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Comment appréhender l’imprévisibilité du monde?

Charles Du Granrut, mis à jour le 16.02.2014 à 10 h 54

«Tout ce qui ne tue pas rend plus fort», ou du moins, rend plus prévisible dans une perspective «antifragile».

Anticipation / Eduardo Merille via FlickrCC License by

Anticipation / Eduardo Merille via FlickrCC License by

Antifragile. Les bienfaits du désordre ; Nassim Nicholas Taleb

Dans son dernier ouvrage, Nassim Nicholas Taleb propose des solutions pour faire face à l’imprévisibilité du monde qu’il avait décrite dans son livre précédent. Au cœur de sa thèse se trouve le concept d’«antifragilité», c’est-à-dire la capacité à se renforcer après avoir été confronté de manière aléatoire à des situations stressantes.

Nassim Nicholas Taleb reprend la distinction entre monde «médiocristan» et monde «extrémistan» qu’il avait développée dans The Black Swan.
Face à la complexité et à l’imprévisibilité du monde, Nassim Nicholas Taleb souligne non seulement les limites du savoir humain mais aussi les illusions dangereuses qu’il est susceptible de faire naître, surtout dans nos sociétés qui produisent énormément d’informations.

Le Médiocristan, l’Extrémistan et les «black swans»

Dans le «Médiocristan», les phénomènes suivent la loi normale, c’est-à-dire que les variables mathématiques étudiées suivent une distribution symétrique centrée sur la moyenne. Les changements sont linéaires et peuvent être modélisés en s’appuyant sur les observations du passé.

Dans l’ «Extrémistan», au contraire, se trouvent les phénomènes dont les variables décrivant leurs évolutions ne suivent pas la loi normale de distribution et peuvent connaître des concentrations très importantes. Il s’agit d’un environnement instable et difficile à prévoir. Un nombre faible de valeurs de la variable détermine le résultat final et toute nouvelle observation est susceptible d’infirmer les conclusions tirées des observations antérieures. L’environnement «Extrémistan» est omniprésent dans des domaines sociaux et économiques (par exemple, distribution de la richesse, concentration des villes, distribution des ventes, etc.)

Dans l’environnement «Extrémistan», des événements accidentels et impossibles à anticiper peuvent survenir avec des fréquences non négligeables et ont une durée variable: des black swans. Ces événements peuvent avoir des conséquences positives ou négatives: des guerres, des krachs, des catastrophes, des découvertes, des innovations technologiques, etc. La fréquence des black swans tend à augmenter avec la complexité croissante des sociétés humaines et leur impact devient plus important notamment parce que la globalisation leur a donné une dimension planétaire.

L’abondance d’informations devient préjudiciable pour la connaissance car, parmi elles, de nombreuses sont erronées et il se révèle difficile de les identifier. Il existe trop de variables et pas assez de données par variables. Plus il y a de variables, plus il est aisé pour un chercheur qualifié de trouver des corrélations et des fausses corrélations sont trop souvent établies. À l’inverse, il ne faut pas confondre l’absence de preuves avec la preuve de l’absence. Selon Nassim Nicholas Taleb, le développement du savoir devrait se réaliser principalement en éliminant les théories erronées.

En outre, selon l’auteur, notre savoir privilégie trop la théorie par rapport à la pratique et le rôle de théorie a été surestimé dans la dynamique du progrès technologique. Nous ne mettons pas en pratique des théories mais nous élaborons des théories à partir de la pratique. L’auteur rappelle qu’avant le XIIIe siècle pas plus de cinq personnes ne savaient effectuer une division et l’exercice de nombreuses activités ne requiert pas la compréhension préalable de la théorie («il n’est pas nécessaire d’avoir un diplôme de physique pour monter à bicyclette»). Pour l’auteur, il faut s’inspirer du fonctionnement de la nature et considérer ce que la nature accomplit est justifié tant que le contraire n’a pas été démontré. Mais la question se pose alors de savoir quelles sont les règles permettant de décider si les interventions humaines sont justifiées et quelles sont leurs modalités.

Sur la base de ces constats, il définit les critères de succès d’une heuristique  dans une activité quelconque: elle est utilisée inconsciemment et depuis longtemps, elle est le produit de la sagesse collective, ses utilisateurs ont survécu, elle remplace les méthodes complexes qui exigent une solution mathématique, elle peut être apprise en imitant les autres et par la pratique, il est possible d’être plus performant en utilisant un ordinateur, elle permet un retour sur expérience rapide et donc la correction des erreurs.

Les stratégies «antifragiles»

L’antifragilité désigne la capacité non pas à résister à tout mais à se renforcer après avoir été confronté de manière imprévisible à des situations ou des événements stressants mais sans être de type catastrophique. L’antifragilité est capable de bénéficier d’un environnement aléatoire. À l’inverse, la fragilité provient de la taille excessive des systèmes et de du rôle primordial de la technologie. La fragilité, qui est sensible à l’aléatoire, conduit à chercher à réunir le maximum d’informations sur l’environnement mais cette stratégie n’est pas la panacée car elle peut être entachée de nombreuses erreurs.

Tout en présentant certaines similitudes avec le concept de résilience, l’antifragilité l’approfondit de deux manières. D’une part, l’antifragilité insiste sur la capacité d’une organisation à bénéficier des chocs aléatoires en sortant renforcée alors que la résilience s’attache plutôt à la capacité de résistance. D’autre part, Nassim Nicholas Taleb propose des stratégies préventives pour résister aux chocs imprévisibles alors que la résilience s’intéresse plutôt aux stratégies mises en œuvre après le choc.

Les organismes vivants sont des organismes antifragiles car ils sont le résultat de la sélection naturelle. La sélection naturelle et l’évolution, qui durent depuis plusieurs millions d’années, sont des process antifragiles s’appuyant sur le sacrifice de certaines sous-parties ou certains sous-ensembles afin d’assurer la pérennité du processus vital. Si l’on exclut des chocs extrêmes conduisant à l’extinction des espèces, plus il y a de bruit et de perturbations dans l’environnement, plus la sélection et les mutations aléatoires augmentent les chances de survie des générations futures.

Les systèmes complexes peuvent être soit fragiles soit antifragiles. Un système complexe, qui est composé de variables interdépendantes, a tendance à s’auto-organiser (par exemple les organismes biologiques, les idées, la technologie etc). Ces systèmes se renforcent sous l’influence des chocs provoqués par le hasard. Mais la complexité d’un système peut aussi résulter d’une spécialisation forte de ses différentes composantes et d’une sophistication accrue de son mode de fonctionnement. Ce type de système est fragile car il est plus enclin aux erreurs et sensible aux catastrophes (par exemple, les grandes entreprises).

Selon Nassim Nicholas Taleb, la civilisation moderne cherche à supprimer toute imprévisibilité dans l’environnement des hommes et/ou à se prémunir de ses effets néfastes. Mais cette stratégie accroît in fine la fragilité des individus, des institutions et des systèmes à la fois parce qu’elle conduit à ne plus les exposer à des facteurs de stress et à leur donner un faux sentiment de sécurité. Ainsi, en cherchant à améliorer notre santé et à traiter toutes les affections, quelle que soit leur gravité, la médecine accroît la fragilité de notre système immunitaire ou peut avoir des conséquences nuisibles sur la santé.

Nassim Nicholas Taleb propose des stratégies qui répondent à des critères d’antifragilité ou diminuant la fragilité et qu’il est possible de classer en deux grands types : d’une part, les préceptes concernant le fonctionnement du système et du comportement humain et, d’autre part, les stratégies de protection notamment avec l’approche optionnelle.

Une approche antifragile tire les leçons de ses erreurs et n’a pas peur d’en commettre : chercher à éviter systématiquement les petites erreurs conduit à accroître l’impact des erreurs importantes. La procrastination peut être profitable car elle permet à une situation d’évoluer de manière naturelle. Il souhaite que l’intervention de l’homme soit concentrée sur les cas importants, ne soit pas automatique et soit soumis à un examen a priori de son utilité. Par ailleurs, l’organisation des systèmes doit être élaborée par des expérimentations venant de la base au lieu d’être définie par le sommet. Afin de renforcer l’antifragilité des systèmes, il faut multiplier les doublons et les redondances.

Bien que cela ne soit pas évoqué par l’auteur, ses recommandations présentent une certaine parenté avec les approches des philosophies asiatiques, qui recommandent que l’homme doit abandonner sa volonté de chercher à modifier la réalité et doit agir conformément à la nature des choses et des êtres.

Une stratégie antifragile efficace vise à gagner en cherchant à ne pas perdre ou à limiter les pertes. En outre, on réduit drastiquement ses chances d’accident catastrophique en prenant un nombre limité de mesures de prévention. La stratégie prudente à suivre consiste à combiner une stratégie pas ou peu risquée en cas d’une évolution défavorable de l’environnement avec une stratégie risquée en cas d’évolution favorable (La f(x) = y est dite convexe si la moyenne de la fonction est supérieure à la fonction de la moyenne et aux extrémités les évolutions de f(x) sont très différentes de x. Dans ce cadre, ce sont les évolutions aux extrémités qui sont importantes.).

L’auteur plaide pour l’adoption systématique des stratégies optionnelles ce qui permet de profiter de situations caractérisées par une forte convexité  ou de fortes asymétries. En résumé, une option permet de bénéficier du côté positif de l’incertitude sans avoir à supporter l’évolution négative. Mais, il existe des situations où les options n’existent pas ou des cas où elles ne sont pas offertes à tous les individus. Les options deviennent caduques au cours du temps et il révèle impossible de refuser en permanence de prendre décisions ayant des conséquences irréversibles.

Bien que le ton soit parfois irritant ou excessif, l’ouvrage de Nassim Nicholas Taleb aborde de nombreux thèmes et touche à des domaines variés ce qui le rend complexe et parfois difficile à lire. Mais son grand intérêt est de conduire le lecteur à réfléchir notamment en remettant en cause des idées reçues et d’apporter un éclairage original et stimulant sur la prise de décision en environnement incertain.

Charles Du Granrut

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