Culture

Les énigmes des fictions pensantes

Florian Alix, mis à jour le 01.02.2014 à 18 h 37

Un essai stimulant où se dessine une approche méthodologique originale pour cerner la façon particulière qu’a la fiction de proposer une pensée à son lecteur.

D.R.

D.R.

Besoin de fiction: Sur l'expérience littéraire de la pensée et le concept de fiction pensante, Frank Salaün

Ce petit ouvrage de Franck Salaün offre une nouvelle perspective aux travaux qui se multiplient depuis plus d’une dizaine d’années sur la relation entre littérature et philosophie [1]. Ce renouveau n’est pas uniquement d’ordre théorique mais aussi méthodologique. En effet, l’auteur prend le risque d’aborder la question non sous la forme d’une monographie, mais d’un essai, c’est-à-dire d’un livre où la mise en scène de soi et la composition en fragments sont essentielles à la construction du sens.

Les premiers chapitres du livre proposent une perspective théorique qui frappe par sa souplesse –là où le discours théorique a tendance à pécher par l’affirmation catégorique et exclusive. À la prise de position, Franck Salaün préfère la proposition. Il met en question une trop nette distinction entre le discours savant et le discours fictionnel. Dans son entreprise, il se tient à distance de deux écueils.

D’une part, il prend garde à ne pas développer un discours qui fasse de la fiction un prétexte au discours savant; il cherche au contraire à étudier la spécificité du savoir construit par la fiction, et même sa nécessité pour l’être humain. D’autre part, il insiste sur la nécessaire référentialité de toute fiction: même en ce qui concerne les textes le plus réflexifs –de manière significative, il s’appuie sur certains textes de Paul Valéry– la fiction est toujours porteuse d’un savoir, interroge toujours la place du sujet et de son discours par rapport au monde.

Le cadre théorique de Franck Salaün se caractérise par le relatif: il s’attache à présenter le texte, le monde et les sujets, les individus humains, créateurs ou lecteurs, dans une relation de continuité. Les textes sont lus à la fois de manière immanente et en relation avec un contexte, dans une histoire et dans leur originalité: la démarche de l’auteur tente une conciliation entre des paradigmes critiques qui ont tendance à s’opposer.

Par la suite, chacun des chapitres illustrera et complètera le propos de l’auteur à partir d’un exemple. Franck Salaün commence par s’intéresser au genre –ou au sous-genre– du dialogue d’idées. Il en interroge les définitions et en reformule une typologie. Son travail insiste alors sur la façon bien particulière qu’ont les auteurs de dialogues de s’appuyer sur une fiction pour mettre en scène une pensée.

La fiction dans ce cas ne sert pas uniquement à médiatiser une pensée pour la rendre plus attrayante: elle l’inscrit dans une polyphonie et, d’une certaine manière, elle l’adresse au lecteur comme une réalité changeante, comme une interrogation en suspens plutôt que comme une vérité définitive. Au cours de ce chapitre, Franck Salaün met progressivement à jour l’importance du lecteur dans les processus de pensée propres à la fiction. C’est pourquoi les trois chapitres suivants portent non plus directement sur des œuvres littéraires, mais sur des lectures bien spécifiques, des lectures critiques.

Tout d’abord, Franck Salaün revient sur le débat qui a opposé Leo Spitzer à Georges Poulet sur la lecture de Marivaux. Après avoir expliqué la forte polarisation de cet échange, tant sur le plan méthodologique que sur celui des résultats, Franck Salaün esquisse plutôt une voie de conciliation qui permet de considérer les apports de chaque critique et de voir en quoi les deux lectures peuvent se compléter. Il voit se confirmer ici l’intérêt d’une lecture ouverte, qui permet de ne pas arrêter le sens d’une fiction et de prendre en compte différentes manières d’envisager une même question à travers un texte.

C’est pourquoi l’analyse que fait Franck Salaün du préambule des Règles de l’art de Pierre Bourdieu, cette étude de L’Éducation sentimentale selon une méthode sociologique, prend une tonalité polémique. S’il ne conteste pas la grande originalité du travail de Bourdieu, ni son efficacité pour un renouvellement du rapport qu’entretient le monde académique à la littérature, il lui reproche d’avoir voulu donner une lecture définitive du roman de Flaubert. Or, en adoptant cet objectif, Bourdieu, selon Franck Salaün, ne parvient pas à saisir l’intérêt de la fiction, la manière dont la pensée qui s’y déploie est justement plurivoque. La fiction ne peut donner lieu à une interprétation définitive:«La fiction place le lecteur devant des situations qui sont autant d’énigmes. Elle le prépare à entendre un dénouement, voire une leçon, mais l’abandonne au moment de conclure, en refusant de formuler explicitement une doctrine»(p. 61).

Le chapitre suivant illustre parfaitement cette difficulté. Après s’être intéressé à des lectures critiques d’œuvres de fiction, Franck Salaün s’intéresse à l’œuvre d’un philosophe: Michel Foucault. Son travail s’inscrit dans la réévaluation actuelle de cette pensée, notamment à travers une lecture plus serrée des derniers textes de l’auteur de l’Histoire de la sexualité, qui déplace la focale du pouvoir sur la subjectivité[2]. Franck Salaün s’interroge ainsi particulièrement sur la volonté de Foucault de dissoudre la notion d’auteur, en inversant l’impression commune: ce n’est pas l’individu qui fait le texte, c’est au contraire le texte qui fait l’individu.

La question de Franck Salaün porte sur la place de Foucault lui-même, en tant qu’auteur, à l’intérieur de ce cade théorique qu’il pose. Il s’interroge alors sur l’écriture si particulière de Foucault, qui se situe à la marge des disciplines des sciences humaines et de la philosophie, sans s’y confondre, ainsi que sur son style. Foucault laisse une partie de sa pensée s’exprimer à travers un travail sur l’écriture elle-même, qui lui est personnel et qu’il ne théorise pas –puisqu’il échappe à la théorie et lui sert de correctif. Le philosophe tente ainsi d’échapper à l’édification d’un système –même si une telle tentation est sensible à travers son œuvre– pour échapper à toute identification définitive et maintenir une pensée en mouvement.

On le voit, le livre déploie en partie sa signification dans le plan qu’adopte Franck Salaün. En effet, plutôt que de faire une analyse sur la pensée que l’on pourrait mettre à jour dans des œuvres de fiction, son propos roule sur le rôle du lecteur dans ce processus: l’œuvre de fiction est à ses yeux une question, adressée au lecteur, qui joue un rôle déterminant dans la mise en œuvre de la «fiction pensante». C’est pourquoi son étude va déplacer son objet; elle part de textes littéraires pour se réorienter vers des écrits critiques: l’auteur peut ainsi passer en revue l’intégralité d’un processus qui concerne également créateur et lecteur. C’est aussi la raison pour laquelle il choisit de mettre en scène sa subjectivité dans l’essai: il parvient ainsi à une écriture qui sans cesse prend son lecteur à parti et l’interroge, l’inscrit dans le processus d’analyse et l’y fait collaborer.

Florian Alix

[1] Voir Camille Dumoulié, Littérature et philosophie: le gai savoir de la littérature, Armand Colin, 2002; Christine Baron, La Pensée du dehors: littérature, philosophie, épistémologie, L’Harmattan, 2007; Pierre Macherey, Philosopher avec la littérature: exercices de philosophie littéraire, Hermann, 2013. Retourner au texte.

[2] Voir le dossier «Michel Foucault et la subjectivité», dirigé par Charles-Yves Zarka, Archives de philosophie, t. LXV, 2002, p. 227-267. Retourner au texte.

 

Florian Alix
Florian Alix (3 articles)
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