Culture

«Nouvelle Star», héritière des Lumières et de Bourdieu

Samir Hammal, mis à jour le 03.01.2014 à 15 h 06

Le jeudi à 20h50, vous regardez peut-être D8. S'ils avaient pu, Pierre Bourdieu, Jean-Jacques Rousseau, Alexis de Tocqueville auraient volontiers partagé votre canapé.

La Nouvelle Star

La Nouvelle Star

Pourquoi un des plus grands philosophes de l’Histoire et un des plus grands sociologues du XXe siècle se seraient-ils confortablement installés pour regarder se défier à la chanson une bande de jeunes sur Direct 8? Pour les blagues de Cyril Hanouna? Pas sûr. Mais plutôt parce que Nouvelle Star est profondément démocratique et terriblement bourdieusienne.

Que dit Bourdieu dans Les Héritiers (1964) et La Reproduction (1970)? Que dans nos sociétés, les élites exercent une domination sur les classes sociales moins bien dotées en «capital économique» (l’argent), en «capital culturel» (les codes sociaux), et en «capital social» (les relations familiales) et se transmettent le pouvoir par héritage. Pour la faire simple: si la fée du destin s’est penchée sur votre berceau et n’a pas été trop bitch, et donc que vous avez de la thune, que vous savez vous comportez dans certains milieux et que vous avez un nom et des relations, votre réussite sera grandement facilitée. 

Et pour cause, on connaît tous la reproduction sociale de nos élites: ces générations de hauts fonctionnaires, d’hommes politiques et de grands patrons qui se sont transmis le pouvoir de génération en génération de façon presque naturelle. Combien de «fils de» et de «filles de» dans la politique, dans l’administration, et dans les grandes entreprises françaises? Oui, ils sont nombreux dans ces sphères de pouvoir et leur nombre confirme la thèse du sociologue.

Mais c’est dans le domaine médiatique et artistique que ce phénomène s’exacerbe aujourd’hui, ce qui en dit long sur le transfert du véritable pouvoir dans nos sociétés modernes: du politique vers le médiatique. Si cela a toujours existé, cette reproduction est de moins en moins acceptée par le public, qui juge qu’on ne saurait hériter du talent.

Pourtant, combien d’«héritiers» dans le monde de la musique? Je ne parle même pas du cinéma... oui, beaucoup: Arthur Le Forestier, Aurélie Cabrel, Julien Voulzy, Pierre Souchon, David Halliday, Lulu Gainsbourg, Izia Higelin, Thomas Dutronc, Matthieu Chedid, ou encore Charlotte Gainsbourg. Ces héritiers ne sont pas forcément dénués de talent. Précisément parce qu’ils baignent depuis leur tout jeune âge dans un milieu qui les a préparé à ça toute leur vie. 

Un antidote à la reproduction des élites

Le vrai scandale, c’est quand le monde médiatique tente de nous imposer ceux qui n’en n’ont pas –ou comme disait délicieusement Beaumarchais dans Le Mariage de Figaro (1778), ceux qui se sont donnés «la peine de naître»– au seul motif de leur patronyme. On est bien d’accord, aucun n’était génétiquement programmé à la naissance pour chanter. Tout est donc affaire de socialisation, comme dirait Bourdieu.

Et il en faut du «capital» pour faire de la chanson. Du capital économique (consacrer sa vie à la musique est plus facile quand on est héritier et qu’on n’a pas besoin de travailler pour vivre, que lorsqu’il faut gagner sa vie à l’usine...); du capital culturel (le savoir-faire, l’élocution ou les codes sont intériorisés par «les fils et filles de» avant même qu’ils en aient conscience...); du capital social (connaître des producteurs ou des agents, avoir accès aux médias...). Toutes ces «ressources» comme dirait Bourdieu fournissent aux héritiers une accumulation d’avantages sociaux. Une inégalité très difficile à compenser pour les enfants des classes populaires qui eux aussi auraient voulu être des artistes et pouvoir faire leur numéro comme le dit si bien la chanson... Bourdieu se féliciterait donc de l’absence de piston ou d'héritage, bref de «reproduction sociale des élites» du monde de la scène musicale.

C’est là que Nouvelle Star devient un concept «révolutionnaire» au sens français du terme, et je pense bien sûr à 1789. Cette émission est une machine à produire de l’égalité dans nos sociétés en proie à «la passion pour l’égalité» pour paraphraser Alexis de Tocqueville. Il note dans De la démocratie en Amérique (1835) qu’«il y a en effet une passion mâle et légitime pour l'égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands». C’est précisément cette dynamique «d’égalisation des conditions»  qui a permis la marche vers la démocratie, et c’est elle qui est au cœur de Nouvelle Star aujourd’hui.

Rousseau apprécierait l'idéal de la «démocratie directe» porté par Nouvelle Star grâce au vote des téléspectateurs en direct qui permet, à l'image d'un grand référendum, de faire prévaloir la volonté du peuple souverain, ou comme il le dirait de «la volonté générale» dans Du Contrat Social (1792).

Nouvelle Star est donc par essence républicaine en consacrant le mérite plutôt que le piston, le talent plutôt que la naissance ou le nom. N’est-ce pas là l’idéal rousseauiste qui a inspiré les rédacteurs de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen en 1789 qui consacre l’égalité des citoyens qui sont «admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents»? Le voilà le fameux principe méritocratique que restaure Nouvelle Star.

Comme le grand oral de l'ENA

Cette émission, c’est un concours administratif géant: organisé à l’échelle du pays, les auditions ayant lieu dans toute la France, aucun territoire de la République n’est oublié. Elle laisse donc sa chance à tous, que vous soyez «puissant ou misérable» pour le dire comme La Fontaine. Maurane, Olivier Bas, André Manoukian et Sinclair forment bien un «jury» comme dans tous les concours républicains, jusqu'au sommet de l’Etat. Le concours de l’ENA lui-même se termine par l'apothéose du «prime»: le fameux grand oral où les candidats doivent faire leurs preuves devant un jury composés d'«anciens» qui règnent sur le métier. Nouvelle Star est donc une émission aristo-démocratique car elle choisit les «meilleurs» –aristoï en grec– mais dans le cadre d’une sélection juste.

Dans cette émission, les «élus» ressemblent enfin au peuple. Evidemment, certains profils perceront plus aisément s’ils ont grandi dans la musique (il est impossible de supprimer totalement l’héritage familial), mais la vraie nouveauté, c’est que vous soyez noir, arabe, asiatique, gros, petit, moche, ou provincial, on vous donnera quand même votre chance. Les plus talentueux pourront donc s'imposer «sans distinction d'origine de race ou de religion», comme le proclame notre Constitution. Ce télé-crochet s'oppose en ce sens à la scène musicale française phagocytée par les «héritiers». En clair, Nouvelle Star, c'est la revanche du peuple sur les élites. Profondément populiste, mais au bon sens du terme.

Cette émission ferait-elle triompher l’égalité au Panthéon de la réussite musicale? Par la starification d’un anonyme, elle permet en tous cas l’accès (sans doute éphémère) à une position de pouvoir symbolique. L’anonyme promu au rang de star accède alors à des ressources matérielles (économiques, contrats) et symboliques (médiatisation, reconnaissance). Nouvelle Star réactive donc bien le mythe antique de la compétition: des anonymes, jetés dans l'arène peuvent se hisser au rang de héros. Mais pour combien de temps?

Samir Hammal

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