Culture

Chez Balzac, suer sang et encre

Martine Monteau, mis à jour le 07.01.2014 à 19 h 16

Frédéric Martinez offre son approche subjective d’une visite d’un auteur dans la maison d’un aîné, Honoré de Balzac.

La maison de Balzac à Paris / Remi Jouan via Wikimedia Commons

La maison de Balzac à Paris / Remi Jouan via Wikimedia Commons

Balzac à Passy - Le bal des créatures, Frédéric Martinez

Passy, en août, offre le charme discret des beaux quartiers, cossus, déserts, silencieux. La rue Raynouard, rue rentière, jadis rue Basse, menait déjà à Lutèce, à l’époque gallo-romaine. Passy était un village, avec vignes et moulins, réputé pour ses eaux thermales. Au XVIIIe siècle, le financier Auguste-Louis Bertin de Blagny bâtit là son domaine, sa «folie», dont le parc aurait pu inspirer Watteau. Il y fit ériger un théâtre où l’on dût jouer Marivaux et Beaumarchais.

Au 47, la maison louée par Balzac occupe l’emplacement de ce théâtre. Tout proche est l’ex-hôtel de Lamballe, devenu clinique du docteur Blanche –aujourd’hui l’ambassade de Turquie. En 1840, Passy est encore un hameau de verdure aux portes de Paris. Paris d’où sortent les créatures de la Comédie humaine, «avec ses rues tortes et ses façades lépreuses où le fantôme de Villon traîne encore sa lyre, avec ses impasses et ses espérances», «reine du vice et capitale de la pensée» (p.13), c’est le Paris d’avant Haussmann.

Avec ses travaux, ses remaniements et la spéculation foncière, Passy sera annexé au XVIe arrondissement en 1860. «Je songe à tous les César Birotteau enterrés sous ce luxe», écrit le visiteur. L’appartement de cinq pièces que loua Balzac dans la maison du boucher Étienne-Désiré Grandemain ouvre sur deux voies haute et basse: le rez-de-jardin se trouve être au dernier et troisième niveau du bâtiment. À l’automne 1840, il s’y installa avec sa mère, mais ils se séparèrent vite. Il y habita sept ans.

La fièvre foncière

Il y trouva un lieu de paix pour son travail colossal, entre deux achats aventureux. Auparavant, «pris de fièvre foncière», il avait acquis un vaste terrain très pentu aux Jardies, à Sèvres. La villa construite à la hâte s’effondra laissant Balzac couvert de dettes.

L’homme de lettres n’était pas homme d’affaires: «Les entreprises que mena Balzac dans la vie réelle subirent toutes le même sort»: l’imprimerie rue Visconti, une mine en Sardaigne, la culture des ananas aux Jardies, sa revue littéraire (p.18), jusqu’à l’hôtel de la rue Fortunée où Balzac accumula les dépenses, travaux et dettes, où il mourut épuisé au mois d’août 1850. Rendez-vous manqués avec la fortune, «ses entreprises hasardeuses furent autant de frasques poétiques, chaque nouvel échec contraignant Balzac à empoigner la plume» (p.20).

Le musée qui joint les niveaux comprend les pièces habitées par Balzac. Il n’y a pas de meubles (dispersés après la mort de Mme Hanska) et peu d’objets: le poêle de faïence, sa canne légendaire d’un luxe tapageur. Des tableaux, Balzac en daguerréotype, des gravures, des centaines de plaques typographiques représentant la société de la Comédie humaine.

L’auteur décrit le blanc, le vide, dans la chaleur d’étuve: «Il y a tout à imaginer», là où haut et bas, vide et envahissement, blanc et noir, passé présent, s’inversent. Dans ce désert peuplé, «Balzac mineur de l’imaginaire jeta ici les fondations de son monde parallèle» (p.9). De rares visiteurs rappellent à Frédéric Martinez des personnages…

Des rencontres improbables ont lieu sous l’éclat blanc de l’été. Dans cet ex-théâtre d’appartement, avec la proximité de la clinique, les fièvres de Nerval, le délire de Maupassant, la chaleur exsude des fantômes du passé.

L’imagination et les souvenirs du lecteur s’échauffent dans la fournaise et suscitent des visions et apparitions des créatures balzaciennes: c’est Marche-à-Terre, le chouan (p. 22-24) qui évoque le premier roman signé Balzac, lu par le jeune Frédéric Martinez au collège, puis Mignonne la panthère, Laure, la mère de Balzac, Vautrin, la vieille Eugénie Grandet, la voix charnelle de Balzac en prise avec Rastignac, la duchesse de Langeais et le docteur Bianchon.

«Fils du XIXe siècle, Balzac aimait classer» les types sociaux, les idées, les lieux. Répertoriant les caractères, il fait l’inventaire du vivant. Son univers est plein, laboratoire d’idées et antre d’antiquaire: «Seul le roman peut ordonner ce chaos de formes et d’idées.»

Frédéric Martinez brosse un portrait de Balzac en ogre rabelaisien, énorme, jouisseur, vivant d’excitants, «un hercule de la prose attifé en gandin, ventru, pommadé» (p. 53); ce dandy voyant tournant sa canne de luxe s’attribua une particule: «gros soudard magnifique perdu dans la jungle juridique et financière».

Rendez-vous avec le forcat des lettres

Il l’enferme, forçat des lettres, galérien, moine trappiste en sa demeure. Or, de 1840 à 1847, s’il fournit un travail colossal, Balzac connut des succès et des déboires au théâtre, dans la vie littéraire, effectua plusieurs voyages, reçut des visiteurs. Frédéric Martinez oublie-t-il pour cette image d’ermite sa vie active ? Le musée désert l’incite-t-il à dépouiller, à effacer l’homme au profit du créateur sacrifié, du mythe de «Prométhée à Passy»?

Ce petit ouvrage, subjectif et sensible, relate un rendez-vous intime chez le géant des lettres, en tête à tête, avec ses propres moments littéraires, ses émotions de collégien. Visitant l’antichambre de l’œuvre, l’écrivain Frédéric Martinez soutient là un exercice minimal contre les excès du graphomane… Des souvenirs plein la tête, dans une chaleur qui échauffe l’imaginaire, Frédéric Martinez visite le lieu dont il peuple la solitude. Il a un rendez-vous littéraire avec SON Balzac.

Balzac romancier n’est pas un homme prosaïque, poète qui hait l’argent (p. 31), il «recherche l’or du temps». Balzac «aime la dépense», l’excès: l’argent est la monnaie du rêve, permettant la «conversion du rêve dans le réel», mais, l’argent, il en doit beaucoup et fuit les créanciers et les huissiers, ces «agents du réel». Il se cache à Passy. «Comment saisir ce qui n’existe pas ?

Cet empereur de la prose est le cauchemar des huissiers prosaïques. Que saisir ? L’âme de Balzac ? Elle est déjà damnée, vouée au travail pour l’éternité.» Ici, il n’y a rien: le blanc partout présent –canicule, quartier et musée déserts, hantise de la page blanche– qui rejoint celui du passé –spectres, blanchisserie, docteur Blanche, robe de chambre, neige de Russie– lutte avec l’encre, la plume de corbeau, le café durant de longues nuits blanches. Dans la chambre cramoisie («une forge tendue de velours rouge»), il y a lutte.

Et Frédéric Martinez transforme cette pièce nue en une autre scène : «Des milliers de personnages, fils de l’encre, se pressent dans cette pièce minuscule, aux pieds du Christ en bois crucifié sur un mur. C’est une scène de crime. De sacrifice.

Les murs rouges le proclament. Ici, mourut Balzac, assassiné par ses créatures : la Rabouilleuse, le cousin Pons, la cousine Bette, Ursule Mirouët, Vautrin, Rubempré et les légions des filles perdues, des courtisanes au grand cœur, au souffle court» (p. 85). Dans cette lutte de l’ogre contre le manque, le vide, le blanc, la mort, l’écriture lui a pris son temps, son sang, sa vie. Force de travail, il a travaillé à l’excès, bourreau de lui-même, de sa santé, sous le regard de Mme Hanska, en pensant à elle, en s’échappant vers elle (en 1843, 1845, 1847, 1848).

Frédéric Martinez nous fait sentir la multitude issue de ce labeur et le désert, l’absence présence de l’auteur rivé à sa table, évocations spectrales. «Les écrivains meurent-ils vraiment ?» (p. 8). Que reste-il de Balzac expulsé de sa vie? Ses personnages: ce sont eux qui peuplent l’œuvre et ses lieux. «Le Bal des créatures» visite et hante le lecteur de la Comédie humaine. «Démons d’encre, ils pullulent, fourmillent, envahissent cette pièce du musée» où ils «tiennent leur colloque silencieux». «Ils nous toisent du haut de leur éternité… Ils sont chez eux. Cette maison est la leur» (p. 42).

L’ouvrage est paru dans la collection «De l’intérieur», consacrée au thème des demeures et lieux d’écrivains. Reprenons ici la notion de chronotopie étudiée par Pierre Coulmin. La chronotopie, énoncée par le théoricien russe de la littérature Mikhaïl Bakhtine (1895-1975) dans les années 1920, s’applique aux éléments spatiaux et temporels contenus dans un récit fictionnel ou pas.

C’est une clé de lecture qui lie les personnages et l’action aux lieux symboliques et représentatifs de la narration. Lieu et moment solidaires font le lien métaphorique avec les habitants. Sujet d’appréhension et de représentation du monde, le chronotope peut concerner une pièce, un jardin, ou s’élargir à la maison tout entière, s’étendre à l’extérieur (par exemple, le château et la route pour les romans de chevalerie).

Si, pour les personnages balzaciens, le salon où se noue l’action et s’élucident les caractères est le lieu chronotope, s’ils habitent et circulent dans l’œuvre, pour le romancier lui-même, son chronotope tient à sa chaise et sa table de travail : «La table est le centre de la maison», planche de vivre, pour une vie de reclus, de labeur.

La chambre est cellule de moine et de forçat, athanor où ce «Prométhée à Passy», suant, enfiévré, opère en alchimiste. Là, dans le calme de son cabinet de travail, Balzac a vécu pour son œuvre («Mes œuvres sont les plus grands événements de ma vie»). Le démiurge créa son théâtre mental et donna vie à ses personnages, peupla et enrichit son univers fictionnel. L’homme rêva d’une maison, d’un nom : château, foyer, famille, aimée, demeurés désirs…

Martine Monteau

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