France

Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques?

Nicolas Di Meo, mis à jour le 10.02.2014 à 15 h 57

Une enquête d'un sociologue sur les incendies de bibliothèques qui constitue le prétexte à une exploration de la politicité contemporaine des classes populaires.

nuit blanche autodafé de la bnf / Raphaël Labbé via FlickrCC License by

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Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques? ; Denis Merklen

C'est un fait peu connu, mais plusieurs dizaines de bibliothèques ont été incendiées en France depuis le début des années 2000. Dans la plupart des cas, il s’agissait de structures situées dans des quartiers difficiles, que ce soit en banlieue parisienne ou en province. Certaines ont été entièrement détruites, tandis que d’autres n’ont été que partiellement touchées.

Partant de ce constat, Denis Merklen, professeur de sociologie à l’université Sorbonne Nouvelle (Paris-3), s’est attaché à donner de ces attaques une interprétation qui ne les réduise pas à de simples explosions de violence incontrôlable (comme les médias ou les responsables politiques ont trop souvent tendance à les présenter), mais les replace dans un tissu de rapports et de conflits de nature politique. Une telle approche permet d’élargir la réflexion et de tenter de comprendre des actions que l’auteur considère avant tout comme des messages:

«[...] [Si] on pense en termes de ‘conflit’, une réciprocité de l’action s’ouvre immédiatement. Une réciprocité entre deux parties ou plus qui se trouvent donc en situation d’opposition, de dispute ou de confrontation. Et, en cas de conflit, beaucoup de questions et de problèmes s’ouvrent que l’idée de ‘violence’ obture. Quel est l’objet du conflit? Comment cela a-t-il commencé? Comment résoudre le contentieux?» (p. 130).

L’hypothèse de Denis Merklen est que les bibliothèques, malgré les efforts et les bonnes intentions des personnels qui les animent, se trouvent, au sein des quartiers où elles sont implantées, dans une position complexe et inconfortable: d’un côté, elles font l’objet d’une appropriation de la part des populations de ces quartiers; de l’autre, elles sont vues –au même titre que les établissements scolaires, eux aussi victimes d’attaques– comme des représentantes de l’autorité, dans un contexte où de nombreux habitants, souvent dépendants des aides sociales et des investissements publics pour survivre, nourrissent à l’égard de l’État ou des collectivités territoriales des sentiments ambigus mêlant rejet et désir d’intégration.

Conçues pour favoriser l’émancipation des individus grâce à la lecture et à l’accès à la culture, les bibliothèques peuvent aussi conduire à des formes de désocialisation et être perçues comme des agents au service d’un groupe social dominant:

«[…] Même lorsqu’elles se présentent et se veulent comme un espace public, les bibliothèques de quartier sont aux prises de conflits sociaux qui les dépassent et qui renvoient leur action à celle d’emblème d’un groupe social singulier. […] Nous pouvons dire […] que, quand une pierre casse la vitre d’une bibliothèque, celle-ci se voit dénoncée d’avoir failli dans la constitution d’un espace ouvert à tous et qu’elle est devenue un agent, voire l’emblème, d’un groupe particulier» (p. 244-246).

Les conflits qui éclatent se caractérisent alors par une très forte territorialisation, la bibliothèque étant identifiée à l’intrusion ou à la pénétration d’un groupe ennemi au sein de l’espace du quartier.

Les incendies et les caillassages de bibliothèques, selon Denis Merklen, ne sont donc pas l’œuvre d’individus extérieurs à la communauté nationale, mais de citoyens qui entretiennent un rapport conflictuel avec les autorités publiques et les institutions qui leur sont associées. En ce sens, ils ne peuvent être compris que dans le cadre d’une étude de la «politicité» contemporaine des classes populaires –une notion permettant de ne pas réduire ces dernières à leurs déterminants sociaux et économiques, mais de les envisager au contraire comme des acteurs politiques à part entière. Le concept de «classes populaires» doit néanmoins être utilisé avec précaution: le pluriel montre bien que l’auteur ne conçoit pas cette partie de la population comme un tout homogène, mais comme une réalité mouvante, traversée de courants contradictoires et composée de groupes qui ne cessent de se recomposer en fonction des enjeux auxquels ils sont confrontés. Or le rapport à l’écrit et à la culture dite légitime se trouve au cœur de ces tensions:

«Il y a […] [une] ambivalence des attitudes face à l’écrit et à l’école. Les classes populaires semblent hésiter entre plusieurs attitudes. Tantôt elles revendiquent le droit d’y accéder […]. Tantôt elles contestent la forme institutionnelle et semblent revendiquer le droit de vivre dignement, à la consommation, au bien-être et à la citoyenneté, même lorsqu’on a échoué à l’école. […] C’est cette attitude minoritaire qui semble la plus extrême et qui conteste le plus violemment les formes instituées de la culture et du social. Entre les deux pôles, toutes les positions et tous les mélanges sont possibles» (p. 285).

Le sentiment d’exclusion ou de dépossession que l’on observe souvent dans les quartiers défavorisés a aussi, cependant, d’autres origines. Denis Merklen insiste particulièrement sur les dynamiques d’individuation à l’œuvre dans le monde contemporain; en mettant en avant des impératifs de «responsabilisation» et d’ «activation» de la performance de chacun, celles-ci favoriseraient les individus les mieux formés, bénéficiant d’un capital culturel et social important, et contribueraient à renforcer les inégalités. Dans un tel contexte, marqué par un taux de chômage élevé, par la présence de stéréotypes racistes dont sont victimes de nombreux habitants et par l’effondrement des anciennes formes d’expression politique (construites, notamment, autour des partis et des syndicats, ainsi que de modalités d’action étroitement liées au monde du travail, telle la grève), les classes populaires chercheraient tant bien que mal de nouveaux moyens de se constituer en tant qu’acteur collectif.

En proposant d’interpréter les incendies et les caillassages de bibliothèques comme des messages politiques, le livre de Denis Merklen invite non seulement les bibliothécaires, mais aussi –et peut-être surtout– les élus et les responsables politiques à s’interroger sur le sens d’actions qui, à première vue, leur paraissent souvent incompréhensibles. Il met le doigt sur la complexité du contexte dans lequel surviennent ces événements – un contexte qui mérite d’être exploré de la manière la plus fine possible, en se méfiant des jugements hâtifs. Pour ce faire, l’ouvrage adopte un plan «kaléidoscopique» et l’auteur s’en justifie dans la conclusion:

«Le dispositif d’écriture de ce livre a donné au texte une forme kaléidoscopique. Celui-ci ne présente pas une structure chronologique où nous aurions suivi l’histoire des incendies ni une forme analytique où nous aurions traité les différentes dimensions de cette forme d’action, chapitre après chapitre. Nous avons plutôt tourné autour de l’objet que nous voulions observer pour voir sa lumière reflétée sur de multiples surfaces» (p. 318).

Denis Merklen semble avoir bien senti le reproche que risquaient de lui faire ses lecteurs: malgré la diversité des angles d’attaque, les répétitions et les redites sont en effet fréquentes, au point que le livre donne souvent l’impression de tourner en rond, ce qui, joint à bon nombre de maladresses d’expression, rend la lecture parfois pénible. Pourtant, ce parti pris témoigne aussi d’une honnêteté appréciable: l’auteur ne cherche pas à dissimuler la perplexité du chercheur face à un univers dont il commence à appréhender certains modes de fonctionnement, mais qui lui échappe également en partie et au sujet duquel il se refuse à toute conclusion prématurée. Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques? ouvre plus de pistes de réflexion qu’il ne fournit de réponses définitives, ce qui peut être frustrant pour le lecteur, mais montre aussi comment un objet de recherche se constitue peu à peu. Les incendies de bibliothèques deviennent alors, en quelque sorte, le prétexte à une exploration plus générale de la politicité populaire qui déborde largement le cadre initial de l’étude.

La démarche de l’auteur appelle cependant quelques remarques. La première a trait au choix du terrain d’enquête.

Denis Merklen s’intéresse aux quartiers défavorisés de la banlieue nord de Paris, dans les anciennes communes de la «ceinture rouge», longtemps dominées par le Parti communiste avant l’effondrement de ce dernier dans les années 1990 et 2000. Or la liste de bibliothèques incendiées qui figure au début de l’ouvrage montre que ces événements surviennent dans des contextes beaucoup plus variés. Des bibliothèques ont été victimes d’attaques à Pau, Brest, Caen, Strasbourg, Rennes, Dax, Angers, Toulouse, etc. La situation politique et sociale d’une banlieue comme Pessac, près de Bordeaux, où une bibliothèque d’école a été incendiée le 13 juillet 2007, n’est guère comparable à celle de Saint-Denis… Pour une approche plus complète du phénomène, il aurait sans doute été intéressant de mieux prendre en compte la diversité des territoires concernés, afin de montrer à la fois ce qui les rapproche (car il est bien entendu probable que l’on y observe des formes similaires de politicité) et ce qui les distingue.

La seconde remarque tient à une difficulté que Denis Merklen n’a pas manqué de souligner, celle de ne pouvoir interroger les auteurs des incendies.

Le sociologue n’étant pas policier, il lui était évidemment impossible d’enquêter pour les identifier; d’où le choix de voir dans leur geste la manifestation extrême –et ponctuelle– d’une conflictualité quasi permanente, observable le reste du temps sous des formes nettement plus bénignes (insultes, comportements provocateurs, etc.). Cette hypothèse n’est sans doute pas infondée, d’autant que certains incidents évoqués dans l’ouvrage apparaissent comme les suites d’altercations entre bibliothécaires et usagers. Cependant, le passage de l’incivilité quotidienne, qui s’inscrit dans une relation tendue mais demeurant tout de même fondée sur une forme d’échange, à la violence et à la destruction par le feu reste largement mystérieux. En particulier, une question se pose: les «jeunes» fréquentant les bibliothèques (quelle que soit leur motivation initiale, recherche de documents ou désir de s’approprier un espace perçu comme celui de l’autre, et même s’ils finissent par entrer en conflit avec les bibliothécaires au sujet de certaines normes comportementales) sont-ils potentiellement les mêmes que ceux qui les incendient, ou bien s’agit-il, au sein de la nébuleuse des classes populaires, de groupes radicalement différents? Le livre de Denis Merklen, on le voit, laisse des zones d’ombre et des interrogations en suspens, mais a également le mérite d’ouvrir d’importantes pistes de réflexion.

Nicolas Di Meo

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