Life

Les petites soeurs de Britney Spears

Sarah Jacquet, mis à jour le 10.12.2013 à 15 h 49

Comment grandissent les filles, à l'heure de la culture, de la communication et de la consommation de masse?

Un dessin représentant Britney Spears, à l'arrière d'un bus à Nairobi. REUTERS/Radu Sigheti

Un dessin représentant Britney Spears, à l'arrière d'un bus à Nairobi. REUTERS/Radu Sigheti

Petites filles. L'apprentissage de la féminité Catherine Monnot

C

oncours de mini-Miss, photos ambiguës de préadolescentes dans la presse pour adultes, sites marchands de lingerie pour fillettes : dans un contexte où l’on pointe l’hypersexualisation ou l’érotisation précoce des petites filles, Catherine Monnot propose, dans son ouvrage remis à jour (la première édition date de 2009) un portrait kaléidoscopique de la petite fille occidentale d’aujourd’hui, quelque part entre la comtesse de Ségur et Nabokov. Une analyse éclairante et implacable, qui laisse peu de perspectives et aucune échappatoire.

À l’origine du livre, la cour de récréation, dans laquelle Catherine Monnot constate systématiquement une même répartition des rôles: les garçons envahissent l'espace, courant, criant, chahutant entre eux tandis que les filles, sur un banc ou sous un arbre, discutent, dansent, chantent ou se maquillent. Garçons et filles ne se mélangent pas. À l’heure de l’égalité républicaine et de la parité, comment expliquer cette ségrégation spontanée?

Pour répondre à cette question, Catherine Monnot, docteure en anthropologie sociale et culturelle, a essayé de comprendre comment fonctionne la «fabrique de filles » en observant et en interrogeant une dizaine de filles âgées de 9 à 11 ans, en classe de CM2, issues d’un milieu populaire et semi-rural du Sud de la France. Dans son travail, elle s’est attachée à mettre en évidence les processus d’identification et les apprentissages sociaux et culturels à l’origine de la construction de l’identité du deuxième sexe en se concentrant sur la façon dont se réalise l’appartenance de sexe par transmission «horizontale», c’est à dire entre pairs, c’est à dire… entre filles!

Les loisirs des filles: un terrain riche et délaissé par les chercheurs français

A quoi tient l’originalité du regard et de la démarche de Petite Filles, L’apprentissage de la féminité? C’est que, pour rendre compte de cette transmission entre pairs, l’auteure a décidé de faire des loisirs pratiqués par les petites filles (en dehors du regard et du contrôle direct des adultes) un domaine d’étude à part entière. Pour Catherine Monnot, en effet, les loisirs constituent des apprentissages informels précieux à analyser pour mettre en lumière les mécanismes d’intériorisation de certaines normes. Constatant l’absence de travaux de recherche français dans ce domaine, Catherine Monnot s’est inspirée des nombreuses études sociologiques et anthropologiques qui ont été menées depuis les années 50 aux Etats-Unis et en Europe du Nord.

Et, laissant de côté tout jugement de valeur, elle s’est plongée dans cette  «culture du quotidien» , ce «superflu» que constituent les émissions de téléréalité, la musique de variété, les magazines de stars, les blogs de filles, les mallettes de maquillage, les journaux intimes ou les livres sur les chevaux. De l’étude de ces pratiques de loisirs, qui sont pour elles à la fois légitimes et consacrées, l’auteure tire des enseignements aussi percutants que passionnants.

Les injonctions contradictoires des médias de masse et des industries du loisir

Pour se sentir appartenir au monde des filles, chacune d’entre elles doit adhérer aux pratiques et aux modèles identitaires du groupe, puis se positionner, en se confectionnant, par exemple, un classeur de ses stars préférées. Or, les modèles de femmes véhiculés par les chansons pop (Jenifer, Alizée ou Britney Spears) et les émissions de téléréalité sont terriblement ambivalents: ils oscillent entre innocence et hypersexualisation, appellent à la prise de pouvoir individuelle, tout en martelant que les femmes doivent pouvoir sacrifier leur carrière par amour. Ainsi, analyse Catherine Monnot, les préadolescentes peuvent donc choisir d’être qui elles veulent, mais uniquement à l’intérieur d’une présélection de figures féminines orchestrée par les adultes qui sont à la tête des grandes productions musicales et audiovisuelles.

De plus, à travers des jeux de société comme Secret Girls ou Mon agenda secret, elles intériorisent (ou consolident) d’autres stéréotypes: l’activité amoureuse serait strictement hétérosexuelle, monogame, conditionnée par la consommation (produits de beauté, maquillage, vêtements) et surtout incontournable: pour compléter leur définition de soi, elles auraient absolument besoin des garçons. Les petites filles sont donc travaillées par ce que l’auteure présente comme le «complexe de Marie»: Marie, la mère pure et idéale; Marie Madeleine, la maîtresse désirable et séductrice; Mary Poppins, la gardienne et l’organisatrice du foyer; Marie Curie, la cérébrale sachant rester dans l’ombre de son mari. En cherchant à se composer une identité en fonction des multiples attentes de la société, les filles d’aujourd’hui risquent, note l’auteure, de vivre un conflit intérieur majeur.

Un autre féminin est-il possible?

C’est la question que l’on se pose lorsque, parvenuEs presque au terme de cet ouvrage, très dense et particulièrement bien documenté en ce qui concerne la chanson populaire (le domaine d’expertise de l’auteure), le pessimisme et le découragement nous gagnent. Catherine Monnot répond sans doute bien trop rapidement à cette importante question. Elle se contente de proposer deux pistes: la pratique féminine du hip-hop ou de l’équitation (risquée sur le plan physique et requérant de la force et de la ténacité) ainsi que la pratique d’instruments de musique traditionnellement masculins (trompettes, percussions, grosse caisse, tuba) peuvent entraîner une socialisation et une définition de soi régies par d’autres modèles et d’autres codes que ceux analysés jusqu’à alors. Ces pistes stimulent la réflexion, mais on aurait besoin de beaucoup plus...

Peut-être n’y a-t-il pas, selon l’auteure, de salut ou d’alternative? On devine que si elle ne traite pas, dans son ouvrage, de l’apparition de nouveaux formats antisexistes, comme les livres jeunesse, les jouets ou les catalogues de jouets, c’est que, sans doute, cette évolution, cantonnée aux milieux intellectuels, ne lui paraît pas représentative des préoccupations de la majorité des parents.

En conclusion, et pour nous rassurer, sans doute, Catherine Monnot précise qu’une fois sorties de la préadolescence, les adolescentes pourront remettre en question les schémas dominants et parfois même redéfinir la notion de féminité et les normes qui la caractérisent. Plus tard, promet-elle, elles deviendront des adultes d’un genre nouveau et feront évoluer le monde. On ne parvient pas à partager complètement son optimisme tant son livre constate une sempiternelle éducation, en tous points angoissante, à la soumission féminine.

Sarah Jacquet

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