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Réviser le marxisme avec l'histoire du champagne

Florent Parmentier, mis à jour le 08.01.2014 à 15 h 49

À la fois aristocratique et marchand, produit internationalisé et du terroir, fruit d’une dynamique capitaliste et enjeu de luttes sociales, le champagne est le fruit de nombreux paradoxes.

Champagne Glow / Steven Zolneczko via FlickrCC License by

Champagne Glow / Steven Zolneczko via FlickrCC License by

Champagne: Histoire inattendue Serge Wolikow et Claudine Wolikow

Par-delà le tourbillon de bulles qui symbolise ce vin, les historiens Claudine et Serge Wolikow nous entraînent dans l’univers méconnu du plus fameux des vins au monde. Les nombreux documents d’époque et photos présents dans l’ouvrage nous plongent dans l’histoire du vin lui-même, mais aussi auprès des différents acteurs qui ont contribué à son développement. Les auteurs ont appréhendé son histoire en trois grandes phases chronologiques: en premier lieu, celle des origines et des temps pionniers, de la naissance et du premier essor, qui s’étend du XVIIIe siècle jusqu’à la fin du XIXe siècle. Ensuite, vient la période des crises et des révoltes, qui a notamment concerné la délimitation de la zone d’appellation, amenant à une transformation du système économique en place, jusqu’à la Libération. Enfin, l’époque de l’après-guerre constitue une nouvelle ère à part entière, entre prospérité retrouvée et nouvelles incertitudes.

À travers l’ouvrage, deux figures du champagne semblent marquer durablement l’histoire de ce vin: d’une part, celle du produit à succès dont la destinée épouse la dynamique du capitalisme; d’autre part, le champagne est également l’enjeu de nombreuses luttes sociales et politiques plus ou moins ouvertes, opposant vignerons et maisons de champagne, ouvriers et propriétaires, ou encore Marnais et Aubois.

Le champagne et la dynamique du capitalisme

Faire l’histoire du champagne, c’est naturellement étudier la production, mais aussi la commercialisation et la consommation du produit. Ces différentes dimensions renvoient à des logiques variées, tant en termes d’acteurs que d’horizons. Tandis que la production de champagne fait signe vers le travail des vignerons et des maisons de champagne, la commercialisation est exclusivement l’apanage de ces dernières. Quant à la consommation, elle est également l’objet d’une attention particulière de ces maisons, mais elle a évolué au gré des goûts, de l’ouverture des marchés et des grands événements et périodes historiques.


On le voit, l’essor des maisons de champagne, qui remonte au XVIIIe et XIXe siècle, est essentiel pour comprendre le succès du vin pétillant: elles captent une partie déterminante de la valeur ajoutée et participent au dynamisme du secteur. Ces entreprises commerciales font système: elles apportent les capitaux, sont à même d’acquérir les équipements nécessaires à la vinification, s’entourent d’une main d’œuvre spécialisée tout en se montrant capable de s’approvisionner en matière première.

Les maisons de champagne jouent également un rôle prépondérant dans l’innovation commerciale, y compris à l’international, appuyées sur les différents marchés par le voyageur représentant ou l’agent résidant. À ce titre, elles «n’hésitent pas à aller prospecter sur place et à adapter leurs productions au goût des différents pays consommateurs» (p.64). Les maisons de champagne adoptent dès lors une spécialisation géographique: la Veuve Cliquot se trouve en bonne position dans les cours allemandes et russe, les Roederer et Pommery visent le Nord du continent tandis que les Etats-Unis sont la cible de Mumm, Heidsieck ou Ruinart.

Elles comprennent l’un des enjeux fondamentaux du marketing: l’adaptation au goût des clients en fonction des marchés visés. Par ailleurs, toutes sont capables de retravailler une image de marque associée au départ à la famille royale française, Reims étant la ville des sacres, et à une aristocratie surveillée de près par les autres cours européennes. Si l’on capitalise toujours sur l’image du luxe remontant à l’ancien régime, la volonté de montrer une certaine modernité se fait jour en s’associant aux premiers meetings aériens au tournant du XIXe – XXe siècle.

Les maisons de champagne ont su prendre part au formidable essor du commerce international ayant eu lieu tout au long du XIXe siècle. Ce constat peut être illustré par le fait que «le marché français, avant même la période révolutionnaire, devient minoritaire alors que l’expansion commerciale du vin de champagne dans l’Europe coalisée contre la France de la Révolution se poursuit» (p.42). Ainsi, la mondialisation du marché du champagne coïncide avec le développement du capitalisme industriel et commercial anglais, fruit de l’apogée de l’Empire britannique et de l’instauration du libre-échange.

La carrière internationale du champagne se heurte pourtant bientôt à de nombreux obstacles après la Grande guerre. Les ligues de tempérance entendent par exemple décourager la consommation d’alcool pour des raisons de santé publique. La Russie tsariste devient l’Union soviétique, et ainsi disparaît la demande pétersbourgeoise. D’autres marchés se ferment, par la faute des dérèglements monétaires et du protectionnisme parfois, puis du fait de la crise des années 1930. Le repli de l’entre-deux-guerres est donc durable, et il faudra attendre l’après-guerre pour revoir un essor conséquent de la production et de l’exportation des vins de Champagne.

Une histoire sociale du champagne

Derrière les apparats du vin de l’aristocratie, les auteurs nous invitent à observer l’envers du décor. Bien sûr, dans l’imaginaire collectif, le champagne est à l’origine «un style de vie qui allie la distinction de la richesse et du pouvoir à la recherche de nouveau plaisir festif, qui gagne la cour française après la mort de Louis XIV, et bientôt les cours des diverses monarchies européennes, pour lesquelles la France est un modèle» (p.38).

À ce sujet, que nous dit le champagne sur la France d’ancien régime? On attribue généralement sa naissance à l’inventivité d’un moine bénédictin, Dom Pérignon; en réalité, la maîtrise du processus d’élaboration du vin est plus vraisemblablement le résultat d’une œuvre collective s’étalant sur plusieurs décennies. Ce qui est sûr en revanche est le rôle du clergé régulier dans le discours et le savoir de la viticulture. Noblesse, clergé: le tableau serait incomplet sans évoquer le Tiers état.

L’essor économique des maisons de champagne au XIXe siècle favorise l’émergence d’une nouvelle organisation du travail, qui conduit à un changement profond du système économique. En effet, elle aboutit à la prolétarisation des vignerons marnais, réduit au rôle de producteurs de raisins, et au développement du nombre de salariés œuvrant à la conception du produit (emballage, conditionnement, etc.) ou la commercialisation. Certains vignerons dénoncent la «dictature économique du négoce», opposant les détenteurs de capitaux aux travailleurs.

Le conflit social n’a pas seulement porté sur la répartition de la valeur au sein de la chaîne de production: il a également une dimension territoriale, les frontières de la Champagne viticole ayant fluctué au cours des âges. En l’occurrence, le printemps 1911 voit la révolte de nombreux vignerons de la région, à l’instar de ce qui est arrivé dans le midi en 1907. Objet du courroux, les vignerons marnais souhaitent une délimitation restreinte de l’aire de production, tandis que leurs homologues aubois estiment faire pleinement partie de la Champagne historique.

L’affaire remonte jusqu’au Conseil d’Etat et au Parlement, qui sont mobilisés par chaque camp. Opposition sur les cartes topographiques mais aussi sur le terrain des idées, puisque la culture politique marnaise, qui s’appuie sur le solidarisme radical (Léon Bourgeois) et le christianisme social (Bertrand de Mun), se distingue de la culture politique auboise, empreinte de libre-pensée anticléricale et laïque, et bastion du guesdisme (socialisme marxiste). La période allant des tensions de 1911 à la loi de 1927 a en tout cas un impact durable sur le système de production et de valorisation du vin de Champagne, en contribuant à l’organisation de la profession. C’est en effet à cette occasion que se met en place la première zone d’appellation française.

Au-delà de l’appellation, le système du champagne se distingue d’autres productions par la très forte affiliation syndicale ainsi que par une structure professionnelle très organisée. En effet, comme le montrent les auteurs, «ce vignoble, depuis le XVIIIe siècle à bien des égards très moderne par son économie comme sa dynamique, n’a cessé de poser le problème de l’organisation des marchés mais aussi de la production» (p.279). Il existe bien une grande diversité dans ce milieu professionnel, où la concurrence va de pair avec la défense des intérêts communs.

Au final, que retenir de cet ouvrage? Pour qui s’intéresse à l’histoire économique du secteur du luxe, à la région champenoise ou au produit lui-même, moult détails et aspects méconnus sur le vin effervescent, replacés dans un contexte historique plus large. On pourra tout juste regretter de ne pas trouver dans les annexes la liste des principales maisons de champagne, certaines étant peu mentionnées, ainsi qu’un index final. L’un de ses mérites est incontestablement de nous rappeler que le champagne est le fruit d’un long combat d’hommes et de femmes qui ont transformé ce vin et l'ont érigé en produit de luxe ultime à l’échelle internationale: avec seulement 1% du volume des vins français exportés, il représente près de 10% de la valeur totale des exportations. Le livre peut se lire d’une traite, comme une histoire passionnante à déguster sans modération.

Florent Parmentier

Florent Parmentier
Florent Parmentier (10 articles)
Docteur en science politique
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