigurant souvent une solution acceptable pour l'ensemble de leurs partenaires. Comme le dit Maxime Lefebvre: «le travail franco-allemand est donc à recommencer en permanence, d'autant qu'il ne peut être conçu de façon exclusive (comme le sous-tend la notion trompeuse de « couple «) et doit toujours se situer par rapport aux partenaires» (p.161).

L'auteur développe l'histoire respective de la France et de l'Allemagne, sur le temps long, et en lien avec les pays proches géographiquement et culturellement. Les différences de valeurs existent entre les deux partenaires, et se manifestent à plusieurs niveaux ; la France voit dans l'Europe une réincarnation (d'un projet de puissance), l'Allemagne y voit plutôt la rédemption (par rapport à la Seconde Guerre mondiale). Au niveau européen, la relation franco-allemande à une triple signification : celle de la réconciliation entre les anciens «ennemis héréditaires», celle de la possibilité de compromis créatifs constituant un certain point d'équilibre, et enfin celle du moteur qui donne une force d'entraînement à l'intégration européenne. L'engagement des deux pays les contraints d'ailleurs à évoluer eux-mêmes. Là encore, l'auteur ne voit pas de fatalité dans la relation franco-allemande, et propose de nouvelles pistes pour que ces deux pays restent une force d'impulsion décisive.

L'auteur conclut son essai par un plaidoyer pour la réorganisation du continent européen à partir des nations, ne croyant guère à un nouveau grand saut intégrateur. Trouver des frontières pour l'Europe instituée, faire partager nos valeurs d'ouverture dans l'Europe espace incluant le voisinage, et renforcer la zone euro sont les priorités affichées.

L'un des mérites de ce livre est de tenter de comprendre comment l'Union européenne fonctionne, avant de proposer des solutions qui puissent contribuer à son développement ultérieur. Le constat qu'il dresse entend démontrer la résilience des nations, et partant de là, la nécessité de les inclure dans le processus d'intégration européenne. À trop vouloir l'oublier, Maxime Lefebvre avance que ce processus ne saurait fonctionner davantage. La place des nations ne doit toutefois pas nous faire désespérer d'aller vers un continent plus uni et plus efficace, notamment en matière de politique étrangère. En testant son hypothèse dans un certain nombre de champs, les principaux sans doute (les frontières, les institutions, le rapport à l'économie, la politique extérieure ou la relation franco-allemande), l'auteur tend à donner de la crédibilité à son analyse. S'il ne ravira pas les fédéralistes, cet ouvrage n'en demeure pas moins engagé en faveur de l'Union européenne à condition toutefois que celle-ci n'oublie pas les nations sur lesquels elle s'appuie. De ce point de vue, on constatera que partir des nations ne signifie pas aller vers moins d'Europe et que de nombreuses propositions d'amélioration peuvent être utilement suggérées.

Florent Parmentier

Florent Parmentier
Florent Parmentier (10 articles)
Docteur en science politique
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