France

L’avènement du «populisme liquide»

Justine Canonne, mis à jour le 04.02.2014 à 18 h 55

Dans un livre d’entretien, le sociologue Raphaël Liogier décrypte les vicissitudes de la société française, qu’il décrit en proie à l’islamo-paranoïa et à un populisme rampant.

Pierre Schwaller via FlickrCC / License by

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Ce populisme qui vient, Raphaël Liogier

«Populisme»: la notion, usuelle, demeure pourtant floue, quand elle n’est pas malmenée, ou parfois instrumentalisée dans les discours politiques et les débats d’idées. Le lecteur attendra donc beaucoup d’un ouvrage sobrement intitulé Ce populisme qui vient. Dans cet entretien fleuve avec l’anthropologue Régis Meyran, le sociologue des religions Raphaël Liogier, professeur et directeur de l’Observatoire du Religieux (World Religion Watch) à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence, livre ses considérations sur le populisme qui imprègne, d’après lui, la société française contemporaine. Et par «populisme», il faut entendre «le fait de parler en lieu et place du peuple tout entier» (p. 12), un «Peuple» homogène, réifié, et détenteur de la Vérité. Le populisme est par essence une «pathologie de la modernité», conclura d’ailleurs Raphaël Liogier: la modernité désignant littéralement la reconnaissance de modes d’existence différents, légitimés et relevant de la subjectivité de chacun, le populisme serait l’envers de la modernité, en ce qu’il exalte le Peuple contre la subjectivité, contre l’individu.

Voilà pour la définition. Mais quid du populisme actuel? C’est ici que pointe la thèse développée par le sociologue: le populisme du XIXe siècle vise à rassembler les individus au-delà des familles partisanes, au nom du bon sens du «vrai Peuple». Dès lors, cet «appel au Peuple» ne serait plus cantonné aux marges extrémistes de la sphère politique, il consisterait justement à sortir de la contestation émanant des extrêmes. Car en réalité, le populiste contemporain ne conteste rien en particulier: sur un ton imprécatoire et prophétique, «il oppose la Vérité du peuple oppressé aux mensonges du système» (voir p. 13).

La valse des populistes

Sorti des marges de l’extrémisme, non plus seulement incarné par le Front National (qui demeure toutefois un cas d’école en France), le populisme consisterait ainsi en une «alliance normalement contre-nature entre les conservateurs et les progressistes» (voir p. 16). Les progressistes réactionnaires joueraient donc sur tous les tableaux, orientant à la fois leur discours vers les questions sociales, tout en défendant des positions anti-mariage gay ou anti-islam –ou les deux, dans certains cas. Cette singulière communion entre progressisme et conservatisme s’accompagne d’autres éléments caractéristiques du populisme contemporain, comme la dénonciation de la corruption généralisée du «système», incarné par les élites, gens de pouvoir et corps intermédiaires privant le «vrai Peuple» de sa souveraineté.

Le discours populiste, explique Raphaël Liogier, prend son essor dans un contexte de «crise identitaire». Celle-ci, davantage qu’une crise économique, révèle en creux une crise du récit collectif, dans une Europe dont l’autorité morale fut pleinement remise en cause au tournant du XIXe siècle, époque de refondation des équilibres internationaux. Il n’est dès lors plus possible de sauver les apparences: le monde n’a plus les yeux fixés sur le Vieux Continent, qui continue pourtant de rêver à sa grandeur passée. Dans ce contexte de crise symbolique, les gouvernements européens s’enlisent dans des débats sans fin sur leur identité nationale.

Un parfum d’années 30?

Face à l’angoisse du déclin, quoi de plus aisé que la désignation d’un coupable? Ce sera l’islam, qui fait figure d’ennemi des «valeurs occidentales» dans le discours des populistes européens, clame le sociologue. Au cours de leur conversation, Raphaël Liogier et Régis Meyran s’attachent à décrypter les analogies avec une autre époque dans laquelle les mouvements populismes ont fleuri en Europe: les années 1930. Certains éléments de comparaison ne laissent pas indifférent: contexte de crise économique mondiale, de crise identitaire, désignation d’un bouc émissaire en la personne du Juif… Cette dernière analogie est exposée sans détour par le sociologue: «Le Juif des années 1930 peut être bolchévique ou capitaliste, en tout cas il est insaisissable et omniprésent. Déterritorialisé, faux citoyen, solidaire de tous ses frères sur la surface du globe, c’est exactement ce qu’est devenu le musulman aujourd’hui : même s’il a l’air français, il fait le jeu du Qatar et autres puissances étrangères» (p. 45).

Dans cette atmosphère de paranoïa collective, les populistes dénoncent ainsi une paradoxale «dictature des minorités»: la population objectivement majoritaire serait dominée par les minorités économiques, religieuses, intellectuelles, ou encore sexuelles. La seule défense possible serait alors la «résistance culturelle». Cette argumentation amène à analyser l’un des nouveaux avatars du populisme: la défense de la «culture», notion instrumentalisée par les populistes de tous bords (qui en appellent au respect de l’identité culturelle, française, républicaine, etc.). Pour Raphaël Liogier, la défense de la «pureté culturelle», prétendument menacée par l’islam dans le discours populiste actuel, s’est substituée à la défense de la «pureté raciale» dans le discours antisémite des années 1930.

L’ère du «populisme liquide»?

Ce passage d’un racisme biologique à un racisme culturel –dirigé particulièrement contre l’islam– s’illustre dans ce que Raphaël Liogier nomme «le populisme liquide»[1]. Par cette expression, le sociologue entend la dissolution ou la liquéfaction progressive de l’État de droit, sur fond d’un angoissant contexte de «guerre culturelle». D’après lui, les mesures «anti-islam» (interdiction du port de signes religieux ostentatoires à l’école, législation sur le port du voile intégral) qui, sous couvert de défense de la laïcité, se multiplient depuis 2003, constituent une dissolution de l’État de droit (p. 61). Ainsi, l’interdiction d’exposer ses convictions religieuses dans l’espace public revient dans les faits à limiter la liberté d’expression des citoyens, et plus largement les libertés individuelles.

Ce «populisme liquide» est par ailleurs à la fois anti-européen, dirigé contre l’Union Européenne et ses institutions, accusées de soutenir le dogme néo-libéral, et européaniste, en ce qu’il est axé sur la défense du patrimoine culturel européen. En France, au sein des partis de gouvernement, le «populisme liquide» irriguerait tant la Gauche populaire, au sein du PS, que la Droite forte et la Droite populaire, dans la mouvance UMP (p. 86).

Faisant appel à des faits d’actualité récents, telles les manifestations anti-mariage gay ou l’affaire de la crèche Baby Loup, le discours se veut une démonstration des crispations d’une société française cédant à la tentation populiste et anti-islam, dans un contexte de crise identitaire aigüe. Le lecteur pourra cependant regretter quelques digressions dans le cours de la conversation, qui ne favorisent pas la fluidité de l’argumentation.

Justine Canonne

[1] On notera l’analogie évidente avec l’expression du sociologue Zigmunt Bauman, «la société liquide», qui décrit la fin des attachements stables, le mode d’existence atomisé, la vie dans des réseaux fluctuants, volatiles, caractéristiques de la société contemporaine. Retourner au texte.

Justine Canonne
Justine Canonne (3 articles)
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