France

La politique, martyre du petit écran?

Damien Augias, mis à jour le 11.12.2013 à 17 h 54

La politique par les nouvelles émissions de télévision, jugées sérieuses ou non.

 1963... television eyeglasses / James Vaughan via FlickrCC License by

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La politique sur un plateau. Ce que la télévision fait à la représentation Philippe Riutort et Pierre Leroux.

Dans La Politique en librairie [1], le politologue Christian Le Bart avait démontré de manière passionnante à quel point le rapport des personnalités politiques au livre avait évolué sous la Ve République, des mémoires du Général de Gaulle aux ouvrages actuels d'autopromotion, aussi vite lus que peu vendus. C'est une démarche similaire qu'envisagent les chercheurs Pierre Leroux et Philippe Riutort au sujet de la télévision dans leur ouvrage La Politique sur le plateau. Ce que la télévision fait à la représentation, en se focalisant sur la place de plus en plus importante laissée aux émissions de divertissement (voire d'information-divertissement ou «infotainment» –mélange d'information et d'entertainment– pour utiliser un néologisme américain) et/ou de conversation (les fameux «talk-shows», inspirés également de la culture américaine) pour traiter de la politique, au détriment des émissions dites «sérieuses» –L'Heure de vérité en étant l'exemple le plus célèbre, bien que daté– auxquelles les personnalités politiques réservaient auparavant leur présence.

Au-delà d'une évolution que chaque spectateur d'un âge mûr pourra constater de lui-même, la dimension la plus importante du livre réside dans sa vision critique (au sens presque kantien du terme), c'est-à-dire dans l'analyse froide et raisonnée de cette évolution (ce que résume parfaitement le sous-titre de l'ouvrage: Ce que la télévision fait à la représentation). Car là se situe bien évidemment l'enjeu le plus décisif: savoir si la politique –c'est-à-dire la chose publique, le débat citoyen, la parole donnée à ceux qui nous représentent, que ce soit au gouvernement, au Parlement ou au sein des pouvoirs locaux– peut être dévalorisée voire disqualifiée par le «mélange des genres» proposé par des producteurs et des patrons de télévision désormais essentiellement à la recherche d'audience, ce qui peut risquer de se faire au détriment du fond et de la qualité.

La politique, jugée trop «sérieuse», ne fait plus audience

Le problème initial, en effet, à l'origine de l'effacement des programmes strictement réservées à la politique et du développement concomitant des divertissements et des «émissions conversationnelles» (les auteurs utilisent souvent ce type d'expression pour ne pas dire «talk-shows»), c'est que la politique ne permet pas aux chaînes privées et publiques de «faire du chiffre», autrement dit d'augmenter leur audience.

Jugée souvent «triste» et trop clivante, en tous les cas pas assez attractive, en particulier pour les jeunes générations –il est pourtant patent que ce type d'idées préconçues est largement erroné, comme en a témoigné l'engouement pour la campagne référendaire sur la Constitution européenne ou, plus récemment, pour la primaire socialiste–, par les producteurs de télévision et les dirigeants de chaîne (qui ne correspondent pas du tout aux mêmes «idéaux-types», comme le remarquent très justement  Pierre Leroux et Philippe Riutort, on le verra), la politique est aujourd'hui considérée comme un sujet trop sérieux pour être laissée aux seuls journalistes, qui plus est aux journalistes politiques, ceux-là même qui constituaient il y a encore une quinzaine d'années «l'aristocratie» du monde médiatique.

Tout se passe comme si le magistère occupé par ces éditorialistes plus ou moins mondains –en tous les cas largement introduits dans le monde politique et des affaires– s'est peu à peu dissipé au profit des animateurs/producteurs, aux profils plus jeunes et a priori moins dotés en diplômes et en «capital culturel», pour reprendre une terminologie chère à Pierre Bourdieu, dont les auteurs s'inspirent d'ailleurs[2].

Cette «prise de pouvoir», largement commentée par les deux chercheurs, s'est traduite par une volonté de la part de ces acteurs de considérer la politique comme un produit ordinaire, au même titre que la chanson de variétés ou le film populaire, et d'ouvrir donc son traitement à des émissions de divertissement, situées autrefois à mille lieux des arènes politiques.

La politique devient un spectacle comme un autre

L'intérêt principal de cette recherche est de ne pas se contenter de dénoncer assez facilement cette évolution –certaines personnalités politiques, tels Michel Rocard ou Arnaud Montebourg, s'y sont d'ailleurs essayées, après en avoir été des victimes plus ou moins involontaires, comme le rappellent les auteurs– mais d'en comprendre ses ressorts.

Le phénomène le plus frappant dans ce processus est ainsi largement commenté et analysé, il s'agit de la «spectacularisation de la politique» (p.12.) et, partant, de «l'obsession du renouvellement» (p.16.) et de la «profusion des espaces mixtes» (p.26.), c'est-à-dire, à partir des années 2000, la généralisation des émissions de plateaux[3] invitant des personnalités politiques parmi d'autres invités en tous genres, se démarquant en cela totalement d'un modèle journalistique jugé dépassé (celui des spécialistes du monde politique) pour assumer un ton léger, volontiers badin ou railleur[4], voire même, parfois, agressif[5].

Cela n'empêche pas cependant la persistance des émissions strictement consacrées à la politique – voire de l'existence de chaînes dédiées[6]– mais, mis à part peut-être dans un format mensuel voire bi-mensuel[7], elles ont tendance à être marginalisées ou repoussées à des horaires peu attractifs, alors même que le format de la «grand-messe politique»[8] avait, au contraire, façonné le modèle de la télévision d'il y a encore vingt et quelques années.

Les raisons de cette rupture avec le cadre journalistique traditionnel dans le traitement de la politique par la télévision sont également bien expliquées par Pierre Leroux et Philippe Riutort. Ce projet de déconstruction médiatique, volontiers présenté de manière «provocatrice», puise sa source dans la volonté affichée de «désacraliser» la télévision publique traditionnelle, surtout –mais pas seulement– de la part des chaînes privées (M6, La Cinq –éphémère création sous l'égide de Jérôme Seydoux et de Silvio Berlusconi–, ou, bien davantage, Canal Plus, qui n'aura de cesse de faire valoir un «esprit Canal» qui lui serait spécifique, axé sur la dérision et la «décontraction») ou privatisées (TF1 étant un cas typique d'une chaîne généraliste délaissant progressivement la politique pour s'intéresser à des sujets davantage susceptibles d'attirer des téléspectateurs, la «télé-réalité» notamment), à partir du milieu des années 1980 –les fameuses «années fric», pour reprendre une expression largement diffusée.

Si les personnalités politiques ont fini par se diriger d'elles-mêmes vers les nouvelles émissions conversationnelles, c'est en définitive parce qu'elles n'avaient plus guère le choix si elles souhaitaient orienter leur communication vers un public large (les jeunes –quoiqu'ils délaissent aujourd'hui de manière assez générale la télévision pour se focaliser sur les médias numériques– et la fameuse «ménagère de moins de 50 ans», chère aux études d'audimat) qui n'est pas intéressé a priori par la politique. Il en a résulté une forme de banalisation de la parole politique et, de manière liée, une certaine soumission du personnel politique –du moins de sa partie la plus visible médiatiquement– au monde du spectacle, érigé en valeur cardinale du «paysage audiovisuel français» («surnommé très vite «le PAF» par la presse dans les abondants commentaires dont il fait l'objet» [p.90]).

Un changement des règles du jeu télévisuel par les animateurs/producteurs

En effet, c'est à partir des années 1980 que se développent les réussites individuelles des animateurs «populaires», ceux-là même qui, en devenant producteurs, voire hommes d'affaires à la tête de sociétés gérées de manière personnelle et générant des bénéfices insoupçonnés[9] allaient finalement proposer un «changement des règles du jeu» (p.90) télévisuel, en faisant prévaloir leur univers (le show business, les variétés, le spectacle comique) autrefois regardé avec dédain par les journalistes et les patrons de chaînes, qui considéraient ces animateurs –non sans un certain «mépris de classe» (p. 86) selon les auteurs– comme des «amuseurs», voire des «saltimbanques», aux références et au «capital culturel» trop pauvres pour pouvoir inviter des personnalités politiques.

Pour finir, ce que démontrent fort justement les deux chercheurs, c'est que ces animateurs-producteurs, en investissant la politique dans leurs sujets de prédilection, se sont eux-mêmes, d'une certaine manière, progressivement pris au jeu, ce qui les a conduits à prendre –ou, plus exactement à feindre de prendre– la politique au sérieux[10]. En s'accordant avec les patrons de chaînes, qui se sont appuyés sur eux pour augmenter l'audience de leurs grilles, les animateurs-producteurs ont été amenés à faire évoluer leur traitement de la politique, le projet «provocateur» de désacralisation de la politique ayant peu à peu cédé la place à une approche moins attentatoire à l'univers et à l'ordre politiques –ce qui a pu permettre, depuis plusieurs années, à certains animateurs (Michel Drucker, Michel Denisot ou Laurent Ruquier, notamment) de s'assurer de la venue de personnalités politiques éminentes (ministres, voire Premier ministre en exercice, candidats à l'élection présidentielle) alors que les premières «émissions conversationnelles» (l'idéal-type –souvent copié– étant celui des «talk-shows» de Thierry Ardisson, par exemple), avaient tendance à n'attirer le plus souvent que des personnalités politiques en marge ou en manque de visibilité médiatique.

Damien Augias

[1] Armand Colin, 2012. Retourner à l'article

[2] Notamment de son ouvrage indémodable, Sur la télévision (Liber, coll. «Raisons d'agir», 1996.), surtout de l'article intitulé «L'emprise du journalisme», inclus dans l'ouvrage de 1996 mais publié initialement dans les Actes de la recherche en sciences sociales. Retourner à l'article

[3] Pour ne citer que les plus célèbres: Tout le monde en parle puis Salut les terriens, animés par Thierry Ardisson –l'un des acteurs les plus volontaires et les plus militants de ce format et chez qui s'est illustré dernièrement Laurent Wauquiez avec l'épisode YouPorn–, On ne peut pas plaire à tout le monde présenté et produit par Marc-Olivier Fogiel et, toujours en activité sur les écrans, On n'est pas couché produit et animé par Laurent Ruquier. Retourner à l'article

[4] L'exemple le plus connu étant Le Petit Journal, présenté par Yann Barthès sur Canal Plus, dont l'importance en termes d'audience s'est fait sentir notamment lors de la dernière campagne présidentielle, et qui a l'habitude de prendre pour cible la communication des responsables politiques, en ayant tendance à la tourner en ridicule. Retourner à l'article

[5 ]L'expression du public, en studio, a d'ailleurs souvent pour effet d'amplifier certaines attitudes hostiles de l'animateur et/ou des chroniqueurs, ce qui peut déstabiliser totalement un invité politique, qui est, par ailleurs, rarement mis en défaut à la télévision par les journalistes, dont l'habitus est en général plus soucieux de la bienséance (voire de la complaisance) que celui de certains animateurs. Retourner à l'article

[6] LCP-Assemblée nationale et Public Sénat, en particulier, chaînes publiques gratuites depuis l'avènement de la TNT, mais dont l'audience reste faible. Retourner à l'article

[7] Ainsi en est-il ces dernières années de l'émission-phare de la politique sur France Télévisions: 100 minutes pour convaincre, puis A vous de juger, et actuellement Des paroles et des actes. Retourner à l'article

[8] Les Dossiers de l'écran, L'Heure de vérité ou Sept sur Sept ont marqué des générations de journalistes et de téléspectateurs. Certaines émissions avaient d'ailleurs fonction de «créer l'événement», comme par exemple les premières apparitions de Jean-Marie Le Pen à L'Heure de vérité dans les années 1980 ou la déclaration de «non-candidature» (avec suspense) de Jacques Delors à Sept sur Sept en décembre 1994. Retourner à l'article

[9] Les auteurs donnent en particulier l'exemple d'Arthur, animateur de radio pour adolescents devenu, en s'associant avec le producteur Stéphane Courbit, le PDG d'Endemol France, véritable «fabrique à programmes» (p. 100.) particulièrement puissante financièrement et pouvant proposer «clés en mains» des émissions entièrement externalisées à des chaînes de télévision (il s'agit d'ailleurs en général de programmes de «télé-réalité»). Retourner à l'article

[10] Dernière tendance constatée, certaines «émissions conversationnelles» n'hésitent d'ailleurs plus à recruter d'anciens responsables politiques comme chroniqueurs: les anciennes ministres Roselyne Bachelot et Jeannette Bougrab ont ainsi rejoint les équipes de deux émissions, respectivement Le Grand 8 sur la chaîne D8 -groupe Canal Plus- de la TNT et Le Grand Journal sur Canal Plus en clair. Retourner à l'article

Damien Augias
Damien Augias (24 articles)
Maître de conférences à Sciences Po Paris
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