Monde

Le pouvoir de la communication

Patrice Carré, mis à jour le 27.01.2014 à 11 h 09

Le sociologue Manuel Castells analyse les réseaux de communication et leurs pouvoirs dans une société qui a considérablement élargi son espace public par les médias.

Sean MacEntee via FlickrCC / License By

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Communication et Pouvoir, Manuel Castells

Faut-il encore présenter Manuel Castells? Depuis 1979, professeur de sociologie, de planification urbaine et régionale à l’Université de Berkeley en Californie, il est également titulaire de la Chaire «Technology of Communication and Society» à l’University of Southern California, Los Angeles ainsi que celle consacrée à la «Société en Réseaux» au Collège d´études mondiales (Fondation de la MSH) à Paris.

Son œuvre est considérable. On en retiendra ici la trilogie qu’il consacra à L’ère de l’information[1] et La galaxie Internet[2]. Le présent ouvrage s’inscrit, tout en les actualisant, les infléchissant et les enrichissant, dans la continuité de ces travaux dont l’influence sur les recherches en sociologie de la communication a été –et reste– tout à fait considérable. L’objet central de ce livre –le titre original Communication power était encore plus explicite– est une réflexion puissante sur les liens, dans ce que je serais tenté d’appeler l'espace-réseau, entre pouvoir et communication, communication du pouvoir et pouvoir de la communication. Pour Castells, et ses travaux précédents nous l’avaient amplement montré, ce sont les réseaux de communication (et plus exactement le réseau de ces réseaux) qui désormais sont au cœur –comme vient encore de le souligner Alain Touraine[3]– d’un type sociétal différent de celui des sociétés, notamment occidentales, telles qu’elles avaient pu se développer, après ce qu’il reste convenu d’appeler les première et deuxième révolutions industrielles.

Ce livre riche, foisonnant et d’une lecture exigeante, appuyé sur de nombreux travaux empiriques et sur une impressionnante familiarité avec des recherches au confluent de disciplines diverses  –les sciences politiques, la sociologie, l’histoire, l’anthropologie, les sciences de l’information et de la communication et en lien avec des travaux pionniers autour des questions de cognition– met en lumière les mutations considérables qui se jouent dans ce type sociétal, jusque-là inédit, qu'est l'ère de l'information.

Qu’est ce qui fait que ce monde dans lequel nous vivons est en phase de radicale transformation? En un laps de temps très court –à peine quelques décennies– au monde de la communication tel qu’il s’était mis en place au cours des siècles précédents avec la presse, la radio, les télécommunications et l'informatique puis, en majesté, la télévision, est venu, avant de tout phagocyter, s’amarrer l'univers du numérique. De nouveaux modes relationnels– et tout particulièrement au cours des 2 ou 3 dernières décennies du XXe et au cours de la première décennie du XXIe siècle– se sont imposés. Ils ont donné naissance à une forme de communication jusque-là inédite. Castells l'appelle l'auto-communication de masse, c’est-à-dire la possibilité pour chacune et chacun d’entre nous, via les technologies de l’information et de la communication, de se faire non seulement l'écho de l'immédiateté et de la partager à l'infini mais, au-delà, d’intervenir comme sujet commentant et agissant par ses prises de positions et son engagement.

En témoignent la multiplication des blogs et la déferlante des médias sociaux. Ainsi, à bien lire Castells, c'est une nouvelle configuration de l'espace public qui se profile. Elle  repose essentiellement sur la présence et la puissance des réseaux. Si, à l'évidence, ils ne sont pas uniquement des infrastructures techniques, ce sont leurs configurations qui dessinent et qui, d'une certaine façon, produisent de nouveaux types de communication de masse. C'est surtout avec ce qu'on a appelé le Web 2.0, que s'est construite cette auto-communication de masse.

La persistance des médias traditionnels

Loin cependant d’avoir abandonné le combat en rase campagne, les médias traditionnels continuent à jouer un rôle essentiel. La télévision, à l'échelle mondiale, pèse toujours et continue à avoir une influence considérable. Elle est devenue clairement un business. À l'information a succédé l'«infotainement». Les médias doivent attirer le public afin de bénéficier des mannes de la publicité. Ils sont façonnés par l'audience qu'à leur tour, ils façonnent. Peu à peu les médias qui de jure n'ont pas de pouvoir, sont devenus l'espace du pouvoir. Ils construisent le débat. Or, rappelle Castells, le pouvoir se définit fondamentalement comme relation. Il réside donc, en très grande partie, dans la maîtrise de la communication. La communication est pouvoir et le pouvoir est communication…

Les pages lumineuses (pp.223 à 254) que l'auteur consacre à un examen des schémas de communication mis en œuvre à l'occasion de l'engagement américain en Irak sont, à cet égard, tout à fait explicites. S'appuyant à la fois sur des travaux empiriques et sur les recherches relatives aux cadres cognitifs (pp.211 à 222) il nous livre une analyse exemplaire du rôle de l’information et de la communication au cours de ce conflit. En s'intéressant à la question du conflit en Irak, Manuel Castells met l'accent sur le schéma narratif dans lequel viennent s’inscrire les événements et non les événements en tant que tels. Comment l'administration Bush a-t-elle organisé un cadre narratif destiné à neutraliser toute opposition et comment, au fil du conflit, plusieurs récits se sont adaptés, succédés et comment, souvent, ils ont interféré les uns avec les autres?

De fait, peu de temps après le 11 septembre 2001 se met en place –construit par Bush et son entourage– immédiatement dans l’émotion née des attentats, un cadre dans lequel il apparaît évident qu'il existe entre Al Qaeda et l’Irak de Saddam Hussein des liens très forts. Se battre en Irak est donc une suite logique de la guerre contre le terrorisme. Le schéma informatif repose non seulement sur l’existence, martelée en permanence, de ces liens mais également sur ce qui serait la présence de stocks considérables d’armes chimiques, d'armes de destruction massive détenues par le régime irakien, prêtes à l'emploi.

À partir de là, Castells montre bien qu’il s’agit tout d’abord de s’appuyer sur un cadre narratif d’autodéfense. Les armes de destruction massive représentent un danger pour les États-Unis. Il importe donc de se défendre. Or une fois Saddam vaincu la question de la menace irakienne est-elle pour autant évacuée? Au schéma narratif d’autodéfense sur lequel s'étaient appuyées les autorités américaines pour précipiter le pays dans la guerre, succède un autre cadre explicatif. Après la «victoire» et une fois qu'il fut évident qu'il n'y avait pas d'armes de destruction massive, un autre schéma narratif s’est mis en place: celui du sauvetage des populations irakiennes. Il importait alors leur faire don de la démocratie!

Les divers cadres interfèrent et ne se succèdent pas «mécaniquement». Entre 2002 et 2003 la guerre en Irak ne donne pratiquement pas lieu à de graves dissensions. Tant que les médias ne discernent pas de conflit important dans l'évaluation de la guerre, ils se contentent, dans l'ensemble, du schéma explicatif que donne le gouvernement. Or, à partir du moment où se prépare la campagne pour l'élection présidentielle de 2004, on assiste à une remise en cause du schéma narratif. Seuls les téléspectateurs de Fox News, à près de 40%, sont persuadés que Bush avait été choisi par Dieu pour mener la guerre contre la terreur en Irak[4]!

L'analyse très fine à laquelle se livre l'auteur nous montre bien que sur la période 2001-2008 la désinformation joua un rôle essentiel dans cette guerre et ses perceptions. La guerre étant une question politique centrale, le soutien à la guerre entraîna, dans un premier temps, le soutien au président qui l'avait lancée et qui était responsable du cadrage des médias et de la désinformation des citoyens Or, à partir de 2004 (campagne pour les primaires) le paysage médiatique se mit à vaciller. Blogosphère et journalisme citoyen sur Internet –comme «contre cadre»– réussirent à briser les cadres dominants qui avaient jusque-là restreint l'information. La confiance déclinante des Américains envers leur président, suite à l'ouragan Katrina et aux nombreux scandales qui touchèrent les Républicains, incitèrent les Américains à regarder de plus près les informations qui leur étaient données.

Message politique, Message médiatique

À partir de cet exemple –et de bien d'autres, touchant à la construction des opinions publiques, qu'il est impossible de développer ici– Manuel Castells souligne à quel point le message politique est avant tout un message médiatique. Il doit être construit dans le langage spécifique des médias. Or les médias se fondent d'abord et avant tout (leur finalité est commerciale) sur les sentiments et l'émotion. A l'ère de l'information il en est ainsi de la décision politique. A tort nous la justifions, a posteriori, par la raison.

La raison n'a rien à voir dans l'affaire. La politique c'est d'abord et avant tout la politique des médias… En analysant comment élites politiques et médiatiques fournissent les cadres d’interprétation à des citoyens traitant les données mises à leur disposition, non seulement Manuel Castells contribue à une analyse de la fabrication des opinions publiques mais, au-delà pose la question centrale du fonctionnement de nos démocraties modernes. De fait, ce qu'il me semble décrire et analyser est le passage d'une démocratie au temps de l'audiovisuel triomphant à une démocratie au temps du numérique qui fait intervenir de nouveaux éléments.

Dans la longue durée, les individus sont devenus citoyens en acceptant leur rôle de sujets souverains du pouvoir, avant de déléguer leurs pouvoirs à des représentants répondant de leurs actions devant les citoyens. Ce  mécanisme imparfait de la représentation se fonde sur les élections, moment de la désignation des représentants. Or ces élections nous dit Manuel Castells sont (depuis la seconde moitié du vingtième siècle) majoritairement le produit de l'irrationnel– de l'émotion, de l'immédiateté et de l'opinion publique– façonné par les médias qui, eux-mêmes, dépendent de financements.

Dans ce paysage, tout en convergeant avec la communication de masse, l'auto-communication de masse introduit une rupture. Internet, les mobiles– et le numérique en général– semblent être en capacité de redistribuer les cartes. A partir d’exemples concrets issus des mouvements sociaux qui ont parcouru la planète ces deux ou trois dernières décennies, Manuel Castells constate l'émergence d'un contrepouvoir. Il cite ainsi l’exemple de la prise de conscience de la crise environnementale planétaire et des mouvements d’opinions autour de cette thématique. Il y voit un mouvement social mondial où les débats sur Internet ont joué un rôle fondamental. Tout semble donc se passer comme si la relation que les citoyens entretenaient avec la chose politique était en train de changer avec l'apparition et l'émergence de mobilisations, citoyennes favorisées par ces dispositifs techniques. Les technologies de l’information de la communication offrent-elles la possibilité d’un renversement de l’ordre du débat politique?

La question qui se pose est donc de savoir si, désormais l’«argent du pouvoir» peut être remplacé par le «pouvoir des sans argent». Aborder de front cette question, la prendre à bras le corps, impose de s'interroger sur un possible renversement de l'ordre de la communication porté par le numérique. N'est-ce pas alors verser dans le déterminisme technologique? Ce qui pose la question du rôle des technologies dans l’histoire. Certes, si la technologie ne produit pas directement de changements d’ordre culturel, elle les accompagne. Elle détient également un pouvoir d’inflexion sur ces changements culturels, sur notre «Weltanschauung»… Quand bien même resterait-il difficile de peser exactement son influence sur les formes et les modalités de ces transformations. 

C'est donc bien un nouvel espace du politique qui s'esquisse avec l'auto communication de masse selon Castells. Si la société en réseaux est, bel et bien, toujours contrôlée par les pouvoirs économico-financiers, elle offre cependant, en raison de sa configuration technique même, la possibilité de renversements citoyens. A l'ère de l'information, le citoyen est donc en capacité de construire un nouvel espace public, de donner un sens nouveau à ce qu'il en est de la citoyenneté.  

Le livre de Castells –que cet imparfait compte-rendu n'a pu qu'effleurer– est à l'évidence un livre majeur. La puissance de sa réflexion, l'immense étendue de ses connaissance et la pertinence de ses propositions font qu'on ne sort pas de ces plus de 700 pages comme on y était entré. Un livre indispensable.

Patrice Carré

[1] Manuel Castells, Tome 1 La société en réseaux, Fayard pour la traduction française 1998, 614 pages. Tome 2 Le pouvoir de l’identité, Fayard  pour la traduction française 1999, 540 pages et Tome 3 Fin de millénaire, Fayard pour la traduction française 1999, 494 pages. Retourner au texte.

[2] Manuel Castells La galaxie Internet, Fayard pour la traduction française 2002, 366 pages. Retourner au texte.

[3] Alain Touraine, La fin des sociétés, Paris Seuil 2013, 660 pages. Retourner au texte.

[4] Entre juin et septembre 2003, 43% des  électeurs républicains  pensaient encore qu'il y avait des armes de destruction massive en Irak. Cf. pages 234 et 235. Retourner au texte.

 

Patrice Carré
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