France

François Hollande a-t-il tué la Ve République?

Robert Zaretsky, mis à jour le 10.01.2014 à 17 h 47

Le point de vue d'un professeur d'histoire américain.

François Hollande, pendant les voeux à l'armée, à Creil, le 8 janvier 2013. REUTERS/Philippe Wojazer

François Hollande, pendant les voeux à l'armée, à Creil, le 8 janvier 2013. REUTERS/Philippe Wojazer

La Ve république française, née voici cinquante-cinq ans, fut créée à l’image de Charles de Gaulle. Alors que l’Algérie s’enfonçait dans la guerre civile et que Paris craignait un coup d’Etat militaire, René Coty, dernier président de l’impuissante IVe République, demanda à De Gaulle de prendre les rênes à sa place. Lorsque le général vieillissant apprit que le peuple craignait qu’il ne s’attribue des pouvoirs dictatoriaux, De Gaulle, qui avait dirigé le gouvernement provisoire de 1944 à 1946, rétorqua sèchement:

«Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans, je commence une carrière de dictateur?»

Mais le général n’était pas trop vieux pour devenir un président doté de pouvoirs quasiment monarchiques, faute d’être dictatoriaux. De Gaulle tenait depuis longtemps les partis politiques en grand mépris, leur reprochant la chute de la France en 1940 et la paralysie politique qui s’était emparée du pays suite à la crise algérienne. Au cœur de la nouvelle constitution qu’il imposa en 1958 se tenait un président puissant chargé, tout simplement, de régner. Et où les affaires courantes du gouvernement revenaient au Premier ministre et à son cabinet, qui ne rendaient des comptes qu’au seul président.

Une France profondément soulagée accueillit ce spectaculaire changement:

«La République est morte; vive la République.*»

Va-t-on entendre de nouveau ce refrain annonçant la fin de la Ve et l’avènement de la VIe République? En France, l’attrait d’une telle transition fait intensément débat. L’agitateur populiste Jean-Luc Mélenchon, dirigeant du Front de Gauche, appelle à une nouvelle république tout comme le centriste François Bayrou et l’ancienne candidate à la présidentielle du parti Europe Ecologie les Verts Eva Joly. S’ils diffèrent dans les détails, ils partagent tous un objectif commun qui aurait fait voir rouge au général de Gaulle: un système législatif fort où le Parlement, et non le président, exerce l’autorité.

Il n’y a pas si longtemps Arnaud Montebourg, un autre agitateur, affirmait lui aussi que la Ve République avait dépassé sa date de péremption. Curieusement, Montebourg est aujourd’hui ministre du gouvernement de François Hollande –homme qui, pour beaucoup, est le meilleur argument en faveur d’une VIe République. Depuis son élection en mai 2012, Hollande a montré ses failles d’homme d’Etat et de politicien de manière aussi régulière que douloureuse. Mais a-t-il aussi montré que la République elle-même avait atteint sa date limite?

De Gaulle n’aurait pas été surpris par la tournure des événements. Les Français, pensait-il, ne méritaient pas la France. C’est pourquoi il insistait sur l’importance des «vastes entreprises» qui arrachaient ses concitoyens à leurs mesquines activités et projetaient la France sur la scène internationale. Comme il le claironna dans ses Mémoires de guerre, la France «n’est réellement elle-même qu’au premier rang. La France ne peut être la France sans la grandeur... vouée à une destinée éminente et exceptionnelle».

A cette fin, De Gaulle conçut la Ve République comme un véhicule pour sa politique de grandeur, marquée par un engagement sans faille à l’indépendance et à l’autonomie nationales. La création de la Force de frappe nucléaire, le retrait du commandement intégré de l’Otan et les interventions militaires répétées dans les anciennes colonies africaines reflétaient son souci de reconstruire et d’entretenir cette grandeur.

Mais le véhicule de De Gaulle n’avait qu’une place, et cette place lui était réservée. Elu pour un mandat de sept ans, le président était, de façon tout à fait littérale, irresponsable: il ne rendait aucun compte à son propre gouvernement, encore moins au parlement. A la place, il en rendait au peuple. Cette prééminence populaire fut consolidée en 1962 lorsqu’après une tentative d’assassinat manquée, De Gaulle convainquit les Français d’introduire le suffrage direct à l'élection présidentielle (il se servit du référendum, qui, comme le suffrage universel direct, éliminait le frein traditionnel de l’autorité parlementaire sur le pouvoir présidentiel).

Même De Gaulle ne pourrait plus être gaulliste

A des moments de crise extrême comme en 1958, l’exercice solitaire et sans entrave du pouvoir a son charme. Comme le révèle le mandat de Hollande, en dehors de ce genre d’épisode ce n’est plus aussi évident. Certes, beaucoup de choses ont changé depuis le départ de De Gaulle de la vie politique. Un monde autrefois bipolaire est devenu multipolaire, une Europe de nations souveraines s’est transformée en continent soumis aux lois et aux autorités supranationales, et les économies nationales sont désormais liées à une monnaie unique et aux activités commerciales et financières mondiales. Même la nature de la présidence a changé: afin d’aligner élections présidentielles et législatives, le mandat a été réduit de sept à cinq ans.

Même De Gaulle ne pourrait pas être totalement gaulliste dans de telles circonstances. Tant de choses sont hors de portée du président aujourd’hui, même s’il conserve sa toute-puissance dans la sphère nationale. Mais parce qu’Hollande reste indépendant du parlement, c’est lui qui paie la facture quand la barque du pays racle sur des écueils. Et Hollande a eu sa part d’écueils, car il échoue régulièrement à maîtriser les événements politiques français. Sa fonction lui permet peut-être de faire passer toutes les lois qu’il veut, mais le président français peut encore se retrouver coincé par la contestation sociale et des réalités supranationales sur lesquelles il n’a aucune prise.

L’année dernière, par exemple, Hollande a permis qu’un projet de loi autorisant le mariage homosexuel dégénère en un vaste mouvement de contestation mettant en cause la légitimité même de son gouvernement. Depuis, à l’occasion de tout un éventail de sujets d’intérêt national –d’une rébellion régionale en Bretagne contre un projet de taxe sur les poids lourds à la tentative de persuader l’Allemagne de lâcher du lest en termes de politique monétaire– Hollande a fait des promesses qui se sont avérées creuses et proféré des ultimatums restés lettre morte.

L’opinion publique a suivi les conséquences de ces événements. Depuis ses débuts pleins d’espoir en tant que «président normal*», promettant la rupture avec les années bling-bling de son prédécesseur Nicolas Sarkozy, Hollande a trébuché sur les statistiques des sondages modernes. En novembre, seules 22% des personnes interrogées approuvaient ses performances. Et pendant ce temps, Marine Le Pen, leader du Front national d’extrême droite, poursuit son ascension, distançant Hollande de 6 points de pourcentage dans un récent sondage.

Ces simples chiffres ont pris une dérangeante matérialité le 11 novembre dernier: pendant la cérémonie solennelle de l’Armistice, des manifestants ont hué Hollande au passage de sa voiture sur les Champs-Elysées. Les raisons étaient multiples, mais la cible était unique: c’est le président qui était visé. Depuis, les analystes se sont demandés si cet événement sans précédent représentait une brèche dans les derniers tabous protégeant l’Elysée. En tout cas, a observé l’historien Jean Garrigues, il s’agissait d’une «trivialisation du président de la République». Certes, cela porterait à conséquence dans n’importe quelle démocratie, mais dans le monde Elysée-centrique de la Ve République française, l’événement prend une résonance toute particulière. Lorsque toutes les institutions politiques reposent sur la personne du président, observe Garrigues, cela pose la question de savoir s’il est possible de gouverner «à partir du moment où [le président] n’est plus respecté».

Les guerres de Hollande ne sont pas celles de Napoléon

Autrefois, les dirigeants français qui constataient une évaporation du soutien populaire se tournaient vers la solution éprouvée des aventures étrangères. Napoléon entretenait un état de guerre permanent pour que les Français se tiennent tranquilles, tandis que son neveu Napoléon III sombra dans sa guerre catastrophique contre la Prusse pour détourner le peuple du mécontentement qu’inspirait son règne. Entre-temps Charles X, le dernier des Bourbon, avait lancé l’invasion de l’Algérie pour consolider sa monarchie en pleine désintégration. Non seulement ces trois tentatives échouèrent à maintenir leurs créateurs au pouvoir, mais le cadeau des Bourbon à la France, l’Algérie, servit de tremplin à l’ascension de De Gaulle en 1958.

Il semble qu’Hollande ait ressorti du placard ce scénario usé. Depuis son accession au pouvoir, il a déjà envoyé par deux fois des soldats en Afrique. Mais les interventions militaires au Mali et en République Centrafricaine n’étaient pas, contrairement à celles des Bourbons et des Bonaparte, des guerres choisies. Au contraire, en tout cas du point de vue de l’Elysée, elles ont été imposées à la France. Les deux interventions étaient sans doute des guerres nécessaires: la menace islamiste à laquelle est exposé le gouvernement vacillant de Bamako et le risque perçu de génocide à Bangui demandaient une réponse immédiate. Il incombait à la France d’agir, moins par défaut que par culpabilité historique –son rôle catastrophique, d’abord en tant que seigneur impérialiste puis que parrain de la Françafrique, lui permettant d’intervenir en ayant déjà un pied sur le terrain.

Tout en faisant preuve d’une incurable indécision dans son pays, Hollande s’est montré ferme et précis en Afrique. Mais peut-on en dire autant des conséquences de ses actes? Ses efforts pour maintenir la France à l’avant-poste des affaires internationales, comme l'explique le spécialiste du Moyen-Orient Ardavan Amir-Aslani, risquent de marginaliser le pays et de décrédibiliser le gouvernement auprès de ses amis comme de ses ennemis (risque qui s’accroît lorsque la France supplie l’Europe et les Etats-Unis de lui accorder un soutien matériel).

Dans le cas du Mali, les Français ont sauvé Bamako des forces d’al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) mais aussi, sans doute, encouragé l’organisation terroriste à attaquer l’exploitation gazière algérienne d’In Amenas. En ce qui concerne la Centrafrique, s’il est difficile de savoir si la confusion sanglante est un prologue au génocide ou simplement un chapitre de plus dans la sempiternelle histoire d’un Etat en échec, il fait peu de doute que les 1.600 soldats que la France a envoyés ne suffiront pas à maîtriser la spirale de violence. L’ancien patron de l’école de guerre Vincent Desportes insiste sur le fait que la France doit envoyer 5.000 soldats supplémentaires ou abandonner le pays à son sort. Michel Goya, historien militaire et colonel en activité, lui fait écho:

«La force française est dans une situation délicate, incapable par son faible volume de s’imposer à tous

En outre, aucune des deux interventions n’a bénéficié d’un soutien populaire sur le territoire national. L’opération Serval au Mali a mis un frein à la chute libre de Hollande dans les sondages un bref instant seulement, tandis que l’opinion publique était profondément divisée dès le départ sur le bien-fondé de l’opération Sangaris en Centrafrique. Le scepticisme ambiant est allé encore plus loin l’année dernière lorsque Hollande a défendu avec vigueur une intervention en Syrie –doutes qui se sont transformés en dérision lorsque le président français a découvert qu’il montait au créneau pendant que les Américains et les Britanniques se hâtaient de tirer leur épingle du jeu.

Loin de détourner les Français de ses échecs domestiques, les aventures internationales de Hollande n’ont fait qu’aiguiser le débat sur la nécessité d’un remaniement institutionnel complet. Baptisées du nom d’animaux qui risquent de se retrouver à court terme sur la liste française des espèces en voie de disparition, les deux opérations militaires pourraient se révéler être un augure ironique de l’extinction de la Ve République.

Robert Zaretsky

Traduit par Bérengère Viennot

* en français dans le texte.

Robert Zaretsky
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