France

Genres et politiques

Arthur Vuattoux, mis à jour le 18.01.2014 à 17 h 55

Les sciences politiques au prisme du genre. Entre relecture critique des concepts canoniques et renouveau épistémologique.

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Dictionnaire Genre et science politique, sous la direction de Catherine Achin et Laure Bereni

La parution du Dictionnaire Genre et science politique, sous la direction de Catherine Achin et Laure Bereni, s'inscrit dans une volonté relativement récente de mettre au clair les apports des gender studies au sein de disciplines plus installées dans l'espace académique. Il s'agit d'un travail collectif, où une cinquantaine d'auteur-e-s se sont partagé-e-s quarante notices, écrites dans un format synthétique et en même temps riche en références (la bibliographie du dictionnaire est une mine d'informations pour quiconque souhaite s'initier aux problématiques de genre). De plus, comme l'indiquent Catherine Achin et Laure Bereni dans leur introduction, cet ouvrage comble un vide dans une discipline qui s'est appropriée les thématiques issues des études de genre tardivement, appropriation tardive qu'elles expliquent par la féminisation récente de la discipline, par son caractère de «science de l’État», ou encore par une focalisation trop exclusive sur la question des classes sociales (p. 16).

Une science humaine comme les autres

Si les apports principaux de la réflexion en termes de genre à la science politique consistent bien à «mettre au jour la production politique du genre» et à «déplacer les frontières du politique» (p. 35.), cela ne passera que par un double mouvement de réappropriation féministe de concepts ou de domaines de recherche jusqu'ici relativement hermétiques à la question du genre (tels que le droit ou l'étude des institutions politiques) et par l'introduction, au cœur de la discipline, de concepts-clés des études de genre (tel que le concept de care). Le projet de ce dictionnaire est donc de transformer les sciences politiques en les confrontant aux études de genre, et non de produire un sous-champ disciplinaire (qui risquerait, comme souvent lorsqu'il s'agit de genre, de se transformer en sous-champ institutionnellement dominé). D'ailleurs, les auteures soulignent un élément de contexte qui indique la pertinence de cette approche: il est de plus en plus fréquent que des recherches portant sur des thématiques faiblement associées à la question du genre s'y confrontent afin d'enrichir leurs analyses (p. 34.).

Comme il serait vain de prétendre à une présentation générale et exhaustive du dictionnaire, je propose d'en faire ici une lecture partielle à travers quelques entrées, révélatrices pour les unes de l'introduction de concepts issus des études de genre en sciences politiques («Intersectionnalité»), pour d'autres d'une relecture critique de grands domaines ou thèmes canoniques des sciences politiques («Droit», «Administration»). Certaines entrées (par exemple «Agenda/mise à l'agenda») correspondent davantage à des concepts spécifiques au croisement entre études de genre et science politique, et révèlent directement les enjeux épistémologiques d'une réflexion basée sur le genre dans cette discipline.

Gender et droit

Dans l'entrée consacrée au droit, Karine Lempen agence des initiatives académiques historiquement  disséminées, en montrant l'articulation qui s'opère entre les premières analyses féministes du droit aux États-Unis d'une part (lesquelles visaient à démontrer que la fabrique du droit s'opérait d'un point de vue masculin, sous son apparente neutralité), les legal gender studies et leur intérêt pour les pratiques du droit d'autre part, ou encore des réflexions propres aux acteurs du droit sur les conceptions de l'égalité qui sous-tendent leurs pratiques. On voit à travers ces différentes approches théoriques comment des concepts aussi centraux qu' «égalité» ou «discrimination» peuvent être mis en discussion dans un débat entre sciences sociales, sciences politiques et sciences juridiques. Par exemple, la question de l'égalité et son éventuelle indifférence aux discriminations spécifiques subies par les femmes est éclairant.

En critiquant une conception formelle de l'égalité fondée sur l'idée que toute prise en compte de différences basées sur l'appartenance à un sexe est illégitime, certaines théoriciennes du droit ont mis en avant la nécessité de prendre en compte les aspects matériels de la situation: un traitement différentiel en droit ne se justifie-t-il pas si les personnes sont de facto dans une situation différente (p. 196)? Ce type de débats au sein de la doctrine juridique et dans sa critique externe permet plus généralement de penser l'universalité du droit et ses limites; lorsque le droit, par exemple, n'est pas accessible à certaines femmes du simple fait de la domination et des rapports de pouvoir qu'elles subissent avant d'y avoir recours. Ces réflexions amènent également à penser la place des minorités et la nécessaire prise en compte des différents rapports de pouvoir dans l'action publique, d'où l'intérêt de la notion d' «intersectionnalité» - terme définissant l'imbrication ou croisement des rapports de pouvoir (Dorlin E., «Vers une épistémologie des résistances», in Sexe, Race, Classe, pour une épistémologie de la domination, Paris, PUF, 2009), et qui fait l'objet d'une notice d'Alexandre Jaunait et Sébastien Chauvin.

Le potentiel conceptuel de cette notion se traduit, pour les sciences politiques, dans sa capacité stratégique à produire la critique des catégories de représentation (qui sont les «femmes», les «noirs», ou les «homosexuels» dont on parle lorsqu'on on utilise ces catégories ?). D'autres entrées telles que «Représentation» ou «Mouvements sociaux» illustrent cette question centrale.

Une administration non-paritaire

Comme le note Anne Revillard en prélude de sa notice «Administration», cette dernière ne constitue pas en France un domaine d'étude à part entière, mais constitue plutôt le sujet d'étude privilégié de multiples recherches, car «toute analyse des politiques publiques s'intéresse au premier chef à des objets administratifs» (p. 43). La portée critique du concept de genre, dans ce cadre, opère de deux manières: par la critique minutieuse de l'idéal bureaucratique wébérien d'une administration neutre et aux procédures purement formelles (pp. 45-46.), et par une focalisation sur la relation administrative, au sens du rapport de domination ou d'assignation éventuel entre l'administration, ses agents, et le public.

Du point de vue des déterminants genrés de l'administration, il suffit, pour convaincre de l'intérêt de ce type d'analyse, de rappeler la prégnance du plafond de verre dans une administration pourtant fortement féminisée (en France, 67,3 % des emplois publics sont occupés par des femmes). Majoritaires parmi les cadres de catégorie A (Les emplois publics des titulaires de la fonction publique sont répartis en France selon 3 catégories, correspondant à des niveaux d'études différents. La catégorie A correspond au niveau d'étude le plus élevé), les femmes occupent seulement 20 % des postes de direction : ici comme dans le secteur privé, la réalité du plafond de verre se mesure très concrètement. Concernant la «relation administrative» et les enjeux de genre, les travaux se multiplient à propos de la relation entre les usagers et les services publics (Siblot Y., Faire valoir ses droits au quotidien. Les services publics dans les quartiers populaires, Paris, Presses de Science Po, 2006), et montrent comment certaines catégories de la population sont ciblées à travers de véritables politiques du genre, naturalisant et reproduisant des inégalités structurelles entre hommes et femmes, dans la manière d'encadrer la maternité par exemple, ou de relayer des politiques publiques de contrôle des familles. L'administration reproduit ainsi des inégalités de genre tant dans son organisation interne que dans sa relation à un public, et constitue pour l'auteure de la notice «un rôle nodal dans les processus quotidien de construction du genre» (p. 54).

Agenda : enjeu politique du genre

Pour terminer, j'évoquerai rapidement le concept d'agenda (entrée «Agenda/mise à l'agenda»), révélateur des enjeux de genre propres à la science politique, et, pour être plus précis, à l'étude des politiques publiques. L'auteure de cette notice, Laurie Boussaguet, rappelle que les bases de cette réflexion (l'articulation entre genre et politiques publiques) ont fait l'objet de recherches relativement précoces (dans les années 1970), mais que son étude par les politistes dans l'analyse du développement des politiques publiques a tardé à se réaliser. Si la mise à l'agenda constitue la première étape du développement d'une politique publique (Jones, C., An Introduction to the Study of Public Policy, Belmont, Duxbury Press, 1970.), il s'agit maintenant de comprendre «les manières dont le genre ‘travaille’ l'agenda» (p. 56.).

Dans le cas de la mise à l'agenda, les enjeux de genre permettent d'envisager les politiques publiques sous différentes dimensions, et ainsi de faire émerger des questions de recherche bien au-delà des seules études de genre. Par exemple, le fait de questionner les acteurs et actrices de l'agenda permet de mettre en évidence des enjeux en termes de légitimité de la parole des femmes, par exemple dans la division du travail de mise à l'agenda entre mouvements féministes et féministes travaillant au sein des institutions étatiques (p. 57-58.). De même, interroger l'objet de l'agenda (les récipiendaires ou les domaines-cibles des politiques publiques) permet de montrer le lien entre l'évolution des objets de lutte du féminisme et ceux des politiques publiques, et comment les enjeux propres aux mouvements féministes induisent ou non une mise à l'agenda de telle ou telle question dans les politiques publiques. De manière générale, les sciences politiques peuvent contribuer à analyser le fond normatif ou plus généralement les présupposés de l'action publique en matière de genre, en révélant la conception des relations entre les hommes et les femmes, des orientations sexuelles ou encore la hiérarchie des sujets légitimes qui prévalent au sein des institutions étatiques (p. 66.).

Dans un contexte politique marqué, en France notamment, par une réaction politique de plus en plus forte face à une «théorie du genre» fantasmée, basée sur l'idée que le «gender» constituerait un outil de destruction de la famille et un danger plus général dans la société en s'ingérant petit à petit dans l'éducation des enfants, cet ouvrage apparaît comme un nouveau contre-argument. Le site de l' «observatoire de la théorie du genre», récemment créé par le syndicat étudiant de droite UNI et par des opposants au mariage des couples de même sexe, illustre à l'extrême ce type de fantasme en relayant dans sa page «actualités» des articles sur des enfants autorisés à changer de sexe. Non-commentées et insérées dans un site de dénonciation de la théorie du genre, ces informations apparaissent comme la preuve d'une idéologie contre-nature, visant à détruire toutes les institutions sociales.

La rigueur des notices présentées dans ce dictionnaire et leur ancrage dans les expériences sociales et politiques les plus récentes démontre toute la pertinence d'une approche en termes de genre, et montre, en creux, le danger qu'on court à s'en emparer trop tardivement ou trop timidement. En tant qu'analystes des politiques publiques, des mouvements sociaux ou des relations internationales, les politistes sont à mêmes d'éclairer les enjeux contemporains en termes d'égalité des sexes, de politiques inclusives à l'égard des minorités ou de biais genré des politiques publiques. Cet ouvrage indique de nombreuses pistes de recherche tout en synthétisant les recherches existantes, et on notera à cet égard le réel effort d'écriture - rare dans les études de genre - qui consiste à rendre ces notices très accessibles à des lecteurs non-spécialistes.

Arthur Vuattoux

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