Monde

Ukraine: halte au manichéisme!

Thomas Guénolé et Katerina Ryzhakova, mis à jour le 24.12.2013 à 12 h 55

Place Maidan à Kiev, il n'y a pas les bons contre les méchants, mais deux blocs qui s'affrontent selon des fractures économiques, sociales et géopolitiques qui méritent d'être analysées sans a priori.

Des manifestants pro-UE et les forces de l'ordre ukrainienne, le 20 décembre 2013 à Kiev. REUTERS/Gleb Garanich

Des manifestants pro-UE et les forces de l'ordre ukrainienne, le 20 décembre 2013 à Kiev. REUTERS/Gleb Garanich

Sur tout sujet, tout média est libre d’avoir une ligne éditoriale; tout gouvernement, une position au nom de son pays; et tout intellectuel engagé, toute ONG, tout citoyen du monde, une opinion.

Pour autant, cela ne justifie pas de devenir hystérique en se croyant enthousiaste. 

Cela ne justifie pas non plus de distinguer à l’emporte-pièces des «gentils» contre des «méchants», en montrant la finesse d'analyse d’un enfant de six ans.

Pas de simples «mouvements citoyens spontanés»

Non, les manifestations de la place Maïdan à Kiev ne sont pas de simples «mouvements citoyens spontanés». Il s’agit d’une convergence entre trois ingrédients:

  • Une stratégie étasunienne de renversement de régimes hostiles par des révolutions non-violentes.
  • L’existence de relais d’opinion acquis au réalignement de leur pays sur le modèle occidental.
  • L’existence d’un mécontentement socio-économique fort dans tout un pan de la population du pays.

Le modus operandi est systématique:

  • Organisation de manifestations de masse par des relais d’opinion.
  • Mots d’ordre déclinant les droits de l’Homme sur la forme mais l’alignement sur l’Ouest quant au fond.
  • Distribution de matériel de marketing politique aux manifestants (banderoles et autres affiches ont d’ailleurs une charte graphique très professionnelle).
  • Paralysie de la capitale par les manifestations.
  • Et partant, paralysie du régime, réduit à l’alternative entre la chute et la répression devant les caméras du monde.

Cette méthode a été appliquée en Serbie avec la Révolution du Bulldozer en 2000, en Géorgie avec la Révolution des roses en 2003, en Ukraine déjà avec la Révolution orange de 2004 et au Kirghizistan avec la Révolution des tulipes en 2005. Des tentatives ont eu lieu, sans succès, en Moldavie en 2009 et en Russie en 2011.

Le clan Ianoukovitch n'est pas le seul corrompu

Oui, le président ukrainien Viktor Ianoukovitch est à la tête d’une oligarchie corrompue, corruptrice et népotique. Par exemple, les actifs de la banque possédée par son propre fils, la Banque de développement ukrainienne (VBR), ont été multipliés par dix entre mars 2010 et juillet 2012.

En revanche, non, ce n’est pas particulier au clan Ianoukovitch. Par exemple, Ioulia Tymochenko, célèbre égérie de la Révolution orange de 2004, fait partie elle aussi des «oligarques» ukrainiens des années 1990. Au tournant des années 2000, donc avant la Révolution orange, elle fut mise en cause pour des délits financiers lourds remontant aux années 1990. Il était question de fraudes et de détournements de fonds en tant que dirigeante, à l’époque, de l’entreprise de distribution de gaz Systèmes énergétiques unis d'Ukraine: 121 millions d’euros de dissimulation de revenus et 4 millions d’euros d’évasion fiscale, notamment.

Plus largement, l’essentiel des élites politico-économiques de l’Ukraine a participé dans les années 1990, comme dans la Russie des oligarques des années Eltsine, à une grande vague de privatisations mêlant clientélisme, affairisme, népotisme et pratiques mafieuses politico-financières.

Le peuple n'est pas unanime

Non, les manifestants ukrainiens ne manifestent pas pour la signature de l’accord de d’association avec l’Union européenne.

Le sondage réalisé par l’Institut Gorshenin le 2 décembre parmi les manifestants eux-mêmes est très éclairant. 56% manifestent pour la démission du président Viktor Ianoukovitch, 18% pour avoir «une vie décente dans un pays normal» et 28% seulement spécifiquement pour la signature de cet accord. En d’autres termes, plus des trois quarts des manifestants rejettent en fait, et en vrac, la politique du président, la situation sociale qui se dégrade, la corruption et le racket qui se propagent, l’arbitraire des fonctionnaires et de la police.

Non, ce n’est pas le combat du peuple unanime contre un président dictatorial. Ce n’est pas non plus un combat de la Liberté contre l’Oppression, ou du Bien contre le Mal. Plus simplement, c’est une confrontation entre des orientations politiques et géopolitiques incompatibles, et de force équivalente. Selon un sondage du Centre Razoumkov (pro-opposition) d’avril 2013, 42% des Ukrainiens veulent adhérer à l’Union européenne et 33% à l’Union douanière avec la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan.

Selon un autre sondage réalisé par Research&Branding Group (pro-gouvernement) de décembre 2013, 46% sont pour l’Union européenne et 36% pour l’Union douanière. Dans le même sondage, 49% des Ukraniens soutiennent le mouvement «EuroMaïdan», 45% non. La plupart des sondages mettent également en évidence une divergence historique: l’ouest du pays est pro-européen, l’est est pro-russe.

Ukraine d'en haut, Ukraine d'en bas

Non, il n’y a pas d’un côté des Ukrainiens de l’ouest qui seraient ouverts, démocrates, modernes, et pro-européens; et de l’autre, des Ukrainiens de l’est qui seraient bornés, partisans d’un régime autoritaire à la biélorusse, conservateurs et pro-russes. Si l’on considère l’accord d’association Europe-Ukraine, et a fortiori l’éventuelle adhésion à l’Europe, alors, les populations de l’ouest et de l’est ont en réalité les opinions de leurs propres intérêts individuels socio-économiques.

L’ouest de l’Ukraine, c’est avant tout une économie tertiaire, de services. Cette population employable a donc tout à gagner dans l’ouverture à l’Europe.

L’est de l’Ukraine, c'est avant tout le secteur secondaire, c’est-à-dire l’industrie. En termes de compétitivité, cette population employable est assurée de connaître d’emblée des vagues de fermeture d’usines, d’où un bond du chômage. Ensuite, à moyen terme, c’est-à-dire au bout de plusieurs années, des emplois peuvent être recréés grâce à des délocalisations d’usines en provenance de grandes entreprises européennes  ce n’est cependant pas garanti et, entre-temps, le bond du chômage par vagues de fermetures, lui, est assuré.

En d’autres termes, si l’on simplifie en deux grands ensembles sociologiques de même taille, le rapprochement avec l’Europe profiterait à «l’Ukraine d’en haut» cependant que «l’Ukraine d’en bas» en pâtirait.

Confrontation d’intérêts géopolitiques incompatibles

Non, il n’y a pas d’un côté la méchante Russie qui veut écraser l’Ukraine sous sa botte, et de l’autre côté la gentille Europe et la gentille Otan qui ne songent qu’à défendre la liberté des Ukrainiens. Plus simplement, il y a une confrontation d’intérêts géopolitiques incompatibles entre une grande alliance —le bloc occidental— et une grande puissance, la Russie.

À cet égard, l’activisme médiatique de divers «ambassadeurs de la démocratie» autoproclamés, tels la sous-secrétaire d’Etat américaine Victoria Nuland, qui donne du pain aux manifestants, ne doit pas faire illusion.

D’un côté, les Etats-Unis et leurs alliés européens conduisent une politique d’expansion à l’est. Cela explique la vague d’adhésions à l'Otan et l'UE des anciens satellites russes d'Europe centrale, à marche forcée et en dépit de carences institutionnelles pour digérer ladite vague: Etats baltes, Pologne, Tchéquie, etc.

De l’autre, la Russie, après avoir assimilé le bouleversement complet de son système politico-économique pour cause de chute de l’URSS, entreprend de reconstituer un bloc eurasien à sa main: CEI, OTSC, Union économique eurasiatique, le tout afin de rétablir une unité géopolitique avec son «étranger proche».

Trois choses à la fois

Ainsi la crise ukrainienne est, finalement, trois choses à la fois. C’est un nouvel épisode du rejet d’élites politico-économiques profondément corrompues et népotiques, toutes étiquettes confondues. C’est une profonde fracture entre les Ukrainiens de l’ouest, occidentalisés, à économie de services, dont l’intérêt socioéconomique est l’adhésion à l’Europe; et les Ukrainiens de l’est, russifiés, à économie industrielle, qui feraient les frais de cette adhésion. C’est une grande partie d’échecs géopolitique entre le bloc occidental et le bloc russe.

Ce que ce n’est pas en revanche, c’est une supposée confrontation entre des gentils et des méchants. De fait, si les uns et les autres sont libres de s’engager pour leurs intérêts ou leurs convictions, en revanche, il n’est pas indispensable, en s’adressant aux opinions publiques européennes, d’insulter leur intelligence.

Thomas Guénolé et Katerina Ryzhakova Proshin

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