Monde

Europe et sécurité internationale: il est temps de se réveiller!

Jean-François Copé, mis à jour le 20.12.2013 à 15 h 09

Face au désengagement américain au Moyen-Orient, les Européens doivent assumer leurs responsabilités en conciliant impératif de stabilité et respect des valeurs, comme l'illustre exemplairement le dossier iranien. Une tribune de Jean-François Copé, président de l'UMP.

Avant une session de négociation sur le nucléaire iranien à Genève, le 9 novembre 2013. REUTERS/Denis Balibouse.

Avant une session de négociation sur le nucléaire iranien à Genève, le 9 novembre 2013. REUTERS/Denis Balibouse.

De retour des Etats-Unis, je mesure à quel point le «pivot vers l’Asie» des Etats-Unis décidé par l’administration Obama traduit un certain désengagement en Europe, en Afrique et au Proche-Orient. Dans le même temps, le leadership from behind est préféré à l’action directe.

Ces deux orientations concomitantes doivent nous conduire, nous Européens, à assumer plus directement nos responsabilités dans le domaine de la sécurité. Le Conseil européen du 19 décembre n’a malheureusement pas été à la hauteur de nos attentes et de nos espérances.

Pour l’instant, seuls la France et le Royaume-Uni font des efforts en matière de défense. De moins en moins pour la France, puisque nos dépenses militaires, qui étaient supérieures à celles du Royaume-Uni jusqu'en 2004, lui sont désormais nettement inférieures.

Pourtant, je crois indispensable que la France continue d’investir dans la Défense nationale. Elle doit assumer son rôle de puissance mondiale et de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU —mais elle ne peut pas porter les efforts toute seule!

J’ai soutenu la décision du président Hollande d’intervenir au Mali. Instruits par l’expérience afghane, pouvait-on réitérer cette triste expérience et laisser la mouvance d’al-Qaïda se trouver un nouveau sanctuaire? Bien évidemment non.

Mais la France est allée seule au front. Le même scénario se reproduit aujourd’hui en République centrafricaine. Les Européens sont bien timides et réticents alors que leur propre sécurité est en jeu.

Le vide menace

Il n’y a pourtant plus de problème doctrinal, théorique ou idéologique. La France a réintégré le commandement intégré de l’Otan. Le danger, désormais, n’est pas une éventuelle concurrence entre l’Otan et la défense européenne, c’est bientôt plutôt le vide qui menace alors que notre «étranger proche» connait une phase de mutation profonde, avec les inévitables turbulences qui accompagnent les changements géopolitiques majeurs.

Vis-à-vis de cette région du monde, nous avons eu du mal à définir une doctrine, oscillant d’un excès à un autre, ou du moins d’un écueil à l’autre. Tout système international recherche de l’ordre et aspire à la stabilité: c’est la part de réalisme, ou de cynisme diront certains.

C’est ce que nous, Européens, avons privilégié dans notre approche du monde arabe, et nous avons très largement sous-estimés la frustration des populations locales. Cette zone, avant les «printemps arabes», présentait quelques caractéristiques:

  • Des gouvernements qui ont échoué à créer de la richesse ou à la répartir équitablement. Dans le même temps, la corruption et le népotisme avaient atteints des sommets inégalés.
  • Cette absence de perspectives économiques se doublait de brimades quotidiennes imposées par les forces de sécurité et d’une régression des libertés publiques.
  • Un sentiment de déclassement sur la scène internationale, avec notamment l’absence de perspective de résolution du conflit israélo-palestinien.
  • Des techniques de gouvernement archaïques: soft power, diplomatie publique, dialogue national, forum politique, autant de termes absents du discours politique. L’ancienneté des dirigeants a été un critère essentiel dans la chute de régimes que l’on croyait inébranlables: 42 ans pour Khadafi, 30 ans pour Moubarak, 23 ans pour Ben Ali.

Nous avons fermé les yeux, privilégiant la stabilité. Mais sauf à penser que les populations arabes étaient durablement résignées à leur triste sort, qu’elles acceptaient de voir toutes les possibilités offertes par la mondialisation sans jamais en profiter, le statu quo n’était pas tenable.

Du regime change à l'excès inverse

L’autre écueil, c’est de vouloir imposer aux autres, à tout prix, nos valeurs démocratiques, considérées comme universelles, au nom d’un certain idéalisme, parfois sans prendre suffisamment en compte l’impératif de stabilité et les cultures locales.

L’une des motivations de l’intervention américaine en Irak sous l’administration Bush était le regime change. J’observe que la guerre en Irak et l’affaiblissement de ce pays a directement profité à l’Iran, lui donnant une profondeur stratégique qu’il n’espérait pas.

Aujourd’hui, pris par le remord d’avoir soutenu des régimes autoritaires dans le monde arabe, nous sommes passés à l’excès inverse, n’osant désormais plus rien dire, si ce n’est appeler à des élections libres. Nous allons jusqu’à nous féliciter des résultats électoraux quels qu’ils soient, y compris lorsqu’ils portent au pouvoir les islamistes.

Nous avons bien vite considéré que Mohamed Morsi en Egypte ou Ennahda en Tunisie étaient des interlocuteurs ordinaires. Or, tel n’était pas le cas. Peut-on traiter avec Mohamed Morsi, en faire un vrai partenaire et inscrire le Hamas sur la liste des organisations terroristes?

Cessons de soutenir des dictateurs laïcs par souci effréné de stabilité mais cessons aussi de traiter les partis politiques islamistes comme des forces politiques ordinaires sous prétexte qu’ils ont eu la capacité de remporter des élections, alors qu’ils ont montré leur incapacité totale à exercer le pouvoir et bafoué toutes les valeurs portées par les «printemps arabes».

Ne pas refuser le dialogue avec le peuple iranien

Ma conviction est qu’il faut combiner la recherche de la stabilité avec l’affirmation concomitante de certaines valeurs qui nous réunissent pour conduire les relations internationales. Il faut respecter un certain équilibre entre ces deux impératifs. Je voudrais illustrer cette conviction par quelques réflexions sur le dossier qui nous occupe tous aujourd’hui: la République Islamique d’Iran.

Que faire après la signature de l’accord de Genève? Celui-ci est désormais une donnée dont il faut tenir compte.

D’un côté, la recherche de la stabilité peut nous conduire à rechercher le compromis et à faire un pari: celui de la volonté du président Rohani d’assurer la pérennité du régime par la construction d’un Etat en «interaction constructive» (son slogan de campagne) avec le reste du monde.

Dans cette logique, le régime iranien aurait conscience que seules de vraies concessions sur le dossier nucléaire permettraient une normalisation internationale. L’obsession pour l’enrichissement d’uranium ne viserait pas à acquérir l’arme nucléaire, encore moins à l’utiliser, mais serait un instrument au service de la volonté légitime de Téhéran d’être une grande puissance régionale et reconnue comme telle. Un interlocuteur indispensable et incontournable pour toutes les questions relatives au grand Moyen-Orient.

Il est vrai que l’accord de Genève, s’il est suivi d’effets, contient en germe une reconfiguration de la puissance dans la région, des équilibres régionaux. Quatre pôle domineraient: l’Iran et l’Irak, la Turquie, les monarchies du Golfe et Israël.

Je considère que nous ne devons pas refuser le dialogue avec le peuple iranien, qui a choisi le plus modéré ou le moins extrémiste des candidats à l’élection présidentielle. Nous ne devons pas non plus refuser le dialogue avec le régime.

Plutôt pas d'accord qu'un mauvais accord

Pour autant, fallait-il parvenir à un accord coûte que coûte? Oui d’un point de vue iranien; c’est moins certain de notre point de vue.

Je préfère l’absence d’accord à un mauvais accord. Celui de Genève est-il bon? Seul l’avenir le dira. Je considère néanmoins que le compromis trouvé est largement meilleur que celui que l’on nous proposait quinze jours plus tôt, et je me félicite de la position de fermeté alors adoptée par la diplomatie française. Quelles sont donc les raisons de ma réticence et de mon scepticisme?

Sur ce dossier, il n’y a qu’une seule certitude: les sanctions internationales ont produit leurs effets. D’où la tentative tout à fait logique et rationnelle du régime iranien de desserrer l’étau en faisant miroiter le renoncement au nucléaire militaire contre un allégement des sanctions.

Cet accord intérimaire repose beaucoup sur la confiance entre les protagonistes. Or, dès l’accord signé, la partie iranienne a affirmé publiquement qu’elle disposait désormais d’un droit à l’enrichissement reconnu, ce qu’a aussitôt démenti le secrétaire d’Etat américain John Kerry.

Il est évident que ce régime ne nous inspire aucune sympathie. L’accord de Genève lui offre potentiellement une garantie de stabilité et de pérennité. Les idéalistes considéreront que le peuple iranien est sacrifié, que son désir de liberté est bafoué. Peut-on réconcilier les uns et les autres et considérer que le régime iranien est vraiment en train d’évoluer? Cette question est légitime et de sa réponse dépend l’avenir du Moyen-Orient.

Je considère pour ma part qu’il est prématuré de se fonder sur le seul changement de ton du président Rohani pour infléchir notre politique, d’autant qu’il n’est pas le seul décideur sur le dossier nucléaire. Gardons en mémoire que la candidature à l’élection présidentielle d’Hassan Rohani a été validée par l’ayatollah Khamenei, le guide suprême. Le président iranien est-il un grand réformateur ou un homme habile et doté de bon sens, contrairement à son triste prédécesseur?

Deux options pour Téhéran

Nous ne voulons pas d’un Iran nucléaire et, dans le même temps, chacun sait les conséquences dramatiques qu’auraient des frappes militaires, surtout en l’absence de consensus de la communauté internationale et d’autorisation du Conseil de sécurité.

Le temps des bâtisseurs de coalitions semble révolu. C’est la situation actuelle: une l’absence de leadership sur la scène internationale… L’affaire syrienne l’a démontré: nous mettons des lignes rouges et lorsqu’elles sont franchies, notre réaction est molle.

Nul doute que le régime iranien a tiré tous les enseignements des atermoiements de la communauté internationale après le massacre chimique survenu le 21 août dernier à proximité de Damas. Les régimes dictatoriaux n’ont pas à prendre en compte les aspirations de leurs opinions; nos démocraties occidentales doivent elles tenir compte de la war fatigue.

Le régime iranien se trouve à la croisée des chemins aujourd’hui. Deux options s’offrent à lui:

  • respecter l’esprit et la lettre de l’accord de Genève et enclencher ainsi une nouvelle dynamique. Convaincre ses voisins qu’il n’a pas d’intentions hostiles. C’est la version optimiste ou idéale.
  • utiliser ces six mois de probation pour, une fois de plus, louvoyer, adopter un profil bas permettant pendant ce temps de franchir le seuil nucléaire. C’est le scénario catastrophe que l’on ne peut exclure. Nous devrions alors prendre nos responsabilités. La sécurité de l’ensemble de la région n’est pas négociable, c’est un impératif.

Jean-François Copé

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