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Le meilleur moyen de dissuader l’Iran de se nucléariser est de le convaincre qu’Israël serait le premier à appuyer sur le bouton

Yonatan Touval, mis à jour le 03.01.2014 à 9 h 05

Le risque d’un Iran nucléarisé ne vient pas tant de l’Iran lui-même que de la présence simultanée de deux ennemis dotés de l’arme atomique dans la région.

Le Bon, la Brute et le Truand / Sergio Leone

Le Bon, la Brute et le Truand / Sergio Leone

De tous les dangers associés à un Iran doté de l’arme atomique –d’une course aux armements au Moyen-Orient à l’extension d’un «parapluie nucléaire» iranien dans la région, en passant par une bombe atomique qui tomberait entre les mains de terroristes ou une attaque nucléaire iranienne contre Israël ou même les Etats-Unis– celui que nous devrions prendre le plus au sérieux est pourtant quasiment ignoré: un échange mal évalué entre Israël et l’Iran. C’est un risque que le guide suprême Ali Khamenei devrait sérieusement envisager; en cas de tension, le fait d’avoir la bombe ne peut que rendre plus probable un conflit entre les deux pays. En fait, lorsqu’on imagine le déroulement  des événements, on comprend aisément qu’Israël est bien plus susceptible que l’Iran de commettre l’erreur malheureuse d’initier un conflit nucléaire.

Ce n’est pas une évaluation faite à la légère, et il ne s’agit bien sûr d’accuser personne. Depuis qu’Israël est devenu une puissance nucléaire à la fin des années 1960, il a fait preuve d’une grande responsabilité. Etant donné le niveau d’alerte auquel a été confronté le pays –notamment la menace faite à son existence même lors de la guerre du Kippour de 1973– Israël pourrait bien être considéré comme la puissance nucléaire la plus responsable du monde.

Le cas de la guerre du Kippour est particulièrement édifiant. Craignant de se voir envahir sur ses fronts nord et sud par les armées syrienne et égyptienne, Israël n’est pas passé loin d’utiliser son arsenal nucléaire –pas aussi près cependant que beaucoup le pensent.

Dans le témoignage le plus éclairant rendu public ces dernières années sur les délibérations qui ont eu lieu aux plus hauts échelons politiques et militaires en Israël au cours des premiers jours de la guerre, un ancien responsable israélien, témoin oculaire de l’échange, a rapporté comment le ministre de la Défense Moshe Dayan avait demandé à la Première ministre Golda Meir «de l’autoriser à commencer les préparations nécessaires, afin que si nous devions prendre la décision d’activer (l’option nucléaire), nous puissions le faire en quelques minutes, plutôt que de traîner une demi-journée pour tout préparer». Selon ce responsable, Meir a repoussé l’idée de Dayan d’emblée.

En d’autres termes, même au moment fatidique où le ministre de la Défense israélien estimait que le pays était en danger imminent d’effondrement –tellement imminent, comme il l’expliqua à sa Première ministre, «qu’une demi-journée» aurait pu ne pas suffire à activer la force de dissuasion ultime– le chef d’Etat israélien opta pour la retenue.

Israël, le plus susceptible de commettre l'irréparable

Pour rassurant que soit le passif d’Israël jusqu’à présent, il est difficile de faire des prévisions, et ce d’autant moins pour un avenir où l’Iran possèderait des armes nucléaires. Après tout, la perspective d’invasion par des armées ennemies fait pâle figure par rapport à celle de l’annihilation atomique. Et cette menace-là, ni Israël ni aucun autre pays n’y a jamais vraiment été confronté (si le spectre d’un échange nucléaire a été invoqué pendant la guerre de Corée et la crise des missiles cubains, aucune des diverses puissances impliquées n’a craint l’annihilation nucléaire absolue).

Comment Israël se conduirait-il face à un ennemi nucléarisé –et qui, en outre, continuerait à proférer des discours génocidaires à son endroit? Si la retenue peut rester de mise, impossible d’écarter le risque d’une catastrophique anicroche. Et si c’est également vrai d’autres pays rivaux dotés de l’arme nucléaire –comme l’Inde et le Pakistan– le cas de l’Iran et d’Israël est particulièrement pertinent, et Israël est le pays le plus susceptible de commettre l’irréparable.

Les raisons en sont multiples et se renforcent mutuellement. Et elles n’ont pas grand-chose à voir avec les protections mises en place. Tout d’abord, la haine ouverte de Téhéran à l’égard d’Israël –illustrée pour la dernière fois en novembre lorsque Khamenei a déclaré que «le régime israélien est condamné à l’échec et à l’annihilation»– est poussée à l’extrême, même pour les plus féroces adversaires (à titre de comparaison, le contexte le plus courant dans lequel le terme «annihilation» apparaît dans le cadre des relations entre l’Inde et le Pakistan est celui du cricket). Etayées par de nouvelles capacités nucléaires, de telles menaces pourraient, dans certaines circonstances, inciter un dirigeant israélien à agir de manière désespérée.

En outre, Israël n’est susceptible d’être totalement effacé de la carte par une bombe atomique que parce que c’est un petit pays –sa taille lui a valu l’épouvantable sobriquet de «pays monobombe». Etant donné que sa marge d’erreur est nulle, Israël pourra préférer agir que risquer d’avoir à réagir.

Face à une alerte nucléaire, l’asymétrie des capacités de riposte donnerait à Israël une motivation supplémentaire pour lancer une attaque contre l’Iran plutôt que l’inverse. Après tout, si l’objectif est d’éliminer l’arsenal nucléaire de l’autre, Israël pourrait espérer détruire la poignée d’armes dont l’Iran serait susceptible de se doter, ce qui l’empêcherait de se venger avec des armes atomiques. L’Iran, en revanche, ne peut espérer éliminer l’intégralité de l’arsenal d’Israël.

L’histoire militaire d’Israël suggère en outre un penchant pour l’action préventive. L’exemple héroïque de la Guerre des six jours de 1967 contraste crûment avec l’amère leçon de 1973 et porte la marque d’une philosophie militaire donnant la priorité à des mesures prophylactiques.

Le danger de devenir une puissance nucléaire

Enfin, faute d’un téléphone rouge entre les dirigeants iranien et israélien –le genre de lien rapide et sûr mis en place après la Crise des missiles cubains entre Washington et Moscou, et qui existe aujourd’hui entre des ennemis comme Delhi et Islamabad et même entre Séoul et Pyongyang– tout incident ou malentendu serait difficile à gérer de manière rapide et efficace avant le déclenchement d’une potentielle action nucléaire.

Rien de tout cela ne doit détourner de la nécessité de faire reculer le programme nucléaire iranien; au contraire, des risques aussi graves devraient renforcer la résolution de la communauté internationale de conclure un accord permanent avec l’Iran dans les 6-12 prochains mois.

Les grandes puissances ne doivent pas pour autant diriger leur attention vers le statut nucléaire d’Israël, ni en parallèle avec les négociations ni après avoir conclu un accord avec l’Iran. Si le programme nucléaire iranien est maîtrisé avec succès, on peut compter sur Israël pour demeurer un agent nucléaire extrêmement fiable. D’un autre côté, insister pour obtenir une plus grande transparence d’Israël dans le domaine du nucléaire –en lui demandant de signer le Traité de non-prolifération par exemple– est le meilleur moyen de déclencher une résistance radicale. Pire encore, cela pourrait mettre en place une dynamique qui risquerait de saper l’objectif primordial d’empêcher la nucléarisation du Moyen-Orient. Après tout, que l’on souscrive ou non à l’argument selon lequel la politique d’opacité nucléaire d’Israël a efficacement servi à éviter une course aux armements dans la région, le contre-argument selon lequel la transparence israélienne servirait mieux la cause est encore plus fantaisiste.

La communauté internationale –et tout particulièrement l’Iran et les puissances occidentales qui essaient de créer un dialogue plus constructif avec Téhéran– doit se rendre compte que le risque d’un Iran nucléarisé ne vient pas tant de l’Iran lui-même que de la présence simultanée de deux ennemis dotés de l’arme atomique dans la région. Faire preuve de ce genre d’honnêteté pourrait aider à gérer –faute de la désamorcer– la revendication de l’Iran qui accuse l’Occident de faire preuve de deux poids, deux mesures à l’égard de son programme nucléaire. Et cela pourrait convaincre l’Iran qu’avec un ennemi comme Israël, le danger de devenir une puissance nucléaire dépasse de très loin les bénéfices.

Yonatan Touval

Traduit par Bérengère Viennot

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