Culture

Albert Camus, l'homme réinterprété

Benjamin Caraco, mis à jour le 22.12.2013 à 8 h 42

Alors que la célébration du centenaire de la naissance de l'écrivain est passée relativement inaperçue, des publications récentes témoignent des polémiques et des tentatives de récupération qui entourent encore Albert Camus, en particulier à propos de la guerre d'Algérie.

Albert Camus en 1957 via Wikimedia Commons

Albert Camus en 1957 via Wikimedia Commons

Camus brûlant Benjamin Stora Jean-Baptiste Pérétié ; Camus et le terrorisme Jean Monneret ; Camus au Panthéon. Discours imaginaire Henri Guaino

Les convictions politiques d'Albert Camus rentrent malaisément dans les schémas partisans habituels: se déclarant homme de gauche, il n'a pas hésité à critiquer son camp et ce dernier lui a bien rendu via Sartre et sa revue Les Temps Modernes comme à l'occasion de la parution de L’Homme révolté (il est dans ces pages victime d'une critique acerbe de la part de Francis Jeanson). Pour autant, il n'a jamais rejoint la droite même si ses prises de position, puis son silence, sur la guerre d'Algérie ont été à l'origine de bien des interprétations mais aussi d'ambiguïtés. De même, son attachement viscéral à la liberté a conduit aussi bien des libertaires (on peut penser au philosophe Michel Onfray, qui a dernièrement écrit sa biographie: L’Ordre libertaire, Flammarion.), tendance anarchiste, que des libéraux à se réclamer de lui.

Paradoxalement, cette popularité de Camus dans des cercles politiques différents et bien souvent antagonistes explique vraisemblablement, bien que partiellement, le relatif silence qui a entouré le centenaire de sa naissance. Entre l'absence de panthéonisation à la demande de ses descendants et l'affaire de l'exposition à Aix-en-Provence, l'on pourrait quasiment parler d'une commémoration qui n'a pas eu lieu. Le personnage d'Albert Camus, prix Nobel de littérature, semble au premier abord pourtant beaucoup plus consensuel qu'un Louis-Ferdinand Céline, dont la célébration fut interdite explicitement...

Trois ouvrages récents, écrits par quatre auteurs situés sur des cases différentes de l'échiquier politique, permettent de nous éclairer sur les luttes mémorielles et politiques dont fait encore l'objet Albert Camus, plus de quarante ans après son décès dans un accident de voiture. Ils incarnent tous les trois une tendance. Camus brûlant (Stock, 2013.) écrit conjointement par Benjamin Stora et Jean-Baptiste Péretié, respectivement historien de l'Algérie et documentariste, revient sur l'affaire de l'exposition d'Aix-en-Provence, dont le commissariat leur avait été confié, et plus généralement sur les récupérations politiques de l'écrivain. Camus au Panthéon (Plon, 2013.) d'Henri Guaino, aujourd'hui député des Yvelines mais avant tout connu comme la plume et le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy durant sa mandature, propose un portrait et un discours qui aurait pu avoir lieu lors de son entrée au Panthéon. Camus et le terrorisme (Michalon, 2013.) de l'historien Jean Monneret se penche sur l'attitude d'Albert Camus face à la violence en général et le terrorisme en particulier.

Un Camus de gauche

Dans le cadre de Marseille-Provence capitale de la culture 2013, une grande exposition Camus était initialement prévue à Aix-en-Provence. Ses deux commissaires furent «débarqués» en cours de projet par la maire de la ville: Maryse Joissains. Dans Camus brûlant, ils ne reviennent pas seulement  sur cette polémique mais souhaitent prendre de la hauteur et étudier les controverses autour de l'écrivain, aussi bien en France qu'en Algérie.

Le capotage de leur exposition s'explique selon eux par leur refus de mettre Camus au service d'une certaine vision politique, qui se résumerait grosso modo à une opération de séduction électoraliste visant à capter les voix des anciens d'Algérie fortement représentés à Aix-en-Provence et courtisés par Maryse Joissains, maire de droite de la ville (dans le sud de la France, la droite ne semble pas avoir l'apanage de ce genre de tentatives comme ont pu l'illustrer certaines déclarations de feu Georges Frêche à Montpellier). Le philosophe Michel Onfray est un temps envisagé pour reprendre le projet mais il jette l'éponge de peur d'être récupéré. Le prix Nobel serait donc également l'objet des attentions des nostalgiques de l'Algérie française que de ceux qui cherchent à séduire ces derniers.

Toutefois, la controverse autour du personnage ne se limite pas à la France: elle touche pareillement son pays natal, l'Algérie. Les auteurs rappellent ainsi l'échec de la «Caravane Camus» initiative de l'écrivain algérien Yasmina Khadra visant à présenter son œuvre à travers tout le pays et objet de polémiques qui ont finalement conduit à son annulation. Pour Stora et Péretié, Camus sert de prétexte à la reprise de luttes mémorielles et politiques algériennes.

Malheureusement, ils sont plus laconiques lorsqu'il s'agit d'aborder la captation de Camus par la gauche social-démocrate après la chute du mur de Berlin. Implicitement, ils livrent par ailleurs leur vision de l'homme qu'ils aiment pour sa poursuite passionnée de la justice, pour la pauvreté de ses débuts, tout comme pour sa critique des totalitarismes et son attachement à l'Algérie. Ils voient en lui «une figure de réconciliation, en France comme en Algérie» (p. 108) et l'on serait tenté d'ajouter à la lumière des déclarations de Benjamin Stora lors du cinquantenaire de l'indépendance algérienne: de réconciliation entre la France et l'Algérie.

Un Camus «Algérie française»

Le Camus et le terrorisme de Jean Monneret présente de son côté une version relativement subtile et documentée de la description de Stora et Péretié: «dans ces milieux de la nostalgérie, on aime à s'approprier Albert Camus. On le présente, de manière simplificatrice, sous les traits d'un pied-noir pro-Algérie française.» (Camus brûlant, p. 26), faisant fi de sa critique répétée de l'administration coloniale et de son soutien aux nationalistes (pas à tous) avant la guerre et ne retenant que le fait que celui-ci ait été pour une «Algérie égalitaire» et surtout contre une «Algérie indépendante» (Camus brûlant, p. 52). Il est nécessaire de saisir la chronologie des déclarations de Camus pour comprendre leur complexité. Or, les nostalgiques de l'Algérie française, pour Stora et Péretié qui parlent de «lecture pour le moins biaisée» (Camus brûlant, p. 70), se contentent de ses prises de position contre les méthodes terroristes du FLN touchant des civils et reprennent sa déclaration selon laquelle il préférait sa mère à la justice [du FLN]. Camus condamne cependant aussi bien l'emploi de la torture (française) que le terrorisme algérien. La notion de «déchirement» recouvre mieux l'opinion de l'écrivain méditerranéen face à un conflit fratricide que les nostalgiques ont bon dos de récupérer aujourd'hui alors qu'il était perçu à l'époque par bien des ultras comme un «traître».

Se fondant sur propres recherches historiques, sur les biographies d'Olivier Todd et de Michel Onfray, ainsi que sur les œuvres de Camus (référencées de manière parfois imprécises en notes de bas de page), Monneret présente ce dernier comme un penseur lucide et solitaire, le comparant à Georges Orwell dans son opposition, venant de la gauche, au communisme. Révolté mais pas révolutionnaire, décelant une filiation entre 1793 et le Goulag, le Camus de Monneret conçoit toute révolution (nationale) comme intrinsèquement violente. Dans le cas de la guerre d'Algérie, Monneret insiste, dans son livre tout comme sur son site personnel, sur les victimes oubliées du conflit: les pieds-noirs tués dans les attentats du FLN, assimilé à Al-Qaïda. Manquant de nuance, en ce qu'il n'aborde quasiment pas la question de la lutte pour l'indépendance d'un peuple colonisé, le livre semble utiliser Camus comme prétexte à une dénonciation actuelle et intemporelle du terrorisme pour parler de la souffrance, certes indéniable, des pieds-noirs et des harkis.

Difficile de ne pas souscrire à sa condamnation du terrorisme à grand renfort de citations camusiennes, toutefois, comment ne pas être septique quand l'auteur se lance dans interprétations inspirées du «choc des civilisations» voyant dans l'islam le moteur de la violence du FLN? Les actes terroristes de ce mouvement sont certes inexcusables mais il était tout même nécessaire d'en rappeler les motivations certainement plus légitimes que les moyens employés.

Camus sert ici de caution et disparaît quasiment dans le chapitre IV, sa pensée n'étant mobilisée que comme argument d'autorité pour juger l’œuvre du FLN. L'argumentation de Monneret aurait gagné à ne pas verser d'un extrême à l'autre, n'accordant pas d'importance à la lutte pour l'indépendance algérienne, et à annoncer directement la couleur à propos du sujet de l'ouvrage. En conséquence, le dernier chapitre qui revient sur la philosophie de Camus tombe paradoxalement comme un cheveu sur la soupe alors que l'annexe 5 sur le FLN et les juifs finit de convaincre le lecteur qu'il s'agit avant tout d'un livre sur les crimes du FLN sous couvert d'une condamnation plus générale de la violence comme moyen d'action politique par Albert Camus.

Un Camus de droite

Pour les auteurs de Camus brûlant, le projet de panthéonisation de Camus envisagé sous la présidence Sarkozy était une tentative de captation de son aura, d'autant plus intéressante qu'il s'agissait d'un homme de gauche critique de son propre camp. Celui-ci n'aboutit pas faute d'un accord de ses enfants. Admirateur de l'écrivain, Henri Guaino publie donc le discours qu'il aurait rêvé écrire pour son entrée au sein des grands hommes, accompagné d'un long prélude à l'éloge, dont on reconnaît le style indéniable de l'auteur.

Outre ses qualités littéraires, il semble difficile de nier l’attachement sincère d'Henri Guaino pour Camus, qu'il annonce d'entrée de jeu: «Lecteur qui ouvrez ce livre, sachez que vous n'y rencontrerez pas le Camus, le plus vrai le plus authentique mais seulement celui que j'aime. Car je l'aime comme chacun de nous aime, c'est-à-dire à ma façon, qui est une façon forcément particulière.» (p. 11). Faisant en filigrane un parallèle avec sa propre vie (Henri Guaino n'a pas connu son père et a été élevé par sa mère, femme de ménage, tout comme Camus), Guaino estime qu'il ne lui est pas possible de distinguer le destin de l’œuvre de l'homme, qui le touche par sa modestie, en particulier sa honte d'avoir honte d'être pauvre. Au-delà de cet hommage personnel, quelques éléments laissent apparaître une lecture qui coïncide assez bien avec la politique de l'homme pour lequel le discours était initialement écrit.

Tout d'abord, comment ne pas voir en Camus une figure d'union qui pourrait plaire à un président à qui l'on a reproché d'être trop clivant quand Guaino écrit que «Chacun est sommé de choisir son camp, son parti. Il les rejette tous.» (p. 87)? Plus largement, sous la plume de celui-ci, Camus apparaît avant tout comme un homme épris de liberté, plus que d'égalité ou de justice. Il ressort également comme le penseur de la fin des idéologies, le pourfendeur aussi bien des excès de la raison que du relativisme.

Quand l'hostilité du Café de Flore est évoquée, Guaino nous rappelle que Camus «n'a pas sa place parmi les maîtres à penser qui se partagent alors le pouvoir. Il n'est pas normalien. Il n'est pas agrégé.ÀA cause de la tuberculose. Qu'importe. Il n'est pas de leur monde. Il n'est pas comme eux. Il n'écrit pas comme eux. Il n'agit pas comme eux.» (p. 109). Comment ne pas alors penser à la présentation du candidat Sarkozy comme quelqu'un qui ne serait pas issu du sérail? Ou plus largement le registre de la droite victime des puissants (du monde de la culture) qui serait, selon le journaliste Thomas Frank, l'une des principales armes rhétoriques de la droite dans sa course aux voix des pauvres...

D'autres éléments concordent avec la politique étrangère de Nicolas Sarkozy comme lorsque l'on lit que Camus «récuse la repentance». Il écrit : «Le temps des colonialismes est fini, il faut seulement en tirer les conséquences» (p. 119) ou que méditerranéen, il est l'homme des deux rives, potentiel symbole de l'union méditerranéenne impulsée sous le mandat du précédent Président. La captation semble toutefois trouver ses limites quand dans l'éloge, Camus, qui n'a jamais cessé de revendiquer son athéisme, se transforme en chrétien malgré lui (p. 162-164).

Une unanimité antagoniste?

Inclassable de son vivant, Camus semble le rester pour la postérité. Son égal souci de liberté, de justice mais aussi de respect l'a conduit à accorder toute sa complexité au réel dans sa compréhension tout comme à refuser certains actes au nom de la morale. Sa pensée n'a souvent guère variée contrairement aux événements qu'il a dû affronter, ce qui explique peut-être la récupération dont il semble être l'objet de la part d'acteurs hétérogènes. Ces tentatives de captation sont d'autant plus faciles qu'il n'a pas vécu pour voir la fin du conflit et prendre position: l'on peut ainsi spéculer à loisir sur le chemin qu'il aurait emprunté et le faire aller dans la direction qui arrange tel ou tel camp. Camus ferait-il paradoxalement l'unanimité pour des raisons différentes et parfois antagonistes, en particulier au sujet de l'Algérie françaises, dont les plaies ne semblent toujours pas cicatrisées?

Benjamin Caraco

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