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Intégration: mettons les pieds dans le plat!

Une chaussette «made in France». REUTERS/Christian Hartmann.

Une chaussette «made in France». REUTERS/Christian Hartmann.

Au-delà des erreurs de communication et de méthode du gouvernement, un constat s'impose: un grand débat public, pas seulement restreint à l'administration et aux experts, est nécessaire sur la complexité de notre lien social, national et politique.

La publication, il y a quelques semaines, des «relevés de conclusions» des cinq groupes de travail sur la «refondation de la politique d’intégration» mis en place en juillet dernier par le Premier ministre a donné lieu à une polémique publique comme il s’en produit désormais quasi-quotidiennement. Au menu, cette fois, le fameux «voile à l’école» dont un des groupes de travail a proposé, entre cent autres choses allant dans le même sens, qu’on le réautorise —en fait, qu’on revienne sur la loi de 2004!

Face à une telle aubaine, la mécanique médiatico-politique s’est rapidement mise en branle: une du Figaro, réactions outrées de la droite et de l’extrême-droite, reprise en boucle par les chaînes d’information continue, soutiens épars à gauche, débats enflammés sur les réseaux sociaux… et, in fine, «mise au point» défensive du Premier ministre puis du président de la République lui-même (à des milliers de kilomètres de là) pour dire que ce n’était «pas la politique du gouvernement» (sic)!

Si une telle «séquence», comme disent les communicants, était une première, on pourrait la déplorer mais néanmoins ne pas y porter plus d’attention que cela —et s’intéresser plutôt à la signature le même jour d’un accord historique sur la formation professionnelle. Mais après la fiscalité, les Roms, les questions pénales, scolaires et d’autres encore, on ne peut qu’y voir un énième dysfonctionnement au sommet de l’Etat. Que le chef du gouvernement puis le chef de l’Etat soient obligés de rappeler une telle évidence (qu’un rapport n’engage pas la politique du gouvernement) est déjà, en soi, un problème, et pas seulement de communication.

Des erreurs en cascade

Le malaise vient au premier abord de ce que c’est le Premier ministre lui-même qui a commandé et reçu le rapport en question il y a quelques jours en disant tout le bien qu’il en pense. Son site officiel précise:

«Les personnalités qualifiées qui ont présidé ces groupes de travail ont remis leurs relevés de conclusion au Premier ministre, qui salue la grande qualité de ces travaux et remercie l’ensemble des personnes qui y ont contribué. Leurs préconisations serviront de base au travail que le gouvernement engage désormais pour définir les grands axes de la nouvelle politique d’intégration de notre pays, qui sera annoncée d’ici la fin de l’année.»

Il y a derrière cette publication un enchaînement étonnant d’erreurs politiques au regard du caractère inflammable du sujet.

Première erreur: avoir confié initialement un rapport sur ce thème au conseiller d’Etat Thierry Tuot, pourtant connu pour ses positions critiques à l’égard de la conception républicaine de l’intégration. Deuxième erreur: avoir voulu corriger ce premier faux pas en confiant à des groupes de travail composés de multiples personnalités administratives et associatives représentant des intérêts eux aussi aisément identifiables comme peu favorables à l’intégration et à la laïcité.

Troisième erreur: avoir mis en ligne sur le site de Matignon les relevés de conclusions très polémiques (et truffés de fautes…) de ces groupes avant même de les avoir lus et analysés. Quatrième erreur: blâmer la presse et l’opposition parce qu’elles s’emparent du sujet.

Une méthode de travail erronée sur un sujet délicat

Au-delà des dysfonctionnements de l’exécutif qu’elle met à jour, cette nouvelle affaire soulève deux problèmes plus structurels.

Le premier tient à la manière dont l’Etat conduit sa réflexion sur des sujets de ce type. La confection de rapports par des membres de la haute administration d’Etat, réputés omnicompétents sinon omniscients, ou par des groupes d’intérêt plus ou moins agrémentés de chercheurs, réputés représentatifs, touche là ses limites. Un gouvernement qui se place ainsi dans les mains de son administration ou des lobbies divers qui composent une partie de sa clientèle électorale —par le haut et le bas, en quelque sorte— finit nécessairement par être aveuglé sur ses propres priorités.

Une telle démarche en forme de dérive témoigne d’ailleurs, au passage, de l’effacement total des partis politiques. Un travail de défrichement voire, pourquoi pas, de provocation sur un sujet de ce genre devrait être l’œuvre des partis. Mais réduits qu’ils sont désormais à leur fonction électorale et paralysés par les jeux d’appareil, ils ne produisent plus rien.

Le second problème que soulève cette «affaire» tient au sujet lui-même. Comment peut-on envisager une seule seconde de lancer un débat sérieux et productif à partir de propositions aussi marquées idéologiquement?

Qu’il y ait à gauche des personnalités, des groupes d’intérêt ou des élus convaincus qu’il faut revoir de fond en comble la politique d’intégration parce qu’elle ne correspond pas à leur vision «multiculturaliste» ou de la «diversité», nul ne songerait à le contester. On peut même y trouver un intérêt dans la mesure où cela participe de la nécessaire richesse du débat démocratique.

Mais que le gouvernement s’appuie, à répétition et sur quasiment tous les sujets dits «de société», sur un positionnement de ce type, très particulier, au motif de combattre une droite et une extrême-droite elles-mêmes radicalisées sur les questions identitaires, voilà qui n’est ni rationnel ni raisonnable.

L’incohérence de la démarche et l’excès, quand ce n’est pas tout simplement l’absurdité des propositions avancées dans ces rapports, nuisent en effet au propos. Ainsi, par exemple, comment donner le moindre crédit à une pétition de principe permanente en faveur de la «diversité» alors que les groupes de travail ont été constituées de personnalités qui sont toutes ou presque du même avis sur les sujets évoqués?

De même, comment faire accepter la demande, récurrente elle aussi, d’une «reconnaissance» des identités discriminées ou dominées (de genre, d’orientation sexuelle, ethno-raciale, religieuse, régionale…) dans l’espace public, si celle-ci se fonde sur une conception univoque et normative voire prescriptive de l’identité des individus? Ainsi, comment ne pas sourire devant la proposition visant à ne plus mentionner les appartenances identitaires de chacun dans les médias alors que selon une autre proposition du même groupe, il faudrait les voir reconnues sans cesse et partout pour ce qu’elles sont?

On pressent d’ailleurs au vocabulaire utilisé dans les pages de ces «rapports» que l’hésitation permanente entre un jargon administratif inadapté et un lexique de sciences sociales venu essentiellement de l’anglais n’est pas pour rien dans la grande généralité du propos et son caractère platement comminatoire.

Un débat national ouvert et approfondi est nécessaire

Ce nouvel épisode médiatico-politique sur une question pourtant essentielle —sans même évoquer ici les manipulations électorales possibles dont elles peuvent faire l’objet— met en lumière l’urgence qu’il y a à repenser les conditions du débat et de la décision publics. Ainsi, par exemple, au moment où nous célébrons bruyamment la mémoire de Nelson Mandela, pourquoi ne pas envisager la mise en place d’une grande commission nationale dans le style de celle qu’il avait su susciter autour de l’apartheid («Vérité et réconciliation») et d’un débat de long terme à travers tout le pays, qui nourrirait ses travaux?

On pourrait ainsi imaginer un processus au sein duquel seraient abordées toutes les dimensions de la question de l’intégration, à partir des multiples enquêtes et travaux de recherche existants ou à mener, de témoignages… Un processus par lequel l’ensemble du pays, sans exclusive ni a priori d’aucune sorte, pourrait s’interroger, publiquement, à ciel ouvert, sur son histoire, sa mémoire, ses non-dits mais aussi sur ses réussites et ses succès en matière d’intégration et autour des différentes questions connexes (immigration, égalité, discriminations, solidarité…), sur la complexité même du lien social, national, politique qui s’est tissé depuis des décennies sans qu’on veuille le reconnaître ou le faire apparaître.

Pourquoi ne pas profiter de la crise multidimensionnelle que traverse aujourd’hui le pays pour tenter de (re)nouer le dialogue national autour d’une question explosive, qui fâche et qui entraîne à tant d’excès, qui pollue l’atmosphère nationale et autorise toutes les manipulations depuis des années? Bref, pourquoi ne pas mettre les pieds dans le plat et ainsi mettre chacun devant ses responsabilités, y compris le Front national, qui semble bénéficier des errements actuels? Personne n’aurait finalement à y perdre davantage qu’à ce qui se passe aujourd’hui, surtout pas des responsables politiques que plus personne n’écoute ni même n’entend.

Laurent Bouvet

Cette tribune a été initialement publiée sur le site de l'auteur.

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