Monde

L'Europe doit rompre avec l'universalisme et le progressisme

Vincent Le Biez, mis à jour le 25.12.2013 à 17 h 28

Être persuadé, au nom de la raison, que le rayonnement de ses valeurs ne peut que s’étendre à travers le temps et l’espace peut passer pour de l'arrogance ou de la naïveté. Il est temps pour notre continent de proclamer son attachement subjectif à sa culture.

Détail de la couverture de L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, via Wikimedia Commons.

Détail de la couverture de L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, via Wikimedia Commons.

Les Européens, et les Français en particulier, vont mal: la crise économique n’a fait qu’accentuer chez eux l’idée qu’ils sont sur la pente du déclin économique, politique et historique. La civilisation européenne voit sa puissance et son influence se diluer à mesure que la mondialisation entraîne le rattrapage économique des pays émergents.

Cette évolution vient rompre le cycle de la toute-puissance de l’Europe depuis le Moyen-Âge, qui n’était déjà plus qu’une toute-puissance de l’Occident depuis le XIXème siècle. C’est cette domination qui a en grande partie ancré dans la culture européenne les valeurs de l’universalisme et du progressisme, nées des Lumières. Ces valeurs sont, en effet, beaucoup plus naturelles à porter pour une civilisation intimement persuadée de sa supériorité et du fait que son rayonnement ne peut que s’étendre à travers le temps (le progressisme) et à travers l’espace (l’universalisme).

Beaucoup d'autres valeurs et principes

Mais la culture européenne ne saurait se résumer à ces deux dimensions, elle se nourrit de beaucoup d’autres valeurs et principes qui sont le fruit de son Histoire: l’Etat de droit, le libéralisme politique, la démocratie, la séparation du religieux et du politique, l’égalité entre les hommes et les femmes, la justice sociale, le respect de la dignité humaine ou, plus récemment, l’aspiration à la paix et le respect de l’environnement.

En effet, avant d’être considérées sous un jour universel et comme l’accomplissement d’un éventuel sens de l’Histoire, ces valeurs ont émergé de façon contingente comme réaction aux guerres de religion, à l’absolutisme, à la société féodale ou encore aux multiples guerres intra-européennes.

Le déclin économique relatif de l’Europe, qui a pour conséquence son amoindrissement politique, rend aujourd’hui difficile l’affirmation d’un universalisme et d’un progressisme qui sont perçus à l’extérieur comme une marque d’arrogance et qui ravivent à l’intérieur une nostalgie paralysante.

Cela ne doit pas conduire à cesser d’affirmer les valeurs européennes précédemment citées. Bien au contraire, les Européens ont besoin aujourd’hui de s’appuyer sur cette base qui constitue leur identité culturelle. En effet, ne pouvant plus se caractériser comme l’avant-garde du monde, ils doivent trouver d’autres moyens de se définir: le repli identitaire observé un peu partout en Europe n’est qu’une mauvaise réponse apportée à cette question obsédante.

Affirmation sentimentale

Il est donc temps de passer d’une défense objective à une défense subjective des valeurs européennes, d’affirmer qu’elles ne vont pas forcément de soi, qu’elles n’ont pas vocation à s’imposer à l’ensemble du monde, mais que ce sont celles que nous aimons et auxquelles nous tenons.

Il s’agit, en quelque sorte, de passer du progressisme à une forme d’affirmation sentimentale. On peut parler d’une véritable révolution culturelle pour l’Europe puisqu’il est question, d’une certaine manière, de remplacer la raison objective et abstraite du progressisme et de l’universalisme par l’attachement subjectif et affectif à une culture et à une civilisation particulière.

Si elle prend forme, cette évolution peut être doublement profitable à l’Europe. Tout d’abord, la montée des périls écologiques vient nous rappeler que le culte du progrès et de la croissance né des Lumières n’est plus tenable et qu’il relève davantage aujourd’hui de la fuite en avant que du sens de l’Histoire. Cela n’enlève rien au caractère exceptionnel de cette période au cours de laquelle s’est déroulé un développement sans pareil des techniques, des arts et des institutions politiques.

Le grand défi des siècles à venir ne sera plus seulement de dominer le monde, mais également d’en prendre soin en évitant de commettre des pas irréversibles. L’Europe doit donc être en capacité d’entendre la maxime qu’Albert Camus attribue à son père: «Un homme, ça s’empêche.»

Trop prévisible et bienveillante

Ensuite, si l’universalisme est une force pour une civilisation en position dominante, il peut devenir dans les autres cas une marque de naïveté et un obstacle à la définition d’une position stratégique. Par sa bonne volonté dans les domaines du commerce, de la monnaie, de la lutte contre le réchauffement climatique ou des conflits internationaux, l’Europe s’est montrée par trop prévisible et bienveillante, évacuant par là-même les notions de rapport de force et de puissance. L’Europe ne doit pas succomber à la thèse de la «fin de l’Histoire» mais plutôt défendre plus fortement ses intérêts au sein d’un monde multipolaire qu’elle appelle de ses vœux.

Avant d’être une construction abstraite, l’Europe est une civilisation particulière. La crise que nous avons connue doit être l’occasion de réorienter en ce sens le projet européen. Cela passe nécessairement par une défense subjective de nos valeurs et par l’affirmation que l’Histoire n’a «ni sens», comme le suppose le progressisme, «ni fin», comme le laisse entendre l’universalisme.

Vincent Le Biez

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